L1-: PRESBYTÈRE
D'OULCHY - LE - CHATEAU
Dans mes tournées de paysagiste, j'ai quelquefois été l'hôte de bons curés de campagne. Les heures que j'ai passées à leur foyer paisible sont des meilleures qu'il me souvienne ; mais le presbytère d'Oulchy tient le premier rang dans le mémorial de ma reconnaissance. C'est qu'indépendamment de l'accueil cordial que j'y ai reçu, tout concourt à en faire un lieu d'élection pour l'artiste : sa situation pittoresque sur un monticule escarpé d'où il domine tout le pays, ses grands airs de château du vieux temps, l'espèce de relent monastique qui se dégage de ses
longs corridors froids, et jusqu'à son délabrement actuel qui contraste lamentablement avec les derniers vestiges de sa splendeur évanouie.
Une plate-forme gazonnée, plantée de tilleuls, où se tiennent les fêtes civiques et patronales du pays, précède l'édifice décanal. Les piétons arrivent à cette esplanade par des escaliers qui leur évitent le long détour imposé aux voitures.
Une porte cochère d'aspect grave, discret, monacal, donne accès dans une vaste cour déserte et silencieuse. L'herbe y croît, grasse et drue, comme en un lieu voué désormais à la solitude. Des marronniers, pleins de rires autrefois, quand leur ombrage protégeait les ébats d'une jeunesse aussi bruyante que studieuse, muets aujourd'hui, ajoutent encore à Timpression de tristesse qui saisit dès que l'on a franchi ce seuil austère. A droite de ce préau, s'élèvent les murs noircis de la vieille église ; à gauche, les bâtiments de service ; en face le corps de logis principal. La façade, au lieu d'avoir son entrée au milieu de son développement, selon l'usage, est percée de deux portes qui n'ont rien de symétrique, et ne se correspondent ni comme place, ni comme proportions, ni comme ornementation. Mais ce sont deux petits bijoux architectoniques d'une fantaisie charmante qui récréent la vue, et jettent comme un sourire au milieu de toutes ces sévérités. On me permettra de m'y arrêter un instant.
La porte de gauche, d'un goût très pur, à cintre surbaissé fermé d'une clef saillante, est flanquée de chaque côté par trois sveltes colonnettes cannelées à chapiteaux corinthiens. L'entablement est surmonté d'un fronton triangulaire percé d'un oculus. Un escalier en fer à cheval, d'un dessin des plus gracieux, lui sert de soubassement. Ce petit portail a toute l'élégance d'un morceau de la Renaissance.' Je le crois néanmoins du xvii' siècle, non à cause du soleil emblématique que l'on voit dans l'angle supérieur du tympan; — il aurait pu y avoir été introduit postérieurement, — mais à cause de l'analogie que présen-
tcnt ses délicates colonnettes avec celles du frontispice voisin dont la construction, comme nous le verrons tout à l'heure, doit être placée entre les années 1632 et 1664.
Le frontispice de droite est d'une composition plus riche, sinon plus heureuse. Surélevée sur un escalier à triple emmarchement, hi porte est i plein cintre, accompagnée à droite et à gauche de deux colonnes accouplées, cannelées dans les deux tiers supérieurs de leur hauteur et fleuries à leur sommet d'un élégant chapiteau d'ordre corinthien. La frise est ornée de modillons fleuronnés où l'on déchiffre les lettres D. A. L. H. Y. E. C'est le monogramme d'Antoine de La Haye, religieux de Saint-Jcan-dcs-Vignes qui fut prieur d'Oulchy depuis 1632 jusqu'à sa mort en 1664. C'est à lui sans doute que l'on doit la construction de cette porte dont le style concorde avec le temps où il gouverna le chapitre. Ce personnage nous intéresse encore à un autre
titre. Il était petit-fils de dame Claude Desmoulins, sœur de Marie Desmoulins, aïeule de Racine ; par conséquent l'oncle à la mode de Bretagne du poëte. Il était aussi son grand oncle du côté des Sconin (i).
