‹ Les campagnes d'un paysagiste;Chapitre 11 sur 20 · VIEUX CHEMIN DE MÉRY · texte numérisé non relu

VIEUX CHEMIN DE MÉRY

JEAN LA I-C)\TAIX1-:

Il est de tradition de montrer, à tout étranger qui visite 1.1 maison natale de Jean La l ontaine à Ciiàteau-Tliierry, le cabinet de travail du fabuliste, ou du moins ce qu'il en reste. Cette pièce a subi diverses mutilations qui, d'exigue qu'elle a toujours été, en ont tait un réduit insignifiant. Située au premier étage, à l'extrémité de l'aile en retour d'équerre qui venait aboutir à la rue(i), on y accédait, de

(i) Cette rue s'est appelée successivement rue de Be.mv.iis, rue des Cordeliers. rue du District, et délinitivemeul rue Je.m L.i l out.iine.

l'intérieur, par les appartements, et de l'extérieur, c'est-à-dire de la cour, par un escalier pratiqué dans une construction accolée au corps de logis et qui faisait saillie sur la cour. « Cette sorte de tourelle, dont l'extrémité supérieure dépassait le toit de la maison et lui donnait une certaine apparence de castel, a été détruite vers 1820 (i), sans doute pour éviter des frais de réparations, » dit M. Barbey, dans une intéressante notice sur la maison de Jean La Fontaine, publiée au Bulletin de la Société historique et archéologique de Château- Thierry, année 1870-1871, pages 53 et suivantes). Puis vers 1872, ce qui subsistait de cette annexe a disparu, et le cabinet du poète, le joyau de l'édifice que la Société se proposait de conserver précieusement, a eu à peu près le même sort que la tourelle. Pourquoi ces destructions sacrilèges ? C'est que la voirie urbaine, s'appuyant sur un arrêté municipal d'il 3^ a quelque cinquante ans, avait mis sans plus de façon la maison de Jean La Fontaine à

reculement ; car il n'y a ni gloire ni souvenirs qui

tiennent devant les ukases des bureaux.

L'immeuble était solide. S'il était resté propriété particulière, nous le verrions sans doute encore dans l'état où nous l'avons connu. Mais quand la ville l'eut reçu des mains du comité qui en avait opéré le rachat au mo)'en d'une souscription publique, rien ne s'opposant plus a l'exécution immédiate du plan rectificatif de la rue, la municipalité se hâta de procéder à ce prétendu embellissement. En sorte que l'acquisition de la maison, acquisition à laquelle nous avons tous concouru, loin d'en assurer la conservation, comme on l'espérait, lui a été à certains égards préjudiciable. Comment se tait-il que des voix autorisées ne se soient pas élevées pour protester contre cet acte de vandalisme et demander la modification du tracé aux dépens de la maison d'en face ? Cela eût coûté une expropriation si l'on tenait

(i) On voit cette tourelle, arasée au niveau du toit, dans la planche lithographiée de l'album d'Ed. Pingret : monuments, établissements, et sites les plus remarquables du département de l'Aisne ; Paris, Engelmann, 1821.

à mener rondement les chcses, mais Château-Thierry aurait sauvé le plus curieux de ses souvenirs, celui que se fait indiquer tout d'abord le touriste qui met le pied dans la ville.

On a donc sacrifié au culte de la ligne droite l'escalier à vis et la tourelle, les trois quarts du cabinet et la porte cochère qui donnait à la demeure du poète l'aspect grave et silencieux d'un vieil hôtel bourgeois (i). S'il était absolument impossible d'échapper aux exigences administratives, ne pouvait-on du moins conserver au berceau de La Fontaine sa physionomie traditionnelle en reportant la grande porte à la distance imposée, au lieu de la remplacer par une grille en fonte de fer qui est bien par ellemême le plus criant des anachronismes, et que tout le monde regarde aujourd'hui comme une erreur des plus regrettables, même les personnes, mieux intentionnées que bien inspirées, qui ont poussé à cette déplorable substitution. Enfin pour qu'aucun outrage ne manquât au vieil hôtel, au lieu de faire gratter la fiiçade avec soin et rejointoyer les pierres qui se désagrègent, l'édilité actuelle s'est mise récemment en frais d'un badigeon économique qui achève de dénaturer le caractère de l'édifice.

