‹ Les campagnes d'un paysagiste;Chapitre 14 sur 20 · ARTISTES D'HIER & D'AUJOURD'HUI · texte numérisé non relu

ARTISTES D'HIER & D'AUJOURD'HUI

Les morts vont vite, dit la ballade ; et les vivants donc! Dans le vaste creuset où l'humanité s'agite, en perpétuelle ébullition, les institutions et les mœurs, les coutumes et les costumes, les idées et le langage se modifient, se renouvellent avec une rapidité décuplée par le progrès lui-même ; car les conquêtes de la science, en supprimant le temps, les distances, les obstacles accélèrent encore la vitesse qui nous emporte. Qiiand, ^ plus d'à moitié chemin de la vie, l'on

se retourne un instant pour jeter les yeux derrière soi, on reste confondu des changements survenus. Pour m'en tenir à la variété sociale qu'il m'a été donné de voir d'un peu près, si je compare l'artiste moderne à façons de gentleman, avec le peintre d'il y a quarante ans, je suis forcé de reconnaître qu'un abîme les sépare.

La transformation ne saurait être en effet plus complète. Autrefois l'artiste vivait séparé du monde, dans la sacrosainte horreur du « bourgeois » ; il aimait à souligner son isolement par la singularité de son accoutrement et de son idiome. Le paletot sac, les longs cheveux, le feutre mou à larges bords étaient comme l'emblème de son indépendance. Mais cet aspect farouche, qui faisait l'effroi des « Philistins », cachait souvent beaucoup de timidité et de candeur ; et dans le sentiment de mutuelle défiance qui tenait l'artiste et l'homme du monde à distance l'un de l'autre, comme les deux faux ours du fameux vaudeville de Scribe, ce n'était pas toujours le bourgeois qui avait le plus peur.

Aujourd'hui l'artiste a renoncé aux puériles excentricités du costume. Il tient à se faire accepter partout, à vivre de la vie générale. Il n'y a plus que les vaudevillistes à flonflons qui l'affublent encore du chapeau pointu ; à peine rencontre-t-on, de loin en loin, un spécimen attardé de cette coiffure irrégulière et tapageuse aux abords de l'école des beaux-arts. L'artiste s'habille maintenant comme tout le monde. Pour me servir d'un mot cher au formalisme parlementaire, il est correct. Je ne vois plus guère à présent que le peintre tombé en photographie qui ressemble à un artiste. Encore y met-il une affectation et des enjolivements de mauvais gout — jabot, manchettes, chaîne d'or etc., — qui sentent le coUodion à trente pas.

Si la différence entre l'ancienne et la nouvelle génération artistique se bornait là, elle serait tout à l'avantage de l'artiste moderne ; mais en se mêlant aux autres classes de la société, il en accepte l'esprit, les idées, les lois. A force de vivre avec tout le monde, il ne tarde pas à sentir.

à penser comme tout le monde, et il perd bien vite dans ce milieu incolore quelque chose de son originalité et de son relief. L'artiste est un être d'exception, un déclassé de l'intelligence, qui est toujours en delà ou en deçà du diapason général, qui n'est jamais à l'alignement, et qui, pour cette raison, a tout à gagner à fiiire bande à part. Doué d'une aptitude spéciale, d'une faculté maîtresse qu'il exerce exclusivement, sur laquelle il se concentre, il a, sur tous les autres points, des indifférences, des ignorances superbes. Ne lui demandez pas cette culture générale et superficielle qui est la prétention de l'homme du monde, et qui aide à Li sociabilité, autant que les habitudes d'esprit de l'artiste le prédisposent à se renfermer dans son milieu particulier.

Il y a donc entre le monde et l'artiste une sorte d'incompatibilité, et cette incompatibilité ne peut cesser que par une série de concessions qui sont pour l'artiste autant de rapetissements. Les points de vue moyens, les horizons sagement bornés qui constituent la caractéristique bourgeoise, le gagneront insensiblement. Le bourgeois — et je ne lui en fais pas un crime, puisqu'il n'a point d'autre échelle d'appréciation — mesure le talent aux profits matériels qu'il procure. Ne pouvant juger le mérite intrinsèque des choses, il évalue les résultats. De li cette idolâtrie de la réussite qui fait le fonds de la morale sociale. Quand l'artiste a prêté l'oreille à ces vulgaires théories du succès qui sont la négation même de l'art, il est perdu. Il dirige son talent dans les voies de la mode pour mériter les applaudissements des gens qui l'entourent. Il préfère, comme plus substantiels, les avantages viagers du succès, non seulement aux lointaines promesses de la postérité que son scepticisme traite de chimères, mais même à son propre suffrage et à sa propre estime. Au lieu de poursuivre, dans son fier isolement, l'idéal qu'il a conçu, il veut, lui aussi, « arriver » ; il ne voit dans l'art qu'un moyen comme un autre de « fliire son chemin ».

