‹ Les campagnes d'un paysagiste;Chapitre 16 sur 20 · EUGÈNE VILLAIN · texte numérisé non relu

EUGÈNE VILLAIN

C'est à une œuvre de justice et de réparation que je veux travailler aujourd'hui, en cherchant à tirer, de la pénombre où on le laisse, un artiste digne de la célébrité dont jouissent ses confrères qui n'ont certes ni son mérite, ni ses longs et solides états de services. Dans le genre spécial où il excelle, dans la peinture de natures mortes, Eugène Villain peut trouver des égaux, mais pas de supérieur. D'où vient que le grand public ne le connaît pas ? C'est que ce nom n'est consacré par aucune de ces distinctions officielles qui gardent un prestige souverain sur la foule, bien que le savoir-faire et la camaraderie y aient souvent plus de part que le véritable talent. Villain n'a jamais eu ni rubans ni médailles, ni faveurs ni honneurs.

C'est un « oublié » dont l'heure est passée ; c'est plus exactement encore un délaissé, — peut-être parce qu'il est un indépendant.

Quiconque aujourd'hui ne s'enrôle pas dans un groupe, ne s'affilie point à quelqu'une de ces sociétés de la courte échelle qui fabriquent les réputations au plus juste prix, est implacablement tenu pour suspect, et, pour me servir de l'argot du jour, considéré comme un «. gêneur ». Villain ne se gêne guère en effet pour dégonfler les réputations surfaites et traiter avec la plus entière irrévérence les auréoles de fer blanc. En voilà assez pour le faire mettre à l'index par les « malins » qui cultivent avant tout l'art de se pousser. J'ajouterai qu'il s'est un peu mis de côté lui-même en restant étranger, par goût et par caractère, au mouvement des nouvelles couches artistiques. Villain est demeuré rigoureusement conforme au type de 1840, à vareuse et chapeau mou. Ce n'est pas sa faute si, pendant qu'il travaillait à son chevalet, loin du tapage parisien, — à Vaugirard — tout se renouvelait autour de lui, mœurs, idées, costume, langage. Avec ses Hbres et franches allures, il est comme dépaysé au milieu de la génération artistique actuelle à façons de gentleman. C'est une sorte de Flamand, non seulement par la curiosité de son œil et la délicatesse de son sens coloriste, mais aussi par sa vie simple, honnête, sans besoins, ennemie de la pose et de la contrainte.

Pour établir la modeste généalogie d'Eugène Villain, il nous faut remonter à l'époque où s'introduisit en France l'invention de l'allemand Senefelder connue sous le nom de lithographie, c'est-à-dire vers 181 5. Au nombre des imprimeries qui se fondèrent alors pour l'exploitation du procédé nouveau de reproduction, se distinguait celle de François Villain (i). Il n'est pas un collectionneur qui n'ait lu ce nom au bas de ces lithographies originales signées des deux Vernet, Karl et Horace, de Géricault, de Charlet,

(i^ François Villain est l'aïeul d'Henri Villain, le sympathique pensionnaire de U Comédie Française.

d'Eugène Delacroix, pièces si recherchées aujourd'hui. François Villain avait pour premier ouvrier son frère Constant. Celui-ci était un homme au cœur ferme dont les annales du bien ont conservé le souvenir. Il avait fait la campagne de France dans les hussards Chamboran du général Ducis, et, rentré dans la vie civile, il y continua les traditions de courage et de dévoûment dont il avait contracté l'habitude à l'armée. Il se signala par de nombreux faits de sauvetage qui lui valurent toutes sortes de médailles et la croix de la Légion-d'Honncur. C'est à l'honnête foyer de cet homme de bien que naquit, rue de Sèvres 19, le 15 avril 1821, le peintre Eugène Villain.

Eugène Villain est donc en quelque sorte un enfant de la balle. Il suffisait qu'il se laissât vivre dans son milieu, qu'il ne résistât point à sa prédestination pour qu'un beau jour il se réveillât peintre sans qu'il sût pourquoi ni comment, et sans qu'il soit possible aujourd'hui d'assigner à sa vocation une cause déterminante, un point de départ précis. Il joua tout enfant avec les essais des lithographies de Charlet, Decamps, II. Bellangé, Bonington, Isabcy, etc. Il faisait son régal des épreuves de rebut, et ce fut dans cet abécédaire qu'il apprit à lire les éléments des formes et des valeurs de tons. Le sens de la vue fut donc le premier exercé chez lui, et l'œil de l'enflmt contracta de bonne heure un rare degré de sensibilité et de justesse.