Le zèle des municipalités les fourvoie quelquefois, et la ligne droite est tout naturellement, par la grâce professionnelle, l'idéal du service de la voirie. Qu'on élargisse et qu'on aligne les artères principales d'une ville pour y faciliter la circulation, pour y développer l'activité et la vie, tout le monde approuvera ; mais la rue Jean La Fontaine est loin de se trouver dans ses conditions, et quand il s'agit d'une relique historique comme celle que la ville de Château-Thierrv est fière de posséder, ce n'est point le monument qui doit céder le pas, c'est l'agent-voyer.

Mais j"ai li.ite de clore cette digression et je reviens au

(l; Cette porte n'était p.is de l.i nicme époque que la maison qui date de la seconde moitié du xvi° siècle, mais elle était du wii' siècle et par conséquent contemporaine de La romaine.

cabinet de travail du fabuliste. Tout étroit qu'il fût, il devait lui être cher. C'est dans cette paisible retraite qu'il fuyait les tracas du ménage. Tous les bruits du dehors venaient expirer au seuil de cet asile sacré où jamais ne pénétrèrent le balai et le plumeau qui peut-être n'eussent pas suffisamment respecté le désordre de ses papiers. Ce n'était pas pourtant qu'il s'y tînt assidûment et qu'il y travaillât beaucoup. La muse de La Fontaine, capricieuse et primesautière, courait volontiers les champs. Avec ses ailes légères, elle n'aimait guère à s'asseoir longtemps à un bureau, à s'emprisonner dans les quatre murs d'une chambre. « Les vers de La Fontaine, dit fort justement M. André Theuriet dans le Journal de Tristan (i), ne sentent pas le renfermé. On respire en les lisant ; car il y a des mots soudains qui éclatent comme un rayon de soleil et fleurent bon comme la nature. »

La Fontaine travaillait donc de préférence en plein air, au grand soleil, dans les champs, prêt à profiter de tous les hasards heureux de la promenade, butinant comme l'abeille toutes les fleurs du chemin, regardant vivre les choses, écoutant chanter la nature. Il était de ceux chez qui la locomotion active les facultés créatrices. Ses biographes et ses historiens ne nous le diraient pas qu'on le devinerait à la fraîcheur de ses tableaux dont beaucoup sentent le thym et la rosée, à la connaissance, plutôt intime et sentimentale que scientifique, des animaux qu'il met en scène. « La Fontaine, dit Sainte-Beuve, ne se met à conter et à peindre que quand il a vu : Son tableau lui échappe pour ainsi dire, et nous fait tout voir. »

Tous les endroits lui étaient bons pour travailler, un tronc d'arbre, le talus d'une route, la clairière d'un bois, le bord de la rivière, car tous les endroits lui étaient bons pour observer. Qiiel cabinet de travail vaut la promenade solitaire et méditative par les chemins ombreux ? Il construisait dans sa pensée ses courts poèmes, les versifiait menta-

(i) Le Journal de Tristan, par André Theuriet; Paris, Charpentier, 1885.

lement et les écrivait en rentrant, — quand il n'oubliait pas de rentrer (r).

Cette façon de composer explique ses distractions. Elle exigeait un grand effort de concentration qui l'isolait de la société des autres hommes. Quand on lui adressait la parole, il semblait qu'il s'éveillât d'un songe d'or, et c'est alors que, pris à l'impreviste et ramené soudain sur notre vulgaire planète, il répondait machinalement et rarement à propos.

A une époque où les poètes ne voyaient encore la nature qu'à travers les personnifications de la mythologie, La Fontaine est peut-être le seul qui ait été sensible au charme du paysage, qui en ait noté de visu les accidents et les particularités, qui en ait goûté la poésie simple et familière. Il est le premier qui ait travaillé, comme on dit aujourd'hui, d'après nature. Il n'y avait pas seulement en lui un moraliste, un conteur, il y avait, dans une certaine mesure, un paysagiste ; non qu'il se soit complu à ces papillottages descriptifs dont on abuse de nos jours, mais il avait de ces mots qui font image et qui illuminent tout un paysage.