Le motif principal est complété par deux niches assistées de pilastres également cannelés. Deux frontons coupés, couronnés eux-mêmes par un fronton central percé d'un large œil-de-bœuf, brochent sur le tout. Je crois cette seconde porte un peu plus récente que la première, quoique plus détériorée. Il va sans dire que tout cela : stybolates, fûts de colonnes, chapiteaux, frise, corniche, a beaucoup souffert des injures du temps. La pierre est mordue, rongée, maculée, cassée en maints endroits ; mais le pittoresque n'y perd rien, ni la couleur non plus ; au contraire. C'est un attrait de plus pour l'artiste de deviner sous la ruine d'à présent le goût et la science des architectes d'antan. L'imagination se plaît singulièrement à ces sortes de restitutions.
A l'intérieur règne, de part en part, au rez-de-chaussée comme au premier étage, un large corridor sur lequel ouvrent toutes les pièces, disposition commune à la plupart des couvents. Je n'y vois de remarquable que la rampe en fer forgé du grand escalier, en style du xviii"= siècle, où le chiffre F. R. B., monogramme du prieur François-René Baudoin, mort vers 1780, s'enlace à d'élégants rinceaux, et, dans l'âtre d'une cheminée au premier étage, des carreaux de faïence émaillée de forme oblongne sexagonale à décor
(1) On s'est un peu trop hâté de conclure de cette parenté que Jean Racine a été pendant ses jeunes années l'hôte et peut être l'élève des religieux d'Oulchy. M. l'abbé Hazard, curé de Saint-Nicolas de La Ferté-Milon, qui fait autorité pour tout ce qui concerne Racine et sa famille, prouve, par raisons démonstratives, que ce n'est là qu'une légende. Jean Racine a commencé ses études chez son oncle Regnault, à La Ferté-Milon ; il les a poursuivies à Beauvais et achevées à Port- Royal. Il alla ensuite étudier la théologie au séminaire d'Uzès (Gard), chez son oncle Antoine Sconin. On a donc confondu Uzès avec Oulchy et l'onde Antoine Sconin avec l'oncle Antoine de La Haye.
(Voir sur ce sujet : Notice biographique de J. Racine, par Paul Mesnard, pages 44 et suivantes.)
prolyclirome. Les couleurs en sont vives et franches. Ce sont le bleu, le vert, le jaune clair et l'orangé. J'ai montré un dessin colorié de ces briquettes à mon ami Alfred Darcel, directeur du Musée de Cluny, qui, à en juger par le ton des émaux et le caractère du dessin, les croit italiennes du xvi'^ siècle.
Dans un autre ordre d'idées, on signale encore, dans le corps de logis de gauche, près de l'entrée de service et des cuisines, un puits qui n'est pas de dimensions ordinaires. La largeur de son orifice mesure i mètre 30 et sa profondeur est de 24 mètres. On ne saurait se pencher sur ce gouffre béant et noir, sur cette « mystérieuse bouche d'ombre », comme n'eût pas manqué de dire Victor Hugo, sans se sentir pris d'un horrible vertige. Une nappe d'eau souterraine l'alimente, dit-on, et ressort au pied de la mont.igne en un jet abondant qui pourvoit à la consommation du lavoir dit « Lavoir du Moulin ». On assure que des menues-pailles, jetées dans ce puits, reparaissent peu de temps après, au goulot de la fontaine. Je donne cette tradition locale pour ce qu'elle vaut, n'ayant pas personnellement vérifié le fait.
Le Presbytère communique avec l'église de style roman du xr siècle. Elle a été restaurée récemment, avec plus de zèle que de goût ; témoins le portail malencontreusement plaqué sur l'ancienne baie et les deux grandes fenêtres flamboyantes du transept qu'on a lourdement et sommairement réparées sans leur restituer leurs fins meneaux. Cette église, de belles proportions, se termine par une abside carrée qui pourrait bien n'être pas l'abside primitive, car Ton voit encore extérieurement des vestiges de construction de nature à faire croire que le monument se prolongeait au-del;\ deses limites actuelles. L'église se terminait-elle originairement par un chevet circulaire ? Ou plutôt existait-il un cloître qui permettait aux religieux de faire le tour du sanctuaire sans sortir de l'église ? Des traces d'arcatures, visibles encore, derrière les autels de sainte Anne et de la sainte Vierge, autorisent cette supposition.