L'enfant rencontrait souvent à l'imprimerie de son oncle les maîtres que nous venons de nommer et qui prenaient plaisir à caresser un instant, d'une main amicale, les boucles frisées du petit blondin. C'était aussi une fête pour lui quand il pouvait se glisser derrière son père dans l'atelier du peintre d'histoire Heim pour qui Constant \'illain, en voisin complaisant, posait tantôt un musculeux biceps, tantôt de solides pectoraux qu'eussent enviés les modèles de profession. Les toiles, les ébauches, les chevalets, les palettes chargées de couleurs, les portefeuilles bourrés de dessins ; tout ce bric-à-brac artistique, entrevu confusément, frappait singulièrement l'imagination de l'enfant.

Des nombreux artistes que leurs travaux amenaient journellement à l'imprimerie, Charlet qui demeurait dans le quartier, (passage Santerre, rue de Vaugirard), était l'un des plus assidus. Il était devenu d'ailleurs, comme Constant Villain, sous l'ordre de choses inauguré par « les trois glorieuses, » un garde national zélé, et la camaraderie de l'épaulette les rapprochait naturellement. Seulement les deux capitaines ne s'accordaient pas toujours ; car pour le père Villain, qui n'y entendait pas malice, la garde nationale avait pour mission essentielle de défendre les institutions, tandis que Charlet au contraire voyait au besoin, dans la milice citoyenne, un moyen de les combattre.

Un beau jour, Charlet proposa au père Villain de prendre à son atelier ce grand garçon à qui l'école primaire avait enseigné les rudiments indispensables, et Eugène ne se fit pas prier ; mais par suite peut-être des petits dissentiments politiques dont nous venons de parler, et qui ne laissèrent pas d'amener quelque refroidissement entre les deux bonnets à poil, l'élève quitta l'atelier de Charlet pour celui de Léon Cogniet, dont le père, ferblantier rue de Seine, était depuis longtemps en relations de bon voisinage avec la famille Villain. Eugène eut pour condisciples dans ces deux ateliers Ginain, Valerio, Lalaisse, Cham, qui a su apporter dans la caricature le spirituel bon sens, la gaîté sans fiel et presque l'urbanité ; Pezous, Thiollet, deux bons peintres qui sont goûtés surtout par les peintres ; Alfred Arago, Lapostolet, un de nos paysagistes les plus lumineux et les plus chatoyants (i).

Bien que les questions littéraires fussent la moindre des préoccupations d'Eugène Villain, il s'affilia, à l'exemple de quelques-uns de ses camarades, au petit cénacle des « buveurs d'eau », qui se réunissait chez Henri Murger, rue de la Tour d'Auvergne, ou, plus à proximité des néophytes,

(i) Charles Lapostolet, né à Velars (Côte-d'Or), le 26 sept. 1824, est mort à Domène (Isère) chez sa sœur où il était en villégiature, le 24 juillet 1890, .îgé de 66 ans.

chez les frères Desbrosses, rue du Cherche Midi. Villain rencontrait là Baudelaire, Champfleury, Tabar, Chintrcuil, Ch. Laujol de Lafage, Bisson tombé en photographie, Schanne, le Schaunard de « la vie de Bohême », Wastine, etc. Ce Wastine faisait, la nuit, à l'imprimerie Lemercier, les tirages du journal le Charivari, et suivait, le jour, les cours de l'école des Beaux-Arts. Il semblait, au dire de ses amis, organisé pour le grand art; mais le pauvre garçon, si courageux, mourut à la peine, usé par le travail et les privations.