C'est si bien le sentiment du lecteur qu'instinctivement, celui-ci prétend reconnaître, ici ou l.i, le pays dépeint par le fabuliste dans tel ou tel de ses apologues. C'est ainsi que l'on montre près Château-Thierry, non loin de la ferme de la Tuéteric qui appartenait à La Lontaine, l'endroit où il a conçu la fable XV du livre X : Le Chasseur à l'affût et les Lapins. Quelquefois, l'amour-propre de clocher s'en mêlant, il n'est pas rare de voir plusieurs localités se prévaloir concurremment d'avoir inspiré le bonhomme. C'est ce qui est arrivé notamment pour la fable /(• CocJk' et la Mouche, une des plus populaires du poète, parce qu'il y raille ces brouillons importants, ces sots affairés dont, malgré la leçon du

(l) Un soir qu'il avait des amis i diiicr, on s'inquiétait do ne point le voir revenir. Qpand il reparut, il raconta naïvement qu'il avait regarde attentivement le mouvement d'une fourmilière. Le temps avait passé saits qu'il en eut conscience.

moraliste, la race est éternelle et dont le peuple est toujours la dupe.

Plusieurs villages des coteaux qui environnent Château- Thierry, Nesles, les Chesneaux, Courteau, se disputent l'honneur d'avoir fourni à La Fontaine, je ne dirai pas le sujet de cette fable, car il avait été traité déjà par Ésope, Phèdre et Lockman, mais les détails exquis de ce petit chefd'œuvre. Aux environs de Meaux, le village de Montceau qui possède un château fameux par les souvenirs de Catherine de Médicis et de Gabrielle d'Estrées, et qui est situé dans les conditions visées par La Fontaine, émet les mêmes prétentions. Un autre petit pays encore revendique l'avantage d'avoir donné au poète le cadre du Coche et la Mouche, c'est Méry-sur-Marne. J'ai eu la bonne fortune de recueillir, au cours de mes périgrinations de paysagiste, la tradition locale que se transmettent les anciens du pays, et je la donne ici telle que je l'ai reçue.

Par un bel après-midi de septembre, à l'heure où le soleil descend et va disparaître derrière les coteaux de Montmenars, je peignais au bas du vieux chemin de Méry que la route laisse de côté sur sa droite, à peu près en face du bac, — je puis dire aujourd'hui du pont de Saâcy. Je travaillais là, per arnica silentia, lorsque je fus accosté par un habitant du pays, sorte de cultivateur aisé qui n'était pas dépourvu lui-même d'une certaine culture, ainsi qu'on va en juger.

— Vous ne vous doutez certainement pas que, là où vous êtes, s'est assis, il y a bientôt deux cents ans, le bon La Fontaine, et que c'est devant cette grimpette qu'il a conçu h Coche et la Mouche.

L'exorde avait porté. Il continua :

— Voilà bien le chemin dépeint par La Fontaine. Le sable n'y manque pas, comme vous voyez. Il est au midi et « de tous les côtés au soleil exposé ». Il y a une vingtaine d'années, vous auriez pu voir la pierre sur laquelle s'est reposé le bonhomme. On raconte encore que, pendant que l'attelage suait, soufHait, Jean aurait dessiné le site qu'il

avait sous les yeux. M. le marquis de Méry affirmait avoir vu ce dessin à Château-Thierry, entre les mains du marquis de Vidranges, oncle de la première femme de M. de Méry, née de Champlion.

J'écarte tout d'abord le conte ridicule de La Fontaine dessinateur; car nulle part il n'est fait mention qu'il eût jamais crayonné. Le propos de M. de Méry aura été altéré en circulant. Il a pu dire que La Fontaine avait décrit, désigné le site, et la pièce qu'il a pu voir entre les mains de M. de Vidranges était sans doute, non pas un dessin, mais un autographe.

