COROT
Je n'aime guère les conjectures dans l'histoire, môme dans l'histoire anecdotiquc, et peut être, après m'être diverti un instant des propos de mon interlocuteur, ne m'en serais-je soucié, non plus que des neiges d'antan, si, à deux siècles de distance, dans ce même chemin où l'on croit saisir encore la trace du bonhomme La Fontaine, un peintre fameux, le bonhomme Corot, n'était venu s'asseoir, lui aussi, et peindre un petit chef-d'œuvre qui figura au
Salon de 1863, sous ce titre modeste : « Étude à Méry, près La Fcrtè-sous-Jouarre. »
Quels rapprochements ingénieux, quelles piquantes coïncidences arrange parfois le hasard ! Plein de santé et de belle humeur, d'esprit libre et sage, Corot, comme le grand fabuliste avec lequel son talent a plus d'une analogie, aimait le simple et le naturel. Comme il y avait un paysagiste dans le pocle, il y a un poète dans le paysagiste. Tous deux ont donné à leurs tableaux le charme naïf et familier des choses vues et senties. Comme La Fontaine, Corot a su rester vrai jusque dans ses conceptions d'art les plus idéales, où je ne sais quelle grâce antique se mêlait aux fraîches senteurs des champs. Toux deux avaient une sensibilité exquise devant la nature et l'aimaient d'un sentiment particulièrement tendre.
Je ne poursuis pas plus loin le parallèle ; car il pourrait tourner à la confusion du fablier, chez qui la raison ne réglait pas toujours, comme chez Corot, les écarts de la folle du logis. Corot était à la fois, chose rare, un poète et un sage. Doué d'un sens pratique de la vie très sûr, il comprit qu'on ne peut servir deux maîtres à la fois, et ne se maria point. Que La Fontaine n'en fit-il autant ! Corot est donc, je ne dis pas le plus grand, mais le mieux équilibré des deux.
Nous retrouvons encore l.i trace de Corot, tout près de Château-Thierry, dans ce bois Pierre où selon une tradition locale, La Fontaine aurait imaginé la fable du Chasseur et des Lapins. L'exquis paysagiste a exécuté en 1864, une vue du moulin Mocsouris, aux Evaux, commune de Blesmes, tout proche ce bois pittoresque. Cette excellente étude a été très remarquée à l'exposition posthume du maître, à l'École de Be.uix-.\rts mai-juin 1875). Corot a dû en f;iire une répétition qu'il a ollerte à la meunière, Madame Lefranc. A la mort de celle-ci, le meunier l'a donnée à sa belle-sœur, Madame Gérard (d'Ay), qui la possède encore.
— Tu gardes le moulin, avait dit celle-ci .1 son beau-
— Ml -
frère, tu peux bien m'en laisser l'image » ; et M. Lefranc avait souscrit à cela sans penser qu'en certains cas l'effigie peut avoir plus de valeur que l'immeuble lui-même.
Bien qu'il soit déjà venu antérieurement dans nos contrées, à Essômes, chez M. Hébert, ancien fabricant de châles, gendre de M. Pougin, c'est vers 1863 que Corot s'est créé des relations intimes à Château-Thierry, à l'occasion du mariage d'un de ses neveux, M. Jules Chamouillet, avec une jeune fille d'une ancienne et honorable tamiUe de la ville, (18 avril 1863). Par suite de cette circonstance, Corot a lait plusieurs séjours à Château-Thierry, chez des amis dont la cordiale hospitalité lui laissait la liberté de ses allures. Il a peint dans notre pays un certain nombre d'études. En voici la liste aussi complète qu'il nous a été possible de l'établir :
N° I. — Le moulin des Évaux dont nous venons de parler (o'"30 de haut sur 0^32 de large — 1864). L'étude princeps a figuré à l'exposition posthume de l'œuvre du
maître à l'École des Beaux-Arts, n" 87 du catalogue, sous cette dénomination aussi bizarre qu'insuffisante : Maisons cil tuiles. Elle est notée comme appartenant à M. Vcrdicr; M. Henri Rouard en possède une répétition.
N" 2. — Vue de la ville de Château-Thierry, prise de la croix de la Blanchiric (o" 19 de liaut sur 0^34 de large — 1864); appartient à M. Jules Chamouillet.