Il va sans dire que c'était par résignation, et non par goût, que les sociétaires, - ■ la fleur d(" la Bohème d'alors, — s'étaient voués à l'eau claire. Villain pour sa part n'eut jamais un enthousiasme déréglé pour ce breuvage philosophique, mais débilitant. 11 n'a jamais connu le luxe ni les privations. Son père, avec ses façons de bourru bienfaisant, régala plus d'un buveur d'eau d'un bon verre de vin, et fit souvent manger la soupe aux poètes faméliques et aux pauvres diables d'artistes qu'Eugène amenait au logis.

Le soir, Villain allait peindre d'après le modèle dans cet atelier de Suisse par où passa toute notre génération artistique. Il y connut Courbet, Guillemin, Jules Breton Pèquègnot, le bachelier de la bande, gai comme on ne l'est plus, doué d'aptitudes très diverses qui eussent fait de lui, selon les circonstances, un peintre, un écrivain, voire un mathématicien ; mais ce spirituel original avait trop ri de tout pour ne pas douter de lui-même, et il contracta avec la gravure un mariage de raison qui lui assura la table et le logement et lui fit la vie douce et facile, (i)

(i) Pcqucgnot (.\iigustc), ne à V'crs.>illcs en 1819, fils d'un otficier Je l'Empire, neveu par sa mère de l'historien Th. L.iv.illée, fit ses études au Prytanée de La I-'lèchc et au lycée de Versailles, lilévc de Ciceri, il a débuté par des aquarelles librement traitées et contribué à la renaissance de l'eau-lorte par une série de planches pittoresques sur les vieux quartiers de Paris, 1845-1850. Il a publié un savant traité de perspective, et un ouvrage considcrible intitulé i ornements, V.1SCS, et décorations d'après les maîtres ». Cet ouvrage se compose de 800 pl. gravées en fac-similé qui forment une vaste encyclopédie de l'art décoratif. Piquégnot était, depuis 1865, professeur de dessin à l'école commerciale de la rue Trudaine. Il mourut le 17 décembre 1878.

Ce fut avec Bonvin que Villain se lia le plus intimement, soit qu'une certaine similitude de tempérament les rapprochât, soit que Bonvin le dominfit par la rigueur de SCS formules esthétiques. Peut-être serait-il juste de dire que si Charlet et Cogniet enseignèrent à Villain les rudiments de l'art, c'est Bonvin qui lui en révéla l'esprit. Il y avait d'ailleurs une raison d'un autre ordre pour qu'ils ne se perdissent pas de vue. Villain, aussitôt son mariage, alla habiter auprès des parents de sa femme, à Vaugirard, et Bonvin était, comme on sait, un enfant de ces quartiers suburbains.

Eugène Villain exposa, pour la première fois, en 1846. En digne élève de Léon Cogniet, ce fut par des portraits qu'il débuta. Il exécuta pour le salon de 1849 le portrait de son père en uniforme de la garde-nationale. L'Exposition eut lieu cette année-là au château des Tuileries, et le capitaine Villain dut être quelque peu surpris et mal à l'aise de parader en habit militaire dans ce palais désert dont l'hôte exilé méditait sans doute sur les retours de la faveur populaire en général, et en particulier sur la fidélité des milices citoyennes.

On sait l'itinéraire compliqué que suivit l'Exposition des artistes vivants avant de prendre possession du Palais de l'Industrie. La révolution de 1848 rendit à l'art et aux artistes le service de débarrasser le Louvre de l'Exposition qui confisquait, pendant trois ou quatre mois de l'année, la grande galerie du musée, et de démolir l'affreuse galerie de bois qui cachait la façade du monument sur la cour du Carrousel, encombrée alors de palissades, de baraques, de d'échoppes de tout genre. Le salon de 1848 était en préparation lorsque la révolution éclata. Il fut le dernier qui logea au Louvre. En 1849, comme nous venons de le voir,

il alla demander un asile momentané aux Tuileries qui n'étaient rien moins que propres à cette destination, et il campa l'année suivante dans les appartements et la cour du Palais Royal aménagée à cet usage par des constructions en planches, (i)

Ce fut à ce salon de 1850-5 1 — il ouvrit le 30 décembre 1850 — que Villain commença à se signaler comme un peintre d'avenir. Il s'y essaya dans la peinture de genre, dans le portrait, dans le paysage et dans la nature morte où il atteignit d'emblée la perfection. Il avait peint une timbale d'argent, flanquée d'une assiettée de pommes, d'une cafetière en cuivre, et relié ces divers objets par une étoffe de soie à rayures jaunes et roses. Les fines harmonies de ce frais bouquet de tons, la conscience avec laquelle l'artiste s'était complu à étudier sur la surface polie de l'argent les reflets confus des objets voisins, attestaient un œil d'une rare délicatesse.

