‹ Les campagnes d'un paysagiste;Chapitre 15 sur 20 · LE CABARET UU PÈRE DONVIN · texte numérisé non relu

LE CABARET UU PÈRE DONVIN

Aux beaux temps de l'école de droit, hanté déjà par la turlutainc du paysage, j'avais mille peines à concilier mes devoirs d'étudiant avec mon goût prononcé pour les libres horizons, et loin de me montrer assidu aux cours, je succombais souvent à de soudaines et coupables tentations d'école buissonnière. Les jours de pluie, J'appartenais volontiers à Gaïus et à Justinicn ; mais quand, traversant le vitrage de Tamphiihéatre où le professeur nous infusait la science juridique, le soleil venait lutiner les disciples de Cujas courbés sur leurs cahiers, il n'en fallait pas plus pour me donner les plus irrésistibles distractions. Je voyais le rayon provocateur glisser avec ses paillettes d'or sur la muraille circulaire, se poser comme un feu follet, tantôt sur une tète blonde, tantôt sur <.tn front furtivement illuminé, et je suivais du regard les accidents capricieux de sa marche réglée. Bientôt je ne percevais plus la voix du

professeur que comme un bruit monotone et berceur. Mon esprit prenait la clef des champs, et quand j'avais bien décidément perdu le fil de sa démonstration, j'escaladais légèrement les gradins et m'esquivais sans bruit.

Avec quelle indicible volupté je fuyais alors la lourde atmosphère du cours et cette salle à plafond de verre sous lequel mûrissaient les légistes de l'avenir comme des cucurbitacées sous une cloche. Tantôt je suivais les quais admirant les splendides toiles de fond que déroule incessamment la Seine — et cela me conduisait parfois fort loin ; — tantôt je gagnais les boulevards extérieurs et les barrières. Je marchais droit devant moi ; j'allais toujours jusqu'à ce que je visse finir les interminables files de maisons du Géant-Paris, et apparaître les vastes espaces libres où circulait un air plus vif et plus pur.

Cette transition de la grand' ville qui meurt à la campagne qui commence, ofi^rait mille détails pittoresques : hangars, cabarets borgnes, échoppes en planches, masures sinistres, constructions bizarres de maraîchers, où mon œil trouvait à satisfaire son insatiable curiosité.

L'aspect misérable de ces bâtisses incohérentes m'impressionnait précisément par leur contraste avec les lignes placides du paysage. Et quel ragoût d'eau-forte tout cela vous avait ! Aussi, combien je préférais ces explorations vagabondes aux promenades consacrées de la fashion, devant le café de Paris, dans l'allée de droite des Champs- Élysées, où tels et tels de mes camarades qui visaient au dandysme, ne manquaient pas de se montrer chaque jour, à heure fixe.

La jeunesse ne doute de rien. Sous le prétexte que j'avais fait quelques visites au musée du Louvre et du Luxembourg, quelques stations au cabinet des estampes, j'avais, d'un cœur léger, assumé la tâche — responsabilité qui m'effrayerait aujourd'hui — d'écrire pour un journal de musique — c'est peut-être là mon excuse un compte-rendu du Salon du 1850-51 qui eut lieu, cette année-là, en plein hiver, dans la cour et les appartements du Palais-Royal. Je

m'efforçais de suppléer à ma déplorable insuffisance par le zélc consciencieux avec lequel je regardais jusqu'au moindre tableautin, et je découvris, dans l'angle obscur d'une petite salle , une toile signée « Léon Loire » qui m'arrêta longtemps. Cela représentait deux peintres dans la campagne. L'un, chez qui rien d'excentrique dans le costume et les allures ne trahissait l'artiste, travaillait devant la nature avec une attention respectueuse et forte ; l'autre, type de rapin à longs cheveux, à la moustache romantique, au chapeau pointu, au pantalon à la houssarde, nonchalamment étendu sur l'herbe, à côté de ses outils immaculés, dissertait sur le beau au lieu d'agir. Cette plaisante antithèse était justement observée et heureusement rendue par un pinceau jeune et sincère. Plusieurs fois je revins voir la petite toile. Je me mettais mentalement au lieu et place du paysagiste laborieux, amoureux comme lui de la nature, et, comme lui, essayant de la traduire dans sa simplicité naïve. Quelque chose de ce sentiment transpira-t-il dans mon article ? C'est probable ; car quelques jours plus tard, un jeune homme d'un aspect fort régulier se présenta dans ma chambrette d'étudiant ; c'était Léon Loire. Il venait, disait-il, me remercier des lignes bienveillantes que..., etc. Il suffit d'un quart d'heure de conversation pour que le peintre et le soi-disant critique d'art devinssent les meilleurs amis du monde. Loire me fit promettre de l'aller voir à Vaugif^ard, où il habitait en famille, et nous nous quittâmes en nous disant : « A bientôt ! »