N" 3. — Autre vue de la ville, prise cent mètres environ plus loin que la croix de la Blanchiric (o"'2i de haut sur o'"44 de large — i86.j), n" 132 du catalogue de la vente posthume qui eut lieu à l'hôtel Drouot, le 26 mai 1875; appartient à M. Dollus.
N" — Vue de Château-Thierry, prise du bas de l'usine à gaz. A travers des saules qui n'existent plus aujourd'hui, on aperçoit la Marne et quelques maisons du quai de la Poterne. C'est M. A. Barbey, Président de la Société archéologique de Château-Thierry et peintre à ses heures, qui m'a signalé cette étude. Il a accompagné Corot à cette séance. Il se rappelle ce détail plaisant : Le maître avait oublié sa toile ; il a peint son étude sur le fond de sa boite à couleurs qu'il a dû f;iire démonter pour tirer parti de son œuvre. « C'est égal, dit-il joyeusement en rentrant déjeuner, voil.'i mes petits cinq cents francs de gagnés ! » Brave Corot! C'était surtout pour l'honneur qu'il tenait à ce que ses œuvres fussent cotées ; car jamais honnne ne fut plus désintéressé.
N" ). — \'ue prise, .'i Château-Thierry, de la promenade des remparts dite la Place, avec une des tours du vieux château à droite, et le clocher de Saint-Crépin dans le fond. Signée et datée avril 1863 (o'"3 3 de haut sur o"'45 de large). Voir la vignette de la page 133.
N"' 6-7. — lùudes au rû Tondu et au village Saint-Martin.
N° 8. — Le rû des Hvaux, vue prise aux abords du moulin Mocsouris, au pied du pont sur lequel passe la route d'Allemagne.
N° 9. — Motif pris aux Évaux. Deux arbres aux ramures vigoureuses occupent la partie droite du tableau et font
opposition à de sveltes bouleaux qui s'élèvent h gauche. Sur le terrain bossué sont assis une femme et un enfant. Cette peinture (0^41 de haut sur o'"6o de large) m'a été signalée par M. Alfred Robaut qui en a pris un croquis.
N° 10. — Vue de l'église d'Essômes, prise de la propriété de M. Hébert-Pougin. Signée et datée de juin 1856 (g"' 24 de haut sur o™33 de large); appartient à M. Hébert.
Fermons cette longue parenthèse et revenons à l'Etude à Méry qui fait particulièrement l'objet de ce travail. Nous avons dit qu'elle figura au Salon de 1863. Elle y fit sensation, et les fervents de Corot ne l'ont pas oubliée. M. Émile Vernier, paysagiste habile et Hthographe excellent, en a donné une reproduction fidèle et sentie dans la remarquable suite de dix-huit planches, d'après Corot, qu'il a publiée, en 1870, chez Marion-Lemaître, éditeur, 18, rue Bonaparte (i). M. Robaut a bien voulu faire pour nous, d'après cette toile célèbre, le charmant dessin qui figure en tête de de cette étude.
Sur un chemin montant qui conduit aux premières maisons d'un village, devisent trois commères. Une quatrième, au premier plan, lourdement chargée, regagne péniblement le hameau. A gauche, une file de grisards tordent bizarrement leurs troncs rageurs. A droite, les toits de quelques habitations émergent des buissons. Rien de plus simple, n'est-ce pas ? Mais Corot avait exprimé le caractère propre du motif avec un sentiment si pénétrant qu'il nous semblait voir les nuages se mouvoir dans le grand ciel clair, et frissonner au vent le feuillage gris des trembles. Corot reçut plus de quinze demandes d'acquisition. Il triomphait de ce succès avec une candeur étonnée. Bien que célèbre depuis longtemps déjà, il cvait dû se contenter jusqu'alors d'une gloire peu substantielle, et il se faisait une joie naïve de penser qu'il aurait pu vivre de son tra-
(i) Emile Vernier, né à Lons-Ie-Saunier, est mort le 24 mai 1887, âge de 56 ans. Il avait été fait chevalier de la Légion d'honneur en 1881
vail, si k Providence ne lui avait fait la grâce de l'affranchir de ce souci. Quel est aujourd'hui l'heureux possesseur de cette toile exceptionnelle dans l'œuvre du maître? M. Alfred Robaut lui-même, le Dangeau de Corot, M. Robaut qui a si minutieusement noté tant de documents inestimables qu'il tarde trop à publier, n'a pu nous renseigner sur ce point. Heureusement, les chefs-d'œuvre se retrouvent toujours un jour ou l'autre. Restons sur cette pensée consolante (i).