Villain attribuait si peu d'importance à sa toile qu'il l'avait vendue, avant le salon, à un marchand de couleurs de la rue de Sèvres pour la bagatelle d'un louis. Qiiel ne fut pas son désappointement quand il vit se présenter chez lui un amateur authentique, porteur d'offres sérieuses ! Il ne put que le renvoyer au Mécène de la rue de Sèvres qui céda la timbale pour deu.x cents francs. L'iieureux possesseur du tableau, désolé que son argent n'entrât point dans la poche du peintre, lui en commanda immédiatement un second comme fiche de consolation. La timbale portait décidément bonheur à l'artiste. Elle fut le point de

(t) Disons pour compIi;tcr cette odyssco de nos Expositions, que le Sjlon n'eut lieu que doux fois au Palais-Royal, en 1850-51 et en 18$ j. Il quitta ce pabis en 185} pour se transporter dans les bâtiments des « Menus-plaisirs », 11 faubourg Poissonnière. C'étaient des .-itcliers et magasins dépendant du gardemeuble, sur l'emplacement desquels passe aujourd'hui la rue du Conservatoire. Nouvelle émigration en 1855 avenue Montaigne, où vint converger de tous les points de l'Europe la plus splendide collection qui fut jamais des chefsd'cEuvresde l'art contemporain ; et en 1857 prise de possession du Palais des Champs-Elysées. Notons que de 18;} à 186;, les Expositions furent bisannuelles.

départ de sa réputation — dans le monde des ateliers tout au moins, — et l'origine de relations aussi avantageuses qu'agréables ; car l'amateur en question — qui n'était autre que M. Jules Claye, l'imprimeur — devint bientôt pour Villain un client fidèle, un protecteur et un ami.

La « timbale d'argent » révéla donc à Villain ses véritables aptitudes, et bien qu'il ne renonçât point à la peinture de genre où la finesse de sa couleur et la franchise de sa touche l'ont fait souvent réussir, surtout dans les compositions de petites dimensions, il lut classé désormais, de par son succès même, parmi les peintres de natures mortes. Tout le prédisposait en effet à prendre, dans cette spécialité un peu étroite, un rang distingué. Son idéal artistique, borné à la perfection du rendu, écarte, comme étranger à cet objet, tout ce qui est du domaine de l'imagination. Villain a beaucoup regardé pendant sa vie ; il a peu lu, et ce n'est pas à travers les livres qu'il a appris à voir la nature. Le champ de ses notions et de ses aspirations esthétiques en est moins étendu. Il est d'une souveraine indifférence pour tout ce qui dépasse les horizons du praticien : « Ça, dit-il dédaigneusement, c'est de la poésie... » Mais, en concentrant ses facultés sur un point unique, en s'attachant à exercer exclusivement l'organe-agent de ces sortes de quahtés, c'est-à-dire l'œil, Villain a fait du sien cet outil merveilleux, cet instrument perfectionné qui résume tout entier ce maître-ouvrier.

Je ne disconviens pas que la peinture de natures mortes est un genre secondaire en ce qu'elle ne met pas en œuvre, de la part du peintre, comme les genres héroïques, les facultés de l'imagination créatrice, la science de la grande composition, et qu'elle n'a rien à voir avec les deux diffficultés suprêmes de l'art, le mouvement et l'expression. C'est l'art sous sa forme la plus matérielle et la moins élevée. Dans la représentation des natures mortes, l'artiste n'a pas besoin d'aller au-delà du modèle qui pose sous ses yeux, comme le peintre d'histcire. Il n'a pas d'idées générales à exprimer. Il n'a qu'un but, l'imitation ; mais il a le

devoir de la pousser jusqu'à son plus haut degré de perfection.