M'introduirc dans un atelier, voir les études pendues à la muraille, les chevalets, les toiles ébauchées, les cartons gonflés de croquis, quelle fête ! Le modeste intérieur du peintre, qui vivait entre sa mère, sa femme et son enfant, avait une bonne senteur d'honnêteté provinciale qui me rappelait ma famille. A cette époque-h\ \'augirard n'était pas Paris. Je doute même qu'il le soit tout à lait devenu depuis l'annexion, car il a conservé quand même son arrièregoût de banlieue. C'était donc sortir de Paris, se donner

l'illusion d'une partie de campagne que de courir à Vaugirard, et depuis ma liaison avec Léon Loire, c'était toujours dans cette direction que je m'élançais lorsque je me mettais en rupture de cours.

Vaugirard comptait un petit groupe d'artistes que je connus bientôt pour la plupart. Loire, par qui j'entrai en relation avec les autres, avait appris à dessiner à l'atelier de David d'Angers. Il fournissait les éditeurs de musique de lithographies pour les frontispices de leurs publications. C'était là son « pot au feu ». Comme peintre de genre, il signa nombre de toiles d'un bon sentiment de couleur et d'une exécution consciencieuse, dont plusieurs furent remarquées à nos salons. C'est un laborieux qui ne connaît pas le découragement, bien qu'il ne soit plus de la génération qui a part à la cimaise et aux faveurs. Il est aujourd'hui un des habiles professeurs de dessin des écoles municipales de Paris.

Hippolyte Noël était l'oiseau chanteur de la bande. Gai comme on ne l'est plus, expansif, insouciant, étourdi à plaisir, Noël jetait à tous les vents son rire et son esprit qui ne mordait jamais, parce que, chez lui, l'esprit venait du cœur. Il gaspillait en enfant prodigue des dons charmants, abordant tous les genres, passant des fleurs au paysage, du printemps à l'hiver, et traitant les effets de neige avec l'expérience d'un spécialiste. Il a emprunté à la Beauce les sujets de plusieurs de ses tableaux ; mais c'est Vaugirard — son berceau — qui lui a inspiré ses meilleures choses.

Ses neiges des Salons de 1867 et 1869, « vues prises à Vaugirard », resteront comme des modèles du genre. L'âge venant, Hippolyte Noël s'est rangé dans un modeste emploi de dessinateur au Jardin des plantes, où il sait faire apprécier son caractère et son talent.

Eugène Villain était aussi une des colonnes de l'école de Vaugirard. Sans rival dans le genre auquel il s'est consacré, les natures mortes, Villain est un type d'un relief particulier. Il appartient tout entier à son art ; l'uni-

vers se résume pour lui dans la peinture et la peinture dans le petit tableau qu'il est en train d'exécuter ; mais, grâce à cette intensité de concentration, le petit tableau est souvent un chef-d'œuvre. Comme artiste, Villain est agité, inquiet, fiévreux : comme homme, il s'est fait un petit bonheur d'ours philosophe qui se plaît dans sa tanière et y trouve la sérénité et l'indépendance. Son exubérante vitalité a besoin, pour se dépenser, du bruit et du mouvement. Il parle avec une vobubilité aidée d'une mimique expressive ; mais il fuit son interlocuteur et lui échappe constamment. Il a tout à la fois le grain nécessaire à l'artiste et un fonds de solide bon sens par où il se rattache à la génération disparue. On a peine à savoir au juste ce qui domine, chez lui, de la bonhomie ou de la finesse ; et ce qu'il y a de certain, c'est qu'il n'est pas toujours aussi paysan du Danube qu'il affecte de le paraître.