Le chœur où l'on voit encore les stalles en bois sculpté des religieux (xv^ siècle), et les bas-côtés correspondants sont complètement dépourvus de fenêtres. Cela tient à ce que les bâtiments du château viennent, à gauche, se ressouder à cette partie de l'église et que le massif du clocher s'y appuie à droite. Cette disposition rompt un peu l'unité du monument ; mais ces passages sombres donnent à l'édifice plus de gravité, de mystère, et font mieux valoir les clartés triomphantes du sanctuaire.
Cette partie de l'église, fort endommagée, au cours des guerres qui désolèrent le xv' siècle, a été reconstruite avec les pierres provenant du vieux château démantelé. Le caractère ogival de ses voûtes atteste cette reconstruction. Le doyen me fit remarquer plusieurs chapiteaux gravés en creux, représentant des oiseaux affrontés et adossés qui ont servi de type lors des récentes réparations, et me montra aussi quelques pierres tombales de prieurs dont l'une porte la date de 1583.
La chaire, en bois sculpté, est remarquable. Elle provient du réfectoire du couvent de Saint-Jean des Vignes de Soissons. Elle a été achetée par M. l'abbé Hurillon à un menuisier de Saint-Remy-Blanzy qui l'avait eue pour 8 francs et l'a recédée pour 36 francs. Disons à ce propos que la chaire de l'église de Saint-Jean des Vignes et les boiseries du choeur se trouvent aussi dans le canton d'Oulchy : la première dans l'église de Muret, les secondes à Saint-Remy.
La tour, accolée au transept méridional, a trois étages de baies géminées, avec bandeau, moulures et colonnettes. C'est sans contredit le morceau le plus intéressant du monument. Un toit en bâtière remplace aujourd'hui la flèche flanquée de quatre clochetons qui s'élançait autrefois vers le ciel, dans l'allégresse d'un perpétuel hosanna.
L'église, le presbytère et ses dépendances occupent l'emplacement d'un château-fort bâti par les comtes de Champagne antérieurement au x*^ siècle, et dont on voit encore les murs d'enceinte qui servent de limites et de clôture au
jardin. Souvent, au moyen-âge, les seigneurs établissaient des collégiales dans ceux de leurs châteaux où ils ne résidaient pas. C'est ainsi qu'en 1075 Thibaut III fonda un chapitre de chanoines à Oulchy. C'est de cette époque que date vraisemblablement la construction de l'église. En 1 122, son fils Thibaut IV introduisit à Oulchy les religieux Augustins de Saint-Jean-dcs-Vignes de Soissons appelés Johannistes du nom de leur abbaye. Au xv siècle, le château eut fort à souffrir du Hiit des Bourguignons et des Armagnacs qui se le disputèrent avec acharnement, et sa ruine fut définitivement consommée sous Louis XII (i). Avec les matériaux qui en provenaient, l'on restaura l'église et l'on construisit le bâtiment qui nous est arrivé défiguré par des réparations et remaniements successifs, à ce point qu'il n'a guère conservé de son origine — ou peu s'en faut — que les deux portes dont nous avons parlé.
Après tous ces orages, nous retrouvons les Johannistes dans le château réédifié. Ils y restèrent jusqu'à la Révolution. Au moment du Concordat, l'église fut érigée en paroisse et ce fut l'abbé Lefèvre, ancien procureur de Saint-Jean-des-Vignes, qui en devint le premier curé. L'abbé Hurillon, son successeur, désireux d'utiliser, ad inajoron gloriain Dci, les locaux inoccupés de son vaste presbytère, y ouvrit un petit séminaire en 18 19 sous l'épiscopat de Mgr Leblanc de Beaulieu. Cet établissement dura jusqu'au mois d'août 1850. A cette époque, par suite de l'ouverture du séminaire de Saint-Léger à Soissons et de combinaisons que nous n'avons point ;\ juger, il lut supprimé au grand détriment des intérêts du pays auquel il donnait un peu de vie et de mouvement.