Quoi qu'il en soit, M. de Méry était tellement convaincu de l'intérêt historique de cette pierre qu'il avait l'intention de la faire entourer d'une clôture et qu'il projetait déjà une inauguration solennelle du monument; mais il comptait sans le Conseil municipal. Les édiles rurau.x vendirent la pierre à des meuliers de La Ferté-sous-Jouarre, soit qu'ils voulussent faire pièce ;\ M. de Méry, soit qu'ils crussent mieux servir les intérêts communaux en convertissant ce rocher en gros sous. Il y a bien des utilitaires qui voudraient qu'on plantât des pommes de terre dans le jardin des Tuileries !

Le marquis de Méry ne se serait certainement pas engagé à ce point sans de sérieuses et décisives raisons. Malheureusement, il a emporté son secret avec lui dans la tombe, et il faut nous contenter aujourd'hui de simples conjectures. Mais CCS conjectures sont du moins des plus plausibles et présentent un grand caractère de probabilité.

Au dix-septième siècle, la grande route d'Allemagne passait par Méry. Depuis Château-Thierry jusqu'à La Ferté, elle suivait la vallée de la Marne. Elle gagnait Chézyl'Abbaye par Nogentel, franchissait un pont à Nogent, longeait alors la rive droite, traversait Charly, Nanteuil, Méry et reprenait la rive gauche au bac ou pont de Luzancy jusqu'à La Ferté et même jusqu'à Meaux. Ce ne fut que plus tard et à l'instigation de Madame de Pompadour, qui possédait une terre à Mangny, qu'on traça la route par

Vaux et Montreuil-aux-Lions. La côte de Méry était la plus longue et la plus pénible que le coche rencontrait jusqu'à La Ferté, et La Fontaine connaissait, pour l'avoir maintes fois pratiqué, ce passage difficile ; car il faisait fréquemment le trajet de Criâteau-Thlerry à Paris, et vice versa, soit seul, soit avec ses amis Racine, Boileau, Chapelle qui aimaient à venir boire à Château-Thierry « le petit vin de Bjie » dont il est question dans le Festin ridicule.

Dans une de ces haltes où tous les voyageurs mettaient pied à terre, il a pu parfaire le petit poème qui occupait sa pensée. Il a vu les nerveux coups de collier de l'attelage; il a entendu les jurons du conducteur, excitant ses chevaux à grands coups de fouet. Pendant que « le char péniblement chemine », que le moine suit en lisant son bréviaire, qu'une femme insoucieuse cueille une fleur ou jette au vent ses chansons, La Fontaine observe et médite. Il médite si bien que lorsqu'il revient au sentiment de la réalité, la massive voiture est hors de vue. Le voilà fort en peine. Heureusement, le château est à deux pas. Il y trouvera des hôtes empressés à le dédommager de sa mésaventure. Aussi bien, il est là en pays de connaissance. Par sa femme, Marie Hericart, de La Ferté-Milon (souche des Hericart de Thury), il était en relations d'amitié avec les Méry de Montferrand, relations que scellèrent plus tard des alliances entre les deux familles. Il n'est donc pas téméraire de supposer que La Fontaine fréquentait de temps en temps chez les châtelains de Méry.

Sensible comme il l'était aux charmes du paysage, il devait aimer ce château de Méry fièremeut planté sur son coteau comme un vieux burg des bords du Rhin. Il devait se plaire à l'air salubre de sa terrasse d'où l'on jouit d'un si merveilleux panorama. Il a dû y séjourner, y battre les sentiers, y travailler enfin. Il a vu plus d'une fois le lourd équipage gravir en haletant le monticule escarpé, et cela dans les meilleures conditions pour être impressionné; c'est-à-dire non plus à titre de voyageur faisant partie de l'effectif, mais à titre de spectateur désintéressé.

Ce ne sont là que des présomptions, j'en convieiis ; mais quel p.U's, autre que Mjry, en fournit de mieux fondées, de plus concordantes ? Jusqu'à preuve contraire, il y a donc lieu de croire que le petit chef-d'œuvre du livre XII des Fables est né à Méry, ou tout au moins qu'il y a j ris sa forme définitive.

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