‹ Les campagnes d'un paysagiste;Chapitre 9 sur 20 · FEUILLETS D'ALBUM · texte numérisé non relu

FEUILLETS D'ALBUM

C'est Daiibigny qui m'a mis le pinceau à la main. Personnellement, je ne lui en veux pas; car la peinture m'a donné ce que je lui demandais, — de délicates et ineffables joies; — mais il faut convenir qu'il n'a pas rendu ce jourlà un bien grand service à la Société qui possède déjà un stock de peintres passablement embarrassant.

J'étais en vacances dans ma famille. Le soleil et l.i belle saison aidant, j'avais décidé Daubigny à venir passer quelques jours avec nous. Je vois encore la suscription de la lettre qui m'annonçait son ariivée : M. ***, ;\ Château- Thierry (Marne). Ce maître étourneau, qui était loin de prétendre à éclipser Pic de la Mirandolc, mettait Château- Thierry dans le département de la Marne parce que la Marne y coulait. — Géograpliie de paysagiste...

Nos jambes ne s'enkylosèrent pas, je vous assure, pendant les quarante-huit heures qu'il nous donna. Je tenais à ce qu'il emportât de nos riants environs un bon souvenir, gage de son prochain retour ; et c'était un « sursum » continuel que ces joyeuses promenades. Daubigny avait devant la nature une fraîcheur de sensations qu'il traduisait avec une vivacité singulière. Ces commentaires pleins de relief et d'imprévu faisaient luire en moi des clartés soudaines ; et jamais les champs, la verdure, le soleil, ne m'avaient à ce point émerveillé.

— Comment, s'écria-t-il, vous habitez un si joli pays et vous ne peignez pas !

— J'admiie la nature, cela ne vaut-il pas mieux que de la massacrer?

— Théorie de paresseux, ces admirations inactives. Le meilleur moyen d'admirer la nature, c'est de la peindre. Je ne sors pas de là. Vous dessinez tant soit peu. Vous vous êtes fait au Louvre une éducation suffisante. Prenezmoi le pinceau, et allez-y gaiement. Ça ne sera pas si laid que vous croyez !

Le trait avait porté. « Ça ne sera pas si laid que je crois... » Si c'était vrai, pourtant! Pourquoi n'essayerais-je pas ?

J'essayai, et aussitôt rentré à Paris, je courus montrer mes barbouillages au plus indulgent des maîtres.

On sait combien Daubigny était facile, ouvert, bienveillant. Il ne pontifiait jamais, et le succès ne modifia en rien sa bonne nature franche et primesautière. Il avait pour la peinture une passion d'enfant et regardait volontiers jusqu'aux tartouillades les plus informes. Il m'encouragea avec une chaleur si communicative que je récidivai.

Je n'ai pas besoin de dire combien je pataugeai. Je parcourus toutes les étapes inévitables de la période des tâtonnements, passant de l'abus des frottis à l'excès des empâtements, de la dureté à la mollesse, du noir au blafard, préoccupé du procédé comme tout débutant qui ne s'est pas encore familiarisé avec son outil.

Je fis un jour au bon Daubigny une naïve et bien sotte question.

— Dites-moi donc, ciier ami, comment vous vous y prenez pour peindre les ciels ? Je ne sais pas du tout les faire...

— Eh bien ! et moi, répondit-il avec son bon rire, est-ce que vous croyez que je sais les faire ?

Je ne vis là tout d'abord qu'une simple boutade. Le peintre de « L'Étang de Gilicu », du « Vallon d'Optevoz», de la « Péniche des bords de l'Oise », du « Printemps » et de tant d'autres chefs-d'œuvres pleins de grâce et de fraîcheur, ne pas savoir faire les ciels! C'est trop fort.

Pourtant cette réponse ne cessait de me trotter par la tête. N'était-elle pas plus sérieuse qu'elle n'en avait l'air ? N'avait-elle pas un sens profond qu'il fallait pénétrer ? Longtemps je la méditai. Je la compris enfin, et dès ce moment, j'avais franchi le premier degré d'initiation qui consiste à (( savoir voir. »

Cela voulait dire qu'il n'y a pas de recettes pour exécuter les ciels, pas plus que pour peindre les eaux, les rochers, les « fabriques », et ce que nos pères appelaient « le feuillé » ; qu'il faut, chaque fois que l'on est devant la nature, s'imaginer que l'on peint pour la première fois, c'est-à-dire être ingénu, sincère et loyal. Cela veut dire encore que les diverses parties du paysage sont solidaires les unes des autres; que le peintre ne doit pas les traiter isolément, mais les mener de front sans jamais perdre de vue l'ensemble du pavsagc ; qu'elles n'ont qu'une existence relative, incessamment variable. Le jour où un peintre croirait savoir faire les ciels, les arbres, les murailles, l'herbe, etc., il choirait à jamais de l'art dans le métier.

Oui, le mot de Daubigny signifiait tout cela. Il contenait en réalité l'esthétique du paysage moderne. Il m'avait apporté toute une révélation. Il m'ouvrait la bonne voie. Si je n'y ai pas marché à pas de géant, c'est ma fiiute. Il fillaitoser; il flillait aborder crânement une grande toile au-dessus de mes forces. Il m'a manque l'audace et sans

doute aussi le grain de folie sans lequel un artiste ne décroche jamais les étoiles.