Après s'être fait mon obligeant cicérone à travers l'église et la cure, l'excellent doyen me fit les honneurs de ses vastes jardins. Ils s'étendent devant la façade-est du château. Cette façade, où la brique se marie par endroits â la pierre, n'offre d'intéressant qu'un œil-de-bœuf encadré de feuillages
(i) Mcllcvillo, lli^,toirc du DCivirtcmciil Je l'Aisne ; l'-iiis 1866.
largement fouillés, et un motif central en style du xviii* siècle, avec un fronton dont le tympan présente un écusson effrité où il m'a semblé voir la Vierge tenant l'enfant Jésus dans ses bras ; ce qui s'explique d'autant mieux que l'église a pour vocable l'Assomption de Notre-Dame.
Nous nous promenâmes d'abord dans un immense potager dont les longues allées rectilignes se prêtent à merveille à la récitation du bréviaire. A droite, sur la ligne de prolongement de l'église, une file de marronniers plantés en bordure laissent voir, sous leurs arceaux de feuillages, le val où court un ruisseau tributaire de FOurcq, et sur le versant de face, un ancien fief transformé en une opulente habitation bourgeoise, d'aspect patriarcal, ombragée d'arbres plusieurs fois séculaires. C'est la demeure d'une honorable famille, où l'on a toujours le cœur et la main ouverts, quand il y a une infortune à soulager ou quelque service à rendre au pays.
A gauche du potager, des terrasses s'échelonnent en amphithéâtre, et au fond, vis-à-vis le presbytère, un petit bois offre son ombre et sa fraîcheur au digne curé qui prépare là ses sermons toujours courts, mais substantiels. Le bois se prolonge et s'escarpe à gauche. A travers des sentiers embroussaillés et des escaliers disjoints et moussus, nous arrivâmes à un massif de pierre de construction ancienne, couronné au sommet d'une statue de la Vierge. De là nous gagnâmes, par les terrasses, un verger tout pétillant de verdure et de soleil. A travers les ramures des pommiers, on voyait luire les grands toits du presbytère, caressés d'un glacis de laque dorée, et dans le fond, l'église coiffée de son clocher roman, s'estompait dans une ombre fine, reflétée, transparente.
— Je tiens mon tableau ! m'écriai-je au grand ébahissement du bon curé qui me crut frappé d'un subit accès d'aliénation mentale.
C'était tout simplement le paysagiste qui s'éveillait. Quelques instants après, j'étais au travail.
Le lendemain, je revins à hi même heure prendre séance au même endroit, cl tout heureux d'être déjà sorti des premiers tâtonnements de la mise en place de mon tableau, je laissais allègrement courir mon pinceau sur la toile dans l'indicible volupté du travail en plein azur qui est comme le privilège des paysagistes. Tout \ coup, troublant la quiétude du silence ambiant, éclata, dans les airs étonnés, une musique triomphale. C'étaient les voix de bronze du clocher qui s'envolaient dans l'espace et dans la lumière en un rythme joyeux ; une .sonnerie folle, rapide, endiablée, à réveiller les morts qui dormaient au pied de la basilique. Le clocher en trépidait. A peine un air était-il achevé, qu'un autre commençait plus entraînant et plus vif. Tout le répertoire du sonneur y pas.sa. Je jouùssais de ce tapage comme tout à l'heure je .savourais le silence, non moins charmé que surpris de cette soudaine explosion de notes claires, vibrantes, argentines.
— C'est le père Alexis qui carillonne un mariage, me dit le brave Lepage, le jardinier du curé.
— On peut dire qu'il y va gaiement...