C'était encore Reverchon, l'habile graveur de camées ; Charles Levée, un artiste de goût qui modélait la cire, pétrissait la glaise, taillait le bois et le marbre pour le compte de statuaires en réputation ; Tauvelet, qui eut son heure de célébrité et que l'on compara un instant à Meissonier. D'une nature droite, mais facile au découragement, les marchandages des courtiers d'art l'écœurèrent, et il s'enfuit en province, à Chartres, où la municipalité lui avait proposé l'emploi de professeur de dessin, et où il est mort infirme, triste et oublié ; Jobbé-Duval, fourvoyé dans la politique, qui mourut dans la peau d'un édile de la ville de Paris ; Valadon, de l'atelier Cogniet, un ravagé qui a le front dans les nuages, un tourmenté qui court après « l'Idée », comme le bonhomme de la fable après la Fortune, un obstiné lutteur, souvent déçu, jamais lassé, qui compte beaucoup de campagnes, pas mal de blessures et quelques brillants coups de pinceau qui ont mérité d'être cités à l'ordre du jour. Enfin, le plus célèbre de tous, François Bonvin, un sage qui a trouvé sa voie et n'en a pas dévié ; un maître apparenté aux plus illustres, i Rembrandt, à Pierre de Hooghe, à Chardin, aux Lenain. Il

a pris à ceux-là le rayon d'or qui illumine leurs toiles, à ceux-ci leur sentiment intime et pénétrant. Ce n'est pas un primesautier qui va où le papillon de la fantaisie l'appelle ; c'est un doctrinaire, chez qui tout est médité, raisonné, voulu. Bonvin s'est fait le peintre des intérieurs hospitaliers et monastiques. Il aime à nous montrer les bonnes sœurs distribuant des soupes aux malheureux, instruisant les enfants de l'ouvrier, passant silencieuses et graves, à demi cachées sous leurs cornettes, dans les longs corridors froids, ou bien se croisant dans le vaste escalier de pierre du couvent à la rampe en fer forgé, vaquant aux soins du service, priant dans le demi-jour endormi de la chapelle.

Coloriste sobre et sévère, il éclaire d'une lumière discrète, claustrale, dirais-je, ces paisibles épisodes de la vie spirituelle. Personne n'a mieux rendu que Bonvin le calme, la sérénité, l'atmosphère sut generis de ces asiles bénis de la prière et du renoncement. Esprit libre, mais point sectaire, il n'a jamais abandonné un ordre de sujets qui convenaient à son talent. Quels que puissent être les sentiments particuliers du peintre, c'est, de sa part, une preuve d'indépendance et d'intelligence artistique d'être resté fidèle à lui-même en dépit des revirements d'écureuil de l'opinion, et d'avoir osé montré que l'art se meut dans une sphère supérieure aux mobilités et aux contingences delà poHtique.

Bonvin était le chef écouté de la petite école de Vaugirard. C'était un esthéticien qui frappait les mots comme des médailles, et dont on se répétait, comme paroles d'Evangile, les rigoureuses formules et les arrêts cassants.

Bonvin, qui habita un peu partout dans sa vie aventureuse, avait à Vaugirard des attaches de famille qui l'y ramenaient fréquemment. Son père y cumulait les fonctions de garde champêtre de la commune avec l'exploitation d'un petit fonds de marchand de vin dans la plaine de Vaugirard. Grand, sec, légèrement voûté, le père Bonvin avait les allures et le zèle professionnel d'un vieux miUtaire esclave du devoir. Il était la terreur des gamins en ma-

raude et n'était pas moins redouté des vagabonds, repris de justice, malfaiteurs de la pire espèce, qu'il pourchassait et traquait dans les carrières, où il fit plus d'une capture importante.