Je n'attache pas une importance exagérée à la classification tant soit peu pédante des genres, et je préfère une peinture d'un genre dit secondaire qui donne le maximum des qualités qu'elle comporte, à une œuvre de plus haute visée qui s'arrête à moitié chemin. Ces groupes d'objets immobiles, improprement appelés natures mortes, car il suffit d'un rayon lumineux pour les faire vibrer et vivre ; ces tableaux qui parlent exclusivement peinture ont bien des séductions pour qui aime la peinture avec passion. La nature morte n'a-t-elle pas son Livre d'or où nous lisons les noms de Sneyders, de Kalf, de Héda, de Desportes, d'Oudry, de Chardin ! Pourquoi, à la suite de ces noms glorieux, la postérité n'inscrirait-elle pas le nom de Villain ?

La nature morte n'a donc véritablement d'intérêt que par la valeur de l'exécution, et le choix des objets à représenter est à peu près indifférent. Pourvu qu'ils ne soient pas trop disparates, on n'en demande pas davantage. Laissons les méchants peintres suppléer, comi^ ils peuvent, à leur insuffisance, par une recherche et une ingéniosité lourdement soulignées au moyen de titres piquants. Je ne connais rien de plus fastidieux que la nature morte à intentions spirituelles. Le véritable artiste n'a qu'un souci : juxtaposer des objets dont les lignes se combinent agréablement et dont les colorations se fassent respectivement valoir.

Eugène Villain n'a jamais fait autre chose, et ses compositions sont des plus simples. Elles consistent en un objet principal, faisant un centre lumineux autour duquel se groupent quelques ustensiles luu moniquement subordonnés. Il en emprunte les éléments au mobilier usuel de la cuisine ou de l'office ; et en cela il reste dans la tradition et dans l'esprit du genre, parce que les objets les plus vulgaires, les plus rudimentaires comme forme et ornementation, sont généralement les plus pittoresques, et qu'ils présentent, sous le rapport de la couleur, de larges et simples localités. Ce sont ceux d'ailleurs que la vie familière met chaque jour

sous ses yeux et sous sa main. Il n'a chez lui ni armes damasquinées, ni potiches coûteuses, ni tapis d'Orient, ni bahuts sculptés. Son m.igasia d'accessoires se borne à quelques cuivres de galbes divers, quelques vieux plats de Rouen, quelques assiettes de bas Nevers gaiement enluminées. C'est là qu'il prend les objets qu'il dispose, avec une entente si juste de l'échelle chromatique, autour du pivot de ses compositions. Ce pivot, ce morceau de résistance est tantôt un poulet, à la chair bleutée, tout préparé pour la broche, tantôt une côte de bœuf qu'attend le pot-au-feu, tantôt un succulent gigot, tantôt un fromage à la pâte crémeuse, aux blancheurs lactées, tantôt des huitres nacrées nageant dans leur eau savoureuse, sans compter les fleurs qu'il fixe sur la toile, dans tout leur éclat et leur parfum ; les pèches aux velours opulents, les pommes à la pelure dorée, tachée de réveillons rouges ; les prunes aux juteuses transparences ; les biscuits, les jambonneaux, les pâtés, les brioches sortant du four, toutes chaudes encore et suintant le beurre ; les raisins secs et les chasselas ambrés, les citrons à demi pelés, les cuivres sur llKquels la lumière allume des paillettes d'or ou de belles flammes rouges ; les bocaux irisés, les verres où luit le Malaga, etc., etc.

Villain ne prémédite pas ses compositions. Quand la ménagère rentre du marché, s'il avise dans le panier aux provisions quelque pièce qui tente son pinceau, il s'en empare et la peint aussitôt avant de la livrer à la rôtissoire ou à la casserole. — « Je ne me ruine pas en modèles et en bibelots, dit-il, et avec moi, rien n'est perdu. Si je peins un poulet ? je le mange, mon entre-côte de 1876, je l'ai mangée ; mangés mon jambonneau et mon pâté ; mes huitres elles-mêmes, je les ai avalées ». Cela montre, par parenthèse, avec quelle rapidité Villain exécute quand il est en verve. Il livre la bataille et la gagne dans la journée, et ses morceaux les plus vivement enlevés sont les mieux réussis. Mais cet effort exige tant de vigueur, une telle tension de tous les muscles de l'œil et du cerveau, qu'il en est, le soir, ruisselant et brisé. Il appelle cela : «prendre

son bain de vapeur. » Le combat est si rude que Villain hésite longtemps à l'engager, car il n'est pas homme à se contenter d'une demi réussite, et il a toujours peur avant l'action, tant il la veut vigoureuse et décisive.