— Et il donne toujours la bonne mesure. C'est pas étonnant, il est si heureux de secouer ses cloches !
Le fait est que le père Alexis n'épargnait pas ses peines. Avec quel nerf il faisait chanter à son ingrat instrument l'épithalame des jeunes époux. Il fallait l'entendre pour s'en faire une idée. Si les « noceux » restent insensibles à ces véhéments appels à la joie, s'ils ne se livrent pas jusqu'au lendemain à des chorégraphies insensées, s'ils ne font pas mille grosses farces aux rires sonores, ce ne sera pas la faute du pauvre virtuose de village. C'était d'une gaieté si débordante, si contagieuse, que je chantais avec les cloches, m'agitant en mesure avec elles, pris d'un frétillement irrésistible. Peu s'en fallut que je tombasse à la renverse avec le frêle édifice de mon pliant-chevalet, tant ces rythmes fous agissaient sur mon système nerveux. Cela l'emportait sur ces carillons monotones dont nos villes du Nord sont si fières, comme l'art qui vit l'emporte sur le mécanisme le mieux réglé.
Oh ! ces carillons flamands qui répètent à satiété leur éternel petit air — comme un perroquet sa leçon, — aux quarts, aux demies, aux heures, quel est le touriste qui, après s'en être amusé un instant, ne les envoie bien vite à tous les diables ! Ils vous poursuivent, vous obsèdent, vous exaspèrent, et il n'y a pas à crier : assez. Quand le rouage est monté, — cric, crac, — il se dévide inexorablement. C'est à Dinan, en Belgique, que j'ai pour la première fois subi cette persécution. Mon hôtel se trouvait tout contre l'église ; juste sous les abat-sons du clocher. Mon ami Loret et moi, n'avons pu fermer l'œil de la nuit. Heureusement, nous prîmes le parti d'en rire en accablant la manivelle dinantaise d'imprécations qui distançaient effroyablement celles de Camille elle-même. Quant aux indigènes, ils sont tellement habitués à ce tapage qu'ils ne l'entendent plus. De toutes façons, ces instruments com-
pliqucs, à ressort et à cylindre, ne valent pas ce qu'ils coûtent, tandis qu'un simple jeu de cloches, manié comme à Oulchy-le-Cliâteau, d'une main experte, dans les grandes circonstances, et non à tout propos, répand la joie dans l'air et met tout le monde en liesse.
Je voulus voir Thabile homme qui m'avait si agréablement distrait pendant ma séance, et ce fut un premier étonnemcnt pour moi de me trouver en présence d'un individu de soixante-treize ans, vert encore et qui n'avait d'un vieillard qu'un léger dodelinement de la tête contracté sans doute dans l'exercice de ses bruyantes fonctions de sonneur. Mille petits plis malicieux bridaient son œil narquois, et sa bouche, grande, — il n'y a pas à le dissimuler, — était en même temps rieuse, sensuelle et bon enfant. Il était vêtu d'un gilet de drap noir à manches de finette et coiffé d'une casquette qu'il échangeait, à la sacristie, contre une calotte d'allure plus cléricale.
J'avais été surpris qu'un homme de cet âge pût déployer tant de vigueur. Je le fus bien plus encore quand le père Alexis m'affirma qu'il avait fait tout ce concert avec trois cloches seulement ; qu'il ne disposait que de trois notes, « do, ré, mi. » C'est en variant ingénieusement ces trois notes, en les doublant, les triplant et surtout en pressant la mesure, qu'il nous donne l'illusion d'airs plus compliqués.