Le cabaret du père Bonvin était bien connu de la petite colonie artistique de Vaugirard ; plus d'un poète et d'un écrivain, amis du sans-façon de la barrière, Baudelaire, Privât d'Anglcmont, les deux Bocourt, Portier de Beaulieu, Jules Claye, Henri Monnier, etc., y venaient, comme chez la mère Saguet, fêter en manches de chemise la gibelotte et le petit bleu. C'est là que je mangeai ma première omelette de paysagiste ; et si je consigne ici ce souvenir tout personnel, c'est qu'il me rappelle le drame mystérieux qui devait suivre de peu d'années la scène que je vais raconter, et montrer les envers douloureux de l'art, dont la foule ne voit que les apothéoses.

Par un beau jour d'école buissonnière, où Loire, Noël et moi, nous avions battu les sentiers de Vaugirard à Issy, de Vanves à Clamart, fouillé les moindres accidents de terrain, exploré les carrières que signalaient, au loin, leurs grandes roues cabalistiques, noté tous les effets que les phénomènes lumineux du ciel faisaient courir sur la plaine, et considérablement discouru sur les colorations, les lignes, les plans et les valeurs, nous revenions, le soir, harassés, fourbus, l'estomac dans les talons, lorsque surgit à l'horizon le petit cabaret sauveur du père Bonvin. Nous le saluâmes tous d'un commun élan, alléchés par de réjouissantes perspectives d'omelette au lard et de lapin sauté. L'oasis n'apparaît pas plus consolante au voyageur du désert. Je vois encore la pauvre masure aux murs noircis, et, tout autour, la plaine morne et nue, les savarts coupés de fondrières, et de place en place, un champ de luzerne accentuant d'une note plus verte la dominante grise du

paysage. Plus loin, de longs cordons de murs au delà desquels se développait la ligne sombre des maisons de Vaugirard.

Le bâtiment se composait d'une partie centrale et de deux annexes de hauteur inégale. Au rez-de-chaussée, trois pièces, au-dessus desquelles régnaient deux ou trois chambrettes et un grenier dont la lucarne entaillait la muraille jusqu'au plafond de l'étage inférieur. Sur la face latérale, regardant Paris, assez haut pour que cet appel tentateur frappât de loin les carriers allant à leurs travaux, on lisait cette devise, imitée des armes parlantes de nos vieux gentilshommes : « A bon vin, point d'enseigne. » Un jardinet clos de haies vives, aux nombreuses trouées bouchées d'épines sèches, essayait d'affrioler les consommateurs avec ses maigres tonnelles mal protégées contre les ardeurs du soleil couchant par quelques arbres poudreux et rachitiques. C'est là que nous nous attablâmes gaiement, persuadés que nous étions « à la campagne » ; et, de fait, pour nous tous qui rompions avec nos chaînes quotidiennes, c'était l'espace, le grand air, la nature enfm, dont on sentait déjà les âpres effluves à travers les misères des h\xfourgs.

En dépit des pauvretés de la zone suburbaine, ces terrains pelés et plats, aux végétations souffreteuses, avaient des charmes infinis pour nous autres, férus de la passion des tons fins. C'était le temps où Montmartre devenait à la mode dans les ateliers, où Michel commençait à prendre faveur, où Ch. Jacque, Chintrcuil, lioguet, Hervicr, Lavieille réhabilitaient la banlieue.

Nous faisions honneur de notre mieux à la piètre cuisine du lieu, lorsque les accords d'un orgue harmonium résonnèrent dans le silence grave de la plaine. Instinctivement, je tournai la tète, cherchant d'où sortaient ces arpèges insolites. Il n'y avait pas à douter. C'était bien par la fenêtre ouverte du cabaret que nous arrivait celte soudaine explosion de sonorités. Une phrase musicale, d'un rythme lent et mélancolique, succéda bientôt au bruyant

réveil du clavier. Cette caresse mélodique si inattendue prenait, dans ce cadre étrange, une valeur et un relief si singuliers que jamais, salle Herz ou salle Erard, préludes de virtuoses ne m'impressionnèrent plus vivement. Je restai là, surpris et silencieux, la fourchette levée, l'oreille attentive.