Que nous sommes loin de ce culte désintéressé de l'art

qui enthousiasmait l'artiste, il y a quarante ans ! On entrait alors en peinture comme on entre en religion, en fermant derrière soi la porte qui ouvre sur le monde, en rompant avec la famille irritée ; car « faire de l'art » il y a un demi siècle, c'était « mal tourner » ; et la crainte salutaire de cette sorte d'excommunication retenait les vocations douteuses et les caractères pusillanimes. Les jeunes gens riches y regardaient à deux fois avant de se réduire délibérément à la portion congrue, et à Texhérédation finale. Aujourd'hui que l'on peut impunément barbouiller sans encourir les malédictions paternelles, il est presque de mode, parmi les beaux-fils, de s'improviser « artiste », parce que c'est la plus agréable façon de ne pas faire grand chose, et la plus commode sans contredit des positions sociales. Ils prennent seulement, de l'art, les fleurs qu'on peut cueillir sans se déchirer les doigts. Ce ne sont pas eux qui se laisseront jamais labourer le cœur parle tourment de l'idéal, et qui suivront la voie douloureuse qui mène aux initiations suprêmes !

Puis, quand sonne la quarantaine, quand on atteint cet âge critique, où, comme me disait un de ces mondains, « il devient ridicule de se présenter dans un salon sans un bout de ruban à la boutonnière », notre artiste, toujours un peu mâtiné de bourgeois, se prend d'ambition. Grâce à ses relations dans tous les mondes, grâce à sa souplesse aimable, grâce à l'habileté avec laquelle il exploite un mince talent qu'il s'est facilement assimilé dans quelqu'atelier en vogue ; grâce aux coups d'épaule de ceux qui vous hissent pour arriver à leur tour, on décroche les timbales officielles, aidé des clairons du journalisme, et l'on est un grand peintre... sur le boulevard, dans quelques salons de la finance, et dans certains boudoirs interlopes.

Certes, le steeple-chase des médailles et du ruban est couru avec plus de fièvre et d'âpreté que jamais : cela cote un homme à une époque où l'on juge de la valeur d'un peintre en regardant à sa boutonnière. Ma^s il est juste de reconnaître que les artistes doués des avantages de la

fortune, se montrent précisément les plus ardents à cette course plate, et ne sont pas non plus les moins empressés à placer leurs « produits ». Règle générale : avec quatre ou cinq mille francs de rentes, l'artiste est indépendant et désintéressé ; avec cinquante mille livres de revenus, il a absolument besoin de vendre...

Pauvres diables ou millionnaires, c'est à qui conquerra la médaille. Chacun a mille bonnes raisons à faire valoir. — « Cela me serait bien utile... à cause démon bureau », me disait un peintre-bureaucrate que ses collègues refusaient sans doute de prendre au sérieux. Pour obtenir le précieux talisman, on met tout en jeu : démarches, intrigues, obsessions. Je sais un jeune paysagiste qui a remué ciel et terre ; ses titres étaient péremptoires ; jugez-en plutôt : L'heureux gaillard devait épouser une jeune héritière de bonne bourgeoisie, et son futur beau-père, — un véritable beau-père de comédie — subordonnait son consentement à cette condition expresse que le prétendant obtiendrait préalablement la médaille. — « Jamais, non, jamais, disait ce nouveau Joseph Prudhomme, ma fille ne sera la lemme d'un vulgaire barbouilleur... » Le cas était singulier ; le peintre n'était pas sans talent ; le Jury se laissa fléchir. Voilà donc notre jeune paysagiste primé, marié et... content. Ah ! bien oui ! Déjà notre solliciteur se remet en campagne. Il avait demandé la médaille parce qu'il allait se marier ; il demande maintenant la croix parce qu'il l'est... marié, et qu'il a absolument besoin de la considération que donne le ruban dans le monde que son mariage lui a ouvert... Cette seconde timbale — est plus facile encore à décrocher que la première, pour peu que la femme soit jolie...

Les cercles qui réunissent dans une aimable intimité, peintres et amateurs — l'atelier, le théâtre et la finance, — sont nés de ces préoccupations mondaines de l'artiste contemporain. Les jeunes peintres bien rentés, se créent là des relations agréables ; les autres espèrent s'y faire des relations utiles, et saisir des occasions de publicité et de réclames qui ne viendraient pas les trouver à l'atelier. C'est le souci de leurs intérêts plus que le gout du plaisir qui les y conduit, comme si le travail, l'effort persévé-

rant n'étaient pas le meilleur des calculs ! Cet artiste audevant duquel un laquais poudré se précipite le soir, pour le débarrasser de son paletot, fera demain matin sa soupe et le ménage de l'atelier. S'il a le cœur vaillant et la tête solide, il rira du contraste ; mais, plus souvent, la vie somptueuse du club lui fera trouver plus lourd et plus pénible le fardeau quotidien. Il contractera des besoins de confortable, il éprouvera des velléités d'élégance qui l'entraîneront dans un terrible engrenage. Il se croira « lancé » parce qu'il lui faut désormais l'atmosphère du boulevard, parce qu'il est à la poignée de main avec des milliers d'indifférents et qu'il se montre de loin en loin à une « première » le gardénia à la boutonnière ; vie de mensonges et d'expédients qui se dénoue trop souvent par le revolver ou la maison de santé.