Villain a plusieurs fois répété, à quelques variantes près, les mêmes arrangements, notamment son « poulet » de l'Exposition de 1855, qu'il a réédité en 1877 et en 1880. Le poulet de 1855 a fait date dans sa vie. Villain lui doit un des plus beaux succès de sa carrière. Le jury lui décerna une mention honorable ; l'État en fit acquisition, et l'envoya au musée d'Orléans où son très zélé conservateur, M. E. Marcille, l'appréciait à l'égal de ses meilleures toiles. Dans l'épanouissement de sa joie, Villain apostrophait invariablement chacun par ces mots : « as-tu vu mon poulet ? » et pendant longtemps, cette merveilleuse année 1855 ne fut pour notre brave artiste que « l'année de son » poulet... »

S'il est vrai que Villain a peu varié ses compositions, il est juste d'ajouter qu'il les renouvelle par la curiosité toujours éveillée de son œil. Il n'a jamais tiré de son expérience un argument pour sa paresse. Il aborde toujours sa

toile avec une émotion inquiète, avec cet indéfinissable sentiment de crainte que connaissent particulièrement les artistes primesautiers. Ces biscuits, ces raisins qu'il sait par cœur, il les regarde encore et les fouille avec la même candeur et la même naïveté que s'il les peignait pour la première fois. Il a cette conscience d'oublier son habileté et de se faire, à chaque œuvre nouvelle, aussi sincère, aussi respectueux, aussi craintif qu'un débutant. C'est pour cela qu'il ne se crée pas d'habitudes et que sa peinture garde cette fleur de jeunesse, ce charme que l'aplomb triomphant ne saurait donner, car l'aplomb peut étonner un moment, mais il ne touche jamais.

(( Faire de la peinture honnête », c'est-à-dire respectueuse de la nature, désintéressée de la mode et du succès d'argent, tel est le premier article de son « Credo. » Le second souci qui tourmente incessamment Villain, c'est..., — je me sers à dessein de ses formules, — de « faire fin, frais, lumineux... » Il appelle cela « être distingué. » Il faut prendre bien entendu ce mot dans un sens tout relatif que je ferai comprendre en disant que, sous le pinceau d'un artiste, une poêle et un chaudron peuvent être distingués, tandis qu'un vase du Japon, un coffret précieux peuvent être absolument communs, puisque c'est la qualité du ton et non la nature de l'objet qui f;iit la distinction artistique.

Pour obtenir la finesse, la fraîcheur, la lumière, \'illam pose les tons purs et les lie en modelant. Il distribue sur la toile les taches les plus vives comme s'il y semait des fleurs. Puis, quand il a donné ;\ ses ombres et à ses lumières leurs valeurs relatives, il en adoucit les passages au moyen de demi-tons imperceptibles pour un œil moins subtil que le sien. Ce sont ces transitions si délicatement observées qui donnent l'enveloppe, l'atmosphère, et font que chaque objet participe de ceux qui l'avoisinent par des éclios et des rappels heureusement ménagés. Il repeint plusieurs fois, d'une pâte grasse et limpide, les parties qui doivent donner une sensation d'épaisseur, car il ne redoute rien tant que « d'être mince et creux » ; mais il n'a pas moins horreur de

la peinture fatiguée, et il aime mieux recommencer que retoucher les parties parce qu'une œuvre d'art a, pour premier devoir, selon lui, d'être franche, et de paraître venue sans effort et de premier jet.