« C'est Léon Bonvin que vous entendez là, me dit Hippolyte Noël, — le frère du peintre que vous connaissez. Il est né musicien et s'est formé tout seul. Sauf un vieil invalide mélomane qui lui donna quelques notions élémentaires, en venant boire son demi-setier tous les dimanches, on peut dire que Léon n'a jamais eu de maître. Ce fut un beau jour pour lui que celui où cet instrument entra dans la maison. C'est son frère et Bressant qui le lui procurèrent ; Bressant est très lié avec le peintre, et l'élégant marquis des comédies de Marivaux ne dédaigne pas de venir parfois dîner ici, sous la tonnelle, les coudes sur la table. Quant à Léon Bonvin, le brave garçon va de son orgue à la cave et à ses fourneaux sans se faire prier. -Il interrompt son morceau pour servir la pratique, qui, d'ailleurs, est assez rare, les dimanches et lundis exceptés. Mais vous n'êtes pas au bout de vos étonnements. »

Noël frappa son verre de la lame de son couteau. Aussitôt l'orgue fit silence et un grand garçon parut. A le voir, avec sa serpillière agrafée derrière le dos par-dessus sa blouse bleue, l'air doux, timide, embarrassé, on eût dit le garçon tonnelier du tableau bien connu de Chardin.

« Tu serais bien aimable de nous montrer tes dessins, cela fera plaisir a mon ami, qui t'apprécie déjà comme musicien et désire maintenant faire connaissance avec le peintre.

Léon Bonvin rougit un peu, disparut, et revint avec un carton bourré de ses œuvres. C'étaient des fusains, des aquarelles dessinées à la plume avant la pose des tons. Il y avait des objets de cuisine, des fruits, des légumes, des fleurs, des plantes, des bouts de paysage vus par un œil candide et rendus d'une main patiente. Cela touchait au caractère à force de sincérité et de naïveté. C'était intéres-

sant comme promesse, mais incomplet comme résultat. Bien qu'elles rappelassent certains hollandais par leur recherche minutieuse, ses aquarelles, auxquelles il donnait trop uniformément des fonds noirs, semblaient bien le produit spontané de ce cerveau méditatif et solitaire. Soit que cette tendance au noir lui appartint en propre, soit qu'il la thit de son frère, qui attacha toujours plus d'importance à la justesse des valeurs de tons qu'aux recherches du coloris, on peut dire de Léon Bonvin qu'il voyait sombre.

Je ne me lassais pas de feuilleter le carton ; c'était tantôt un arbre découpé avec la précision d'une silhouette sur un ciel d'un bleu profond ; tantôt un chardon, un bouillon blanc étudié avec la curiosité d'un botaniste ; tantôt une tendre fleurette émergeant, toute fraîche et odorante, de son lit de mousses et de graminées; tantôt quelques objets de ménage empruntés au vulgaire mobilier du cabaret ; toujours des choses vues, longtemps regardées, prises dans l'étroit ra\ on de sa vie de tous les jours. Tout cela avait l'intimité d'une confidence ; on y sentait l'effort solitaire, concentré, d'une âme contemplative et refoulée.

Je remerciai chaleureusement le jeune artiste, avec des compliments sincères et, par cela même, mesurés.

« Vous êtes heureux, ajoutai-je, de partager votre temps entre un métier qui vous assure le pain quotidien et l'art que vous aimez.. .

— Oh ! monsieur, me répondit-il avec un accent d'amertume qui me frappa, ce n'est pas un partage, mais une lutte ; et, dans cette lutte, c'est toujours le métier qui tue l'art. »

Pauvre garçon, pcnsai-je, encore une victime des fatalités de la vocation ! N'y a-t-il pas, en effet, entre la vie réelle que le destin lui a faite et sa vie imaginaire, un désaccord qui prendra dans l'avenir un caractère de plus en plus aigu ? Pourquoi le tourment de l'idéal a-t-il troublé cette âme simple de travailleur ? Il y a des dons qui sont comme une perfidie du sort. Ce n'est pas impunément que l'on

trempe les lèvres à la coupe des voluptés supérieures de l'intelligence. Quand, des pays du rêve où l'imagination s'égare, il faut retomber au comptoir de zinc et aux casseroles du gargotier, la chute est trop douloureuse et l'on s'y brise.