Les agapes hcbdomatUiires ou mensuelles recrutent aussi, sous des noms divers, — diner de ceci, dîner de cela — un personnel mi-partie peintres et hommes de lettres. C'est encore là un des moyens nouvellement imaginés pour faire prime sur la place ; car, — ô triomphe du reportage — ces fastes gastronomiques ont leurs historiographes. Les compères du journal livrent le lendemain, au lecteur naïf, les noms de ces héros de la fourchette ; et c'est à qui figurera dans ces dénombrements homériques. Les artistes dînent beaucoup depuis quelques années. Il paraît que c'est le meilleur moyen de ne pas mourir de faim... Cela n'est pas sans agrément, j'en conviens, de fLiirc son chemin. .. à table, et puisqu'il faut lutter, de lutter la fourchette à la main ; mais je ne crois pas qu'on y gagne autre chose que de l'embonpoint. Il est des peintres-dîneurs qui exhibent des pectoraux de ténors développés à souhait pour f;iire valoir le ruban qu'ils attendent. Un régime plus frugal serait peut-être plus favorable à l'essor du talent. L'inspiration aime les travailleurs solitaires. O soupe de Corot, qui, ciiaque jour, i\ midi, remplissais l'atelier de ta fumée odorante, tu réparais les forces du maître, sans alourdir son cerveau ; pourquoi n'es-tu donc plus aujour-

d'hui qu'une légende ! Et quand, le soir, le bon Corot dînait ; — car il dînait, lui aussi, et fort gaiement, je vous jure, — ce n'était pas devant un de ces menus savants des cabarets à la mode, mais devant un bon gros plat, résistant et vulgaire, qu'il s'attablait avec quelques amis, Daubigny, GeofFroy-Dechaume, Daumier, Eugène Lavieille, J. Desbrosses, J. de la Rochenoire, quelques autres encore. Etait-ce du bœuf ou du mouton qu'ils dévoraient de si bel appétit ? Ils eussent été bien en peine de le dire. Car ces modestes repas n'étaient qu'un prétexte à causer art, peinture, gloire — un mot bien démodé aujourd'hui — jusqu'à minuit, les coudes sur la table... Oh ! les belles discussions esthétiques qui s'envolaient dans la fumée des pipes ! Elles déraillaient bien parfois un peu ; car Daubigny — le plus doux des hommes — concluait invariablement en demandant la tête des confrères qui font de la mauvaise peinture. Mais jamais elles ne tombaient dans les questions mercantiles. Ce ne sont pas les prix fabuleux, colportés par les journaux, pour le plus grand profit d'un spéculateur avisé, qui les eussent troublés. Ce ne sont pas les luxueux hôtels de l'avenue de Villiers qui les empêchaient de dormir. Que messieurs les spéculateurs, courtiers, commissionnaires, accapareurs et autres tripoteurs fassent la hausse et la baisse à la Bourse des tableaux, cela ne les regardait pas ; et si la Fée des contes d'autrefois leur avait demandé ce qu'ils préféraient pour l'œuvre née de leur cerveau, sortie de leurs entrailles, qu'on la couvrît de banknotes ou qu'on la plaçât un jour, au Louvre, à côté des vieux maîtres, tous eussent répondu : « Le Louvre ! »

En ce temps là ; c'était la communauté des convictions qui faisait les cénacles artistiques. L'intérêt seul crée les groupes disparates qui se fondent aujourd'hui, et réunit ces chevaHers de la courte échelle qui s'épaulent, se poussent, donnent l'assaut ensemble pour gravir, en s'entr'aidant tous les degrés de la carrière. L'art a aussi ses politiciens. Combien usent le meilleur de leurs forces à ces poursuites vaines, à ces ambitions vulgaires, inquiets, préoccupés.

soucieux, flairant la piste et cherchant les courants ! L'artiste de la nouvelle couche a perdu la belle humeur d'autrefois. Il est lugubre. Sans doute l'art a toujours eu ses blessés ; niais le rire était près des larmes ; car la vie de l'artiste était comme un ciel déchiré d'orages qui retrouve bien vite, sous les brises de l'espérance, Tazur et la sérénité. Le moyen d'être gaî aujourd'hui que les théories brutales de « la lutte pour la vie », ont remplacé les consolantes chimères d'autrefois et que nous sentons peser sur nous la loi implacable des temps nouveaux : « écrasez-vous les uns les autres. » l inis ton rêve, pauvre artiste, et joue des coudes ; tout est là.

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