Dans la fièvre du travail, son œuvre lui apparaît splendide et puissante comme il l'a rêvée ; il voit sur la toile ce qu'il a dans son imagination, et il triomphe ; mais la nuit n'est pas passée que déjà le doute l'assiège, le déchire. Il a hâte de consulter des yeux neufs pour juger sa peinture à travers l'impression de ses confrères. Comme il épie anxieusement alors l'expression de leur sentiment ! Comme il les presse de questions ! « Est-ce fin ? est-ce blond ? C'est puissant, n'est-ce pas ? Ça sonne ? ça vaut-il mon poulet ? ça vaiit-il mon fromage mou ? » Il ne vous laisse pas respirer. Combien on préférerait jouir en paix et en silence du plaisir que procurent ses œuvres ! Mais il faut prendre les artistes comme ils sont. Ce sont des névrosiques que je voudrais traiter avec la douceur d'un ami et la délicatesse d'un spécialiste qui connaît leurs maladies et leurs souffrances. On a souvent plaisanté l'amour-propre de Villain ; j'en connais de plus féroces, sinon de plus intempérants. S'il sollicite les compliments avec une avidité naïve, c'est qu'il a besoin de calmer l'éternelle inquiétude qui le poursuit, c"est qu'il veut s'assurer qu'il n'a pas dévié de la bonne route, qu'il voit toujours juste, et que ses « homélies ne sont pas encore à leur déclin.

Vilain est un raffiné d'art sous une enveloppe un peu inculte. Tous les habitués de nos Salons connaissent ce gros garçon, portant ses soixante ans avec une verdeur toute juvénile, le teint fleuri, l'air bonhomme, l'œil narquois, la bouche moqueuse, bruyant, famillier, tutoyeur, se livrant à une mimique excessive, tour à tour grave et loustic, virulent ou railleur, lançant de salle en salle ses boutades sanglantes, vengeant la peinture « honnête » des dédains de la foule, et déchirant à belles dents les succès de mauvais aloi qu'échafaudent la camaraderie, le journalisme, les boursiers et les cocottes.

Tous les ans, Villnin a une sorte de crise nerveuse qui dure ce que dure le Salon. L'exposition fermée, on ne le voit plus nulle part, si ce n'est de loin en loin au Louvre. Là il regarde, il étudie, il se réconforte, et il se remet à son chevalet plus vaillant, plus convaincu que jamais. Trouvant son bien-être dans son intérieur, ne convoitant rien au-delà, il ne donne pas une heure de son temps aux relations agréables ou utiles. Le matin, il dessine pendant une heure sur l'ardoise, d'après quelqu'antique, car il aime la forme, la tournure. Cet exercice fortifiant entretient la santé de son talent comme l'escrime et l'équitation favorisent l'hygiène du corps. Il n'a jamais qu'une toile en cours d'exécution ; et cette toile l'absorbe, l'obsède à un tel point qu'il lui serait impossible de penser à quoi que ce soit d'étranger à l'œuvre qui l'occupe. Le tableau achevé, il « reporte l'ouvrage... » Puis il s'octroie quelques jours de congé. Comme ces bons ménages ouvriers qui s'offrent, le dimanche, le luxe d'une promenade à la campagne, Villain et sa femme s'en vont respirer dans les bois de Clamart et de Meudon. \'illain s'y régale de bonnes senteurs champêtres qui rafraîchissent son cerveau et détendent son système nerveux. Il a, devant la nature, l'admiration expansivc et bruyante : « Il en fera du paysage, et Messieurs les paysagistes n'ont qu'à bien se tenir etc.. » mais rentré au logis, un cuivre, une faïence heureusement éclairés frappent son petit œil clignotant et fureteur; avec sa mobilité d'oiseau, il oublie ses résolutions d'il y a un instant: il attaque une nouvelle étude de nature morte et retombe dans ses habitudes casanières.

Mais où sont les promenades d'antan ! Une belle et blonde enfant égayait autrefois de son rire sonore ces innocentes équipées. Elle était la joie et l'espoir de la maison. Elle donnait un but aux efforts du peintre. S'il éprouva, au moment oii sévit parmi les artistes la contagion du propriétarisme, le besoin d'avoir son immeuble à lui, et de payer force contributions; s'il acheta un terrain dans la plaine de Wuigirard ; s'il lit bâtir, c'est parce que tout ne