Le site que Corot a si supérieurement interprété en 1862, est aujourd'hui tout dénaturé. Les choses d'ici-bas se modifient si vite ! Les grisards aux torsions étranges ont été abattus, des broussailles sont devenues des arbres ; mais l'âme du maître flotte encore là, et le vieux chemin de Méry nous reste cher, à nous tous, ses élèves et ses amis. Pendant que j'y venais, moi aussi, chercher Corot, j'y ai rencontré La Fontaine. Cette seconde légende double l'intérêt qui s'attachait à ce coin charmeur, et les pjintrcs ne seront pas les seuls qui viendront désormais y faire un pieux pèlerinage.
Il ne se passe pas d'année, en effet, saus qu'un peintre, de ceux que la belle saison ramène annuellement dans nos parages, ne vienne planter son chevalet sur le vieux chemin de Méry, dans l'espoir de saisir l'âme mystérieuse de la nature sous le patronage du bon Corot. Alexandre Bouché, le Giotto de Messy, un hameau voisin, s'y est escrimé plus de cent fois avec une ténacité qui a porté ses fruits.
Le nom de Corot est d'ailleurs populaire dans ces contrées. Tous les ans, .'i jour fixe, — car il réglait le programme de sa saison avec une précision rigoureuse qui
(I) l.'lilinU- Il !\[i-iy 3 figure .1 l'exposition posthume do Corot sous le n" 70. Hlle .ipp.irtcn.iit alors .i M Briaiid (rue Bonaparte, 5). Corot en a fait une répétition pour M. Camus, d'Arras. Nous tenons ces détails de M. Kubaut 2 l'obligeance de qui il faut toujours recourir quand il s'agit de notre grand pay agiste.
explique la somme prodigieuse de travail qu'il a produite ; — tous les ans, dis-je, Corot venait faire un court séjour à Luzancy, chez un ami d'enfluice qui avait été son compagnon de chaîne dans la maison de gros par où il avait pnssé, et son camarade d'atelier, chez Victor Bertin. M. Remy était un peintre soigneux, resté fidèle à Rémond et à Lapito, pendant que Corot, cherchant dans des voies nouvelles un mode d'expression nouveau, devenait tout simplement, comme dit Alfred Stevens, le plus moderne des peintres du xix^ siècle (i).
M. et Madame Remy passaient l'été à Luzancy, dans une petite maison qui en était restée au confortable bourgeois de 1830 : le type de la maison du sage qui sait simplifier sa vie. Assise sur un petit tertre au-dessus des murs du château, entourée sur trois de ses côtés d'arbres séculaires dépendant de ce domaine, retirée, silencieuse, mais point isolée, à deux pas de la rue, des bois, de l'église, de la rivière, elle offrait à Corot, sous l'œil attentif de l'amitié, une douce retraite où il trouvait la paix, la fraîcheur, le repos — repos tout relatif bien entendu, car il eut dit comme Titus s'il n'avait chaque jour brossé quelqu'ébauchc. Cela répandit dans l'atmosphère ambiante des germes d'art qui guettaient la première occasion de se développer.
Un jeune ouvrier meulier, que nous avons nommé tout à l'heure, Alexandre Bouché, sentit naître sa vocation à regarder peindre le maître et vint un jour en tremblant lui montrer ses essais. Corot qu'intéresssaient toujours les tâtonnement naïfs des commençants, l'accueillit avec une encourageante bonhomie, l'emmena travailler avec lui, l'initia à son esthétique, car il avait reconnu un garçon intelligent, plein d'ardeur à s'instruire. C'est ainsi que Corot forma un élève à Luzanc}'. Ce disciple lui a fait honneur. Tout en profitant des leçons du maître. Bouché a conservé sa rudesse de terroir et sa personnalité robuste. Il aurait
(i) Impressions s::r la Peinture, pjr AlfieJ Stevens; Paris, Jouaust, 1886,
depuis longtemps l;i mcd;iillc s'il vivait plus près du soleil, — des coteries, veux-je dire. Plus que jamais, les absents ont tort; mais les connaisseurs cstimcntBouché à sa valeur : dédommagement trop platonique, hélas !