Nous montâmes dans le clocher, et il me montra comment il opère. Il commence par « brider » ses cloches. Cela veut dire qu'il attache le battant â la corde, de façon à laisser seulement deux ou trois centimètres de jeu entre ce battant et le bord de la cloche. Il s'en rend ainsi le maître et elles obéiront maintenant .'i la plus légère impulsion qu'il leur donnera ; puis il descend à l'étage inférieur, et placé sur une sorte de plate-forme en planches, adossé aux charpentes du betfroi, il saisit une corde de ciiaque main, assujettit la troisième à son pied et fermant les yeux pour mieux entendre au milieu des vibrations qui emplissent la tour, il entre en mouvement avec ses cloches qui
s'animent, vivent de sa vie, et ne font avec lui qu'un seul et même être. Il faut le voir alors, déchaînant le vacarme et le réglant tout ensemble, emporté lui-même dans cette tempête de sons qui le grise, et le laisse haletant, brisé, ruisselant. Ah ! comme on comprend alors la locution populaire : « Boire comme un sonneur ! »
Comme je m'émerveillais de lui voir obtenir un résultat si prodigieux avec d'aussi pauvres moyens :
— Ah ! dit-il, s'ils avaient voulu m'écouter ; sans beaucoup de frais, j'aurais pu tirer de mes trois cloches une octave complète, et avec mes huit notes et les demi-tons, je jouerais tous les morceaux que l'on voudrait, sacrés et profanes. Les samedis soirs et veilles de grandes fêtes, j'exécuterais avec mes cloches les hymnes, proses, motets qu'on chanterait le lendemain à la messe, à vêpres et à complies. Ce serait bien facile. Il s'agirait tout uniment d'établir un certain nombre de marteaux qui, en frappant chaque cloche à divers endroits déterminés, donneraient des tons différents. Huit marteaux suffiraient ; trois pour ma petite cloche, trois pour ma moyenne, et deux pour ma grosse. J'aurais ainsi ma gamme entière. Je n'aurais plus qu'à faire correspondre les marteaux à un clavier que je toucherais comme celui d'un harmonium ou d'un
piano. Mais le Conseil de fabrique m'a envoyé sonner,
sous prétexte de besoins plus urgents. Le Conseil municipal a fait la sourde oreille, et je mourrai sans avoir pu montrer ce que je saurais faire,... — car je suis musicien, Monsieur, c'est moi qui ai créé, organisé la fanfare du pays, et j'ai réussi à en faire une des bonnes musiques de la contrée. Je chante au lutrin, je joue de l'ophicléïde, je connais le contrepoint et je ne serais pas embarrassé pour composer une marche, un andante, un allegro.
Le bonhomme s'emballait... — « Mais, ajouta-t-il, avec son gai sourire, mon instrument favori^ celui auquel je reviens toujours, et sur lequel je ne crains pas de rival, c'est mes cloches... Il y a plus de cinquante ans que je les connais, que je les pratique ; malheureusement, elles sont
comme la plus belle fille du monde ; elles ne peuvent me donner que ce qu'elles ont, et elles n'ont qu'une note. Do, ré, mi ; mi, ré, do : je ne peux pas sortir de là... »
Il est fâcheux que le pays ait reculé devant le minime sacrifice qui eût permis au père Alexis de déployer les ressources de son talent ; et pourtant on ne saurait en Hiire un reproche au Conseil municipal. Il était dans son rôle en refusant une dépense de pure fantaisie qui, le père Alexis disparu, eût été complètement perdue. Mais le sonneur n'eût pas dû se tenir pour battu. Avec un peu d'initiative, il eût peut-être obtenu de ses concitoyens l'argent nécessaire aux perfectionnements qu'il méditait ; car les habitants d'Oulchy sont très fiers de leur sonneur, et ils ont raison. Les virtuoses du carillon se font rares. C'est un art qui s'en va ; et si l'on s'avisait d'ouvrir un concours de sonneries, à l'instar des concours de fanfares et d'orphéons qui pullulent de tous côtés, le père Alexis aurait de grandes chances d'en être le lauréat.
Faute de cette gloire qu'il ne connaîtra pas, je me plais à rendre ici témoignage de son talent. Je n'oublierai jamais le concert qu'il me donna dans le verger du presbytère, et dont les lointains échos vibrent encore à mon oreille.
Le père Alexis a bien voulu noter pour moi les principaux airs de son répertoire ; voici ce document à titre de pièce justificative :
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