Les choses allèrent tant bien que mal tant que le pèr?, homme sévère et rigide, vécut. A sa mort, François Bonvin fit tout ce qu'il put pour décider Léon à laisser vendre l'établissement, persuadé que ce grand garçon moutonnier, passif, sans ressort, qui avait toujours besoin d'un guide et d'un appui, était hors d'état de se tirer d'affaire.

« Viens avec moi, lui disait-il, je te trouverai un emploi d'organiste dans quelque chapelle, et si tu veux suivre la route que je te tracerai, tu vendras tes dessins et tu feras ton trou comme un autre ».

Mais le malheureux préféra se marier et reprendre l'établissement qui ne tarda pas à péricliter. Le petit cabaret perdit cet air ordonné et propret qui constituait tout son luxe. Pour consacrer plus de temps au dessin, Léon Bonvin prit un garçon de cave à deux francs par jour. C'était courir à la ruine. Les échéances se succédaient et la caisse était vide. Léon s'en alla timidement, son carton sous le bras, offrir ses dessins aux marchands de la rue du Bac et de la rue Laffitte, qui les lui payaient dix francs. Encore n'en eussent-ils voulu à rucun prix, si le pauvre garçon n'avait bénéficié de la notoriété que le talent de son frère avait déjà donnée au nom de Bonvin. Il fallut plus d'une fois l'intervention directe du peintre pour vaincre leur mauvais vouloir. Mais enfin, Léon « vendait » ! N'était-il pas sauvé ? Hélas ! il était perdu, car cela donnait une base à ses illusions, lui faisait trouver plus lourd le boulet quotidien, et lui préparait de cruels mécomptes.

Les marchands ne sont pas des philanthropes. Rien ne les oblige à acheter un « article » que la clientèle ne leur demande pas. Or, si les productions de Léon Bonvin pouvaient toucher quelques délicats, qui goûtent d'une œuvre d'art jusqu'aux déflmts qui en affinent la saveur ; si elles

empruntaient je ne sais quelle grâce ingénue à leurs gaucheries et à leurs inexpériences, elles restaient lettre close pour le grand public, le public qui paye. Sans doute, le don naturel est l'clcment essentiel, supérieur et divin. Encore faut-il que l'artiste sache le mettre en œuvre. Les marchands, eux, ne font pas d'esthétique. Ils ne vous forcent pas à être poètes, mais ils tiennent à ce que l'on sache son métier. Voilà pourquoi ils se montrèrent de moins en moins bien disposés pour des « choses qui, disaient-ils, n'étaient pas de défaite » ; aussi ne tardèrent-ils pas à fermer définitivement leur caisse.

Léon Bonvin se sentit bientôt acculé, anéanti, perdu. Ajoutez, à toutes ces amertumes, des chagrins domestiques, les souffrances d'une nature supérieure à son milieu, les heurts d'une âme rêveuse aux prises avec les réalités brutales de la vie, et vous entreverrez avec eft'roi le lugubre dénouement qui termina ces luttes sourdes et ces longues angoisses...

Des maraîchers qui portaient aux halles leurs fruits et leurs légumes pour le déjeuner de Paris, virent, le matin du lo février 1866, en traversant le bois de Meudon, un cadavre qui se balançait sinistrement à la branciic d'un arbre... C'était le pauvre Léon Bonvin !

Il y avait cinq jours qu'il avait quitté sa maison, laissant un état de sa situation qui ne faisait que trop pressentir sa funeste résolution : cinq jours d'anxiétés et de douleurs pour ceux qui le ciicrchaient. Né à Vaugirard en 1833, Léon Bonvin avait trente-deux ans.