Bouché a fait à Luzancy souche de paysagistes. Son élève, Julien Massé (de Meaux), est un peintre d'un talent moins musclé que le sien, mais plus tendre en sa note un peu mélancolique. Marcelin de Groiseilliez, mort si jeune, Mouillon, Jundt, disparus eux aussi, Vazeilles, Louis Lemaire, Edmond Yon, Victor Binet et d'autres encore ont passé par là. Luzancy a son auberge-musée, ni plus ni moins que Mariette ou Barbizon. Un graveur. Portier de Beaulieu, fit élection de domicile dans ce joli village. Les graveurs ne sont pas oiseaux de passage comme les peintres; Portier possédait, tout .i l'entrée du pays, au débouché du pont, un gentil domaine que, toujours modeste et spirituel, il avait baptisé la Loçt' ; — loge nichée dans les fleurs et la verdure, loge hospitalière, où l'on tirait toujours de la meilleure grâce le ct)rdon aux vieux amis, où Ton causait, où l'on travaillait, où l'on s'entrauiait, où le pot-au-feu faisait sagement l'équilibre à l'idéal. Hélas! tout cela n'est déjà plus que souvenirs. Quelles bonnes journées j'ai passées à La Loge! F.t quelles belles promenades à Montnicnars, à la Charbonnière, à Courtaran, à L-sbonne, au Tillet, à Courcelles-Saint-Aulde ! lit les excursions dans les Jardinets, le soir, aux blondes clarté> de la lune, et les visites à l'atelier de Bouché, à Messy !
De la l'erté-sous-Jouarre à Mont-Saint-Père, et au-delà, est-il un bouquet d'arbres, un groupe de maisons, un sentier, un puits, une jilâtrière ou un moulin que je n'aie explorés! Lst-il une sinuosité de la rivière, ime ligne d'horizon, une forme de colline qui ne me .soient familières ! Et dans chacun des villages échelonnés le long de la gracieuse vallée, ne trouvé-je pas comme à Luzancv, un seuil qui s'ouvre devant moi et des visages qui me sourient ?
A Xanteuil, c'est Edouard l'ailland, un graveur expert
dans toutes les pratiques de son métier. C'est Alfred Delauney, un aquafortiste chevronné dont les séries documentaires sur le vieux Paris, et la belle suite des « Cathédrales de France » seront toujours recherchées. Son riant cottage est tout un petit musée où l'on sent la main d'une femme chez qui le goût est un héritage de famille.
Tout près de là, à Crouttes, voici l'aimable colonie des Varin, cruellement réduite par la mort d'Amédée, son chef regretté. Son frère Eugène continue, à la villa Varin, les traditions hospitalières de la maison et fait toujours aux visiteurs, avec la bonne grâce d'autrefois, les honneurs de ses cartons, de ses vitrines, des peintures, faïences et bibelots divers qui débordent jusque dans les escaliers.
A Essômes, c'est Henri Pille, l'humoriste au crayon intarissable servi par une mémoire encyclopédique ; un « Tout- Paris » qui a gardé l'accent de son vignoble, fumiste à froid, sans méchanceté sinon sans malice, concentré et fuyant, que tout le monde tutoie, mais que personne ne peut se vanter de connaître.
A Mont-Saint-Père, c'est Léon Lhermitte que je n'appellerai pas « le Peintre de la vie rustique » de peur de le diminuer, car ses travaux pour la Sorbonne : « Claude Bernard » et « Sainfe-Claire-Deville », ont prouvé que son talent est d'assez large envergure pour ne pas s'enfermer, dans la spécialité que ses succès lui ont faite. Il a l'amour de son village natal et se plaît à peindre les travailleurs de la terre tels qu'il les a sous les yeux, en ajoutant à leur beauté propre ce tour et cette beauté supérieurs qu'on appelle le style. Dessinateur par don de nature, il est peintre aussi avec son fusain non moins autant qu'avec son pinceau ; avec le crayon coloré du pastelliste comme avec la pointe du graveur.
Les eaux-fortes de Lhermitte ! Bien avisés les collectionneurs qui les mettent en portefeuille. Malheureusement la série de ses eaux-lortes parait close. Il fiiut avoir du temps à perdre pour s'amuser à ces petits chefs-d'œuvre qu'on fait surtout pour soi et dont précisément pour cela la postérité
est si friande, et moins que jamais, Lhermitte n'a de temps à perdre.
L'élève de Lhermitte, Germain Da^-id-Nillet, — un élève qui a déjà donné des gages de talent au salon de 1889 et à l'Exposition nationale du Champ de Mars en 1890, — a suivi le maître jusque dans son vignoble Champenois et, par amour de l'art, s'est naturalisé citoyen de Mont-Saint- Père.