Qu'on me pardonne d'oser aujourd'hui parler de moi si longuement. Tartempion lui-même me paraît excusable de se mettre en scène quand il a eu la bonne fortune de rencontrer un interlocuteur célèbre et glorieux. Sous une forme originale, Daubigny m'a donné une leçon d'une haute portée. Si j'en fais la confidence au lecteur, c'est pour que la leçon profite à d'autres que moi.

A propos de Daiibigny, je me rappelle un mot qui peint d'une façon typique cet excellent homme au cœur d'enfant.

Jeté tout jeune, sans direction, sur le pavé de Paris, il avait, grâce aux privilèges de sa nature droite, honnête, laborieuse, traversé gaiement et courageusement les années difficiles, vivant de ses travaux de librairie, pendant que ses fines études de paysage, appréciées seulement de quelques camarades sagaccs, s'accumulaient, en les égayant, le long des murs de la chambre qui lui servait d'atelier.

Quand la fortune se prit à lui sourire, il fut plutôt étonné que grisé de sa prospérité soudaine. Il l'accueillit, — sans trop y croire, — avec un haussement d'épaules, 11 en jouissait pourtant, à sa façon, insoucieusement, sans

compter, mangeant à même, sans paraître se douter que l'argent peut être productif d'intérêts.

Etait-ce, chez lui, préjugé de travailleur? Se rappelaitil avoir honni les capitalistes au beau temps de ses chimères Saint-Simoniennes ? Toujours est-il que ce n'eut pas été sans rougir jusqu'aux oreilles qu'il se fut surpris faisant un placement chez un notaire ou un agent de change. Il a déjà eu bien assez de mal à s'habituer à sa décoration que, jadis sans doute, il avait traitée de hochet de la vanité. Il fallut que ses amis, moins naïfs, l'encourageassent à la porter ; — ce à quoi ils s'employèrent d'autant plus chaudement, du reste, qu'eux-mêmes grillaient d'envie d'en pouvoir faire autant.

Un jour, carrefour de l'Observatoire, je croisai un fiacre qui roulait dans la direction de l'avenue d'Orléans. A la portière de la voiture, « le bourgeois » (on l'est toujours à une heure ou à un moment donnés), le bourgeois, dis-je, gesticulait vivement, dessinant à grands bras des signaux télégraphiques pour attirer l'attention de quelque passant. Je m'aperçus bientôt que ces appels véhéments s'adressaient à ma personne, et je reconnus Daubigny.

— Tiens ! où allez-vous donc par là ?

— A mon atelier.

— Votre atelier ! Il n'est donc plus île Saint-Louis ?

— Si, mais il est trop petit. J'ai loué, avenue d'Orléans i8, un vaste hangar où je vais peindre les grandes machines que j'ai dans le ventre. Faut profiter de la veine. Ça va bien, mon cher, ça va bien. Il n'y a pas un mois que je suis rentré d'Auvers et j'ai déjà pour 80,000 fr. de tableaux vendus ou commandés. 80,000 francs!!! ajouta-t-il avec plusieurs points d'exclamation, sont-ils bêtes, hein, sontils BÊTES !

Ils, c'étaient les bourgeois, les amateurs qui se disputaient aujourd'hui ces mêmes peintures qu'ils dédaignaient hier et qui les voyaient avec d'autres yeux, à travers le prestige d'un nom désormais consacré. Toujours la signature...

— Vous allez venir voir ça, continua Daubigny en me faisant monter près de lui. Figurez-vous que j'ai donné congé de mon atelier du quai d'Anjou ; non sans regrets, car j'ai vécu là mes belles années. Mais Brame veut que je passe les ponts. Il m'a fait louer un atelier rue Notre- Dame-de-Lorcttc, et me fournit des tentures, des tapis d'Orient et des fauteuils Louis XIV épatants. Je n'ai pas besoin de tout cela; mais il assure que je ne peux pas faire autrement. Je veux bien, moi.

— Enfin pour le moment, sans compter votre appartement, cela vous fait trois ateliers sur les bras.

— Tiens ! c'est vrai, dit-il en riant bruyamment comme s'il n'avait pas encore songé à cela; elle est bonne! Ça me fait trois ateliers.

Six mois plus tard, Daubigny avait mis ordre h une situation onéreuse quoique transitoire. Il avait pris possession de son atelier de la rue Notre-Dame-de-Lorette, 44, de proportions suffisantes pour qu'il y peignît les grandes pages de ses dernières années « Les Coquelicots », « Le Verger » de 1876, et le grand effet de lune qui lui valut sa croix d'officier à la suite de l'Exposition universelle de Vienne. Ce devait être, hélas ! son dernier atelier.

Mais, ru^ Notre-Dame-de-Lorette connue au quai d'Anjou, Daubigny fut toujours le camarade des plus humbles artistes comme des plus émincnts. Il resta rieur et bon enfant, alors qu'il devenait de mode de « la faire à I.i gravité ». Il n'essaya pas de se métamorphoser en homme du monde comme font aujourd'hui beaucoup de peintres qui se croient des gentlemen accomplis parce qu'ils sont froids, gourmés, impassibles, et qui ressemblent la plupart du temps h des calicots ou à des coulissicrs.

Las! Il n'y a pas que les talents qui diminuent; les caractères aussi se rapetissent. Bientôt nos peintres auront perdu jusqu'au droit de se moquer des bourgeois, et ce ne sera plus de ces derniers que l'on dira : « Sont-ils bêtes,

Page 1