A cette époque, lastatistiquc du suicide n'avait pas encore pris les proportions qu'elle atteint aujourdhui, grâce au souffle de désespérance que propagent d'odieuses théories, et cette lamentable histoire fit sensation. Léon Bonvin laissait sans ressources plusieurs enfants ; François Bonvin, qui portait à son frère une affection profonde, organisa une vente des dessins de Léon, à laquelle les artistes s'empressèrent d'apporter leur concours. Elle eut lieu le 24 mai 1866. Où sont-ils allés, tous ces naïfs et intéressants

dessins ? Qui les a recueillis ? Je songeais à leur mystérieux destin lorsqu'en visitant l'exposition dite « des dessins du siècle », à l'école des beaux-arts, je ne fus pas peu surpris de trouver la réponse à ces questions. J'y découvris, en effet, et en excellente compagnie, un joli dessin de Léon Bonvin, daté de 1861 : une branche de pommier dans sa toilette printanière de fleurs et de boutons, enchâssés dans leurs collerettes de feuilles d'un vert tendre. Ce frais rameau s'enlève sur un fond de verdure d'un ton sourd et puissant. Ce curieux spécimen du talent de Léon Bonvin appartenait à Ph. Burty.

J'ai noté encore, dans les salles du quai Malaquais, trois autres dessins-aquarelles qui font partie de la collection de M. Boussaton : un petit paysage, « le Chêne de Chaville», où le peintre a poussé le souci du détail à un point qui rappelle De La Berge ; une nature morte, et un Intérieur de cabaret offert par F. Bonvin à M. Boussaton, commissaire-priseur, qui avait prêté à la vente son ministère désintéressé. François Bonvin possédait aussi plusieurs souvenirs du regretté Léon, entre autres : une étude d'arrosoirs en tuivre traitée avec une largeur inaccoutumée ; des coins du jardinet et de la maisonnette, le soir, avec la fenêtre éclairée du cabaret, et un portrait au fusain du père Bonvin. C'est la tête osseuse, énergique, sévère d'un honnête homme.

- Je reviens à « llntérieur de cabaret » dont je parlais il y a un instant. N'eùt-il produit que ce petit chef-d'œuvre, Léon Bonvin mériterait qu'on ne l'oubliât pas. C'est un Lenain, par sa pénétrante intimité. C'est un Pierre de Hooghe par la vive et vraie lumière qui flotte et circule dans l'humble logis et met chaque objet absolument à sa place. La mère du peintre, vue de dos, manipule ses litres à son comptoir d'étain. Dans le fond de la pièce, voici l'armoire à linge, et l'horloge-coucou près de la porte de rarrière-salle où devisent trois consommateurs debout. C'est étonnamment vivant, réel et lumineux. On peut dire de cette page exquise, selon le terme à la mode, quelle

a été vécue. Car c'est là, entre les quatre murs du pauvre cabaret, qu'a grandi, senti et souffert le doux et inoffensif martyr de l'art. Il était tout naturel qu'il se surpassât en le peignant. Grâce à l'exposition de l'école des beaux-arts, voilà le remarquable petit tableau désormais signalé, connu, classé. Décidément, rien de ce qui est beau ne se perd. Cela console un peu. L'artiste meurt à la peine, mais son œuvre survit. N'était-ce pas là surtout ce qu'il ambitionnait ?

Quant au petit cabaret borgne et au maigre enclos qu'ensoleillait la joie de nos vingt ans, ils ont disparu, eux aussi, ou du moins ils ont été complètement défigurés. La bâtisse a été surélevée et prolongée aux dépens du jardinet, dont le surplus forme une cour humide et malpropre. Cette construction sans solidité, affectée à des logements ouvriers, se trouve située rue de Dant/.ig (aujourd'hui rue François Bonvin) vis-à-vis la rue des Morillons. Bientôt sans doute elle fera place à une de ces maisons-casernes comme il s'en construit tous les jours dans le réseau de rues que l'édilitc parisienne a tracé en tous sens dans la plaine annexée. C'est la grande ville qui déborde, qui s'étale, qui dévore le paysage, qui dévorera le pays et dont les grossissements monstrueux semblent un désordre social qui inquiète la pensée.

Page 1