Et Chézy-l'Abbaye ! Hier encore, du fond de son vieux manoir des Tournelles, Léon Godefroid me tendait affectueusement une main à jamais glacée maintenant ! Dilettante passionné, élève et ami de Félicien David, Godefroy avait réussi à grouper autour de lui une véritable colonie musicale où sa mort (il avait 47 ans) a laissé im grand vide. Et quelle colonie! C'est d'abord Mademoiselle Louise Godefroy à la jolie voix de mezzo-soprano ; Mademoiselle de La Blanchetaie que des attaches de famille ramènent chaque été à Chézy. C'est son éminent professeur. Madame Rosine Laborde qui fut jadis une des étoiles de l'Opéra. Madame Farrc, cx-prima-donna du théâtre de Reims, vouée aujourd'hui à l'enseignement, s'est aménagé à Chézy un ravissant cottage, gracieusement ouvert à ses amis rémois. M. et Madame Degoria qui se reposent sur les lauriers cueillis dans leur brillante carrière théâtrale, tiennent y rejoindre leur amie Madame Earre. M. Georges Marty, premier prix de Rome pour la composition musicale, s'est souvenu que Chézy lui a donné, non pas le jour, comme dit la chanson de Frédéric Bérat, mais le lait vivifiant qui a nourri son enfance, et il y fait, chaque année, sa villégiature, heureux d'y retrouver son gai compagnon de la villa Médicis, le graveur Émile Buland.
Chézy est devenu un conservatoire au petit pied, une oasis de verdure pleine de trilles et d'arpèges où la plus fine essence parisiei-.ne se mêle au doux laisser-aller de la vie campagnarde. Les beaux soirs d'été, par les fenêtres ouvertes, s'échappent de larges accords ou de de brillantes vocalises. Ce ne sont que fêtes et réceptions; car la musique pousse
à la sociabilité comme la peinture porte à l'isolement. C'est un démon intérieur qui tourmente le peintre, tandis que le musicien — j'entends l'exécutant — ne demande qu'à sortir de soi-même, à se livrer, à prodiguer sa vie, ses nerfs, son âme. Il a besoin d'un auditoire, d'un public pour produire utilement ks manifestations essentiellement fugitives de son art. Voilà pourquoi le musicien est, généralement, un mondaiii, tandis que le peintre garde le plus souvent quelque chose du paysan du Danube. En dehors des intimités qui rassurent sa confiance, il se renferme en lui-même, car il n'entend rien aux petits mensonges de la politesse, et la stratégie oftensive et défensive des salons lui est odieuse.
Si la musique est mondaine, elle n'est pas pour cela profme. Le bon curé de Chézy en sait quelque chose ; car, à sa grande joie, et pour le plus grand profit de ses pauvres, des concerts spirituels s'organisent souvent dans sa modeste église. Ces jours là, le dilettantisme des environs accourt de tous côtés, et à voir l'élégante assistance qui se presse dans le saint lieu, on se croirait pour le moins à Trouville ou à Vicliy. Alors les voix pures des gracieuses artistes que j'ai nommées montent sous les voûtes sacrées, avec la fumée de l'encens, pour la plus grande gloire de Dieu, puisqu'aussi bien le dernier mot de l'art musical, - j'en atteste Mozart, Gounod et Rossini, — c'est l'adoration et la prière.
Me voici bien loin du chemin de Mér\-, mais comment ne pas faire un peu l'école buissonnière, quand, partout, je sens des coeurs d'artistes battre à l'unisson du mien ! Comment résister à ces appels sympathiques qui m'arrivent de tous les points de la vallée, comme si elle était peuplée de mes amis ? Le chemin de Méry lui-même, en évoquant le souvenir de Corot, me rappelle encore un ami, puisque le maître voulait bien me donner ce nom, à moi le plus humble de ses disciples; et quand il est question d'amitié, le nom de La Fontaine ne se préscnte-t-il pas tout naturellement à la pensée, lui qui a mérité qu'on le citât tou-
jours comme un exemple mémorable de la constance dans l'affection et de la iidélité au malheur ?
Me voici donc ramené, par les caprices mêmes de mes digressions, à mon point de départ, à ce vieux chemin de Méry où l'écho répétera longtemps encore ces deux noms fameux : La Fontaine, Corot.