devait pas finir avec lui, c'est parce qu'il espérait se survivre dans sa fille. Les années heureuses de sa vie s'écoulèrent dans cette maisonnette qu'il a, en grande partie, payée en tableaux, car les entrepreneurs étaient les premiers à lui proposer ce mode de règlement, et prenaient ses toiles comme une valeur d'avenir qu'on peut mettre en portefeuille les yeux fermés. Le vaste atelier dont il avait savamment combiné les jours, le jardin qu'il avait pratiquement dessiné en jardin de presbytère, furent témoins de ses meilleures joies. Mais ce fut là aussi que le frappa la grande épreuve de sa vie, là qu'il perdit sa fille. Il voulut fuir à jamais cette maison où sa vie s'était brisée. Comment les pauvres parents se redressèreut-ils sous ce coup de foudre ? Ce fut, chez Villain, le travail, chez sa femme, le dévouement qui leur en donnèrent la force. Ils vivent avec leur douleur incurable ; et cette douleur si profonde, si touchante, — chrétienne, dirai-je, — ne connaît d'autre adoucissement que le souvenir et l'espérance.

Ce grand chagrin avait laissé Villain dans un état d'accablement, de prostration qui inquiétait ses amis. Il ne voulait plus peindre et restait sourd à tous les conseils, à toutes les prières. Comment le réconcilier avec la vie, avec son art? Une femme de cœur, qui portait à Villain l'intérêt le plus affectueux, madame Larochelle, opéra cette cure délicate. Elle s'occupait alors de la décoration et de l'ameublement de la spendide villa que son mari, le sympathique et heureux directeur du théâtre de la Porte-Saint-Martin, a fait construire à Meudon. Elle appela le peintre: — « Mon cher Villain, lui dit elle, j'ai à vous demander un service que vous ne me refuserez pas. J'ai besoin de panneaux pour ma salle à manger ; je ne veux pas qu'ils soient d'un autre que vous. Je vous offre 6,000 francs, comme entrée de jeu, et nous verrons après... »

Le brave Villain, que l'administration n'avait jamais gâté de commandes (i), qui en était encore à écouler ses tableaux

(i) Le musée de Toulouse possède un tableau « attributs de musique », acheté

par le magasin « du Bon marché », resta ébloui, muet d'émotion. L'artiste reparut aussitôt, entrevoyant déjà une occasion de se surpasser, et aucun travail ne lui fait plus d'honneur que les quatre panneaux qui composent cette décoration. Ils s'harmonisent avec la tonalité fauve et soutenue de la pièce, non en s'y subordonnant, mais en la dominant par leur puissance et leur éclat. Rien de plus agréablement, de plus librement arrangé que ces gibiers, ces fruits, ce fromage blanc, et cette côte de bœuf, prodigieuse de relief et de vérité. M. et M""* Laroclielle se félicitaient d'avoir appliqué, sur la plaie vive du pauvre artiste, le baume souverain du travail, et ils prirent la douce habitude de se faire pour lui une Providence vigilante et inépuisable. M""' Larochelle possède aujourd'hui la meilleure partie de l'œuvre de Villain : les poulets des Salons de 1877 et 1880, la dinde du Salon de 1878, les pêches et raisins du Salon de 1870, ainsi que « les joueurs », une erreur romantique dont le peintre a déjà dit .son meâculpâ; le fromage de brie et la brioche du Salon de 1881 ; des fleurs, pétunias et géraniums ; un potager normand, souvenir de Crillebœuf, etc., etc. Toutes ces peintures tiennent brillamment leur place, à côté des statues de marbre de MM. Delaplanche, d'Epinay, etc., dans ce somptueux hôtel, dont le goût des propriétaires a su faire un musée charmant.

A Meudon, comme à Crillebœnif où M. Larochelle possédait un élégant cottage, \'illain était reçu sur le pied de la plus aimable intimité, et il était bien entendu qu'on lui laissait, en tout, la liberté la plus entière. — « Je ne veux pas qu'on tourmente \'illain », répétait M""-' Larochelle qui traitait son peintre comme autrefois M""' de la Sablière traitait son fabuliste. Mais on avait, malgré cela, milles peines à

à Villain, p.ir le ministère, en juin 1870, et le musée de Marseille, une copie de » l'Intérieur hollandais a de Pierre de Hooglie. La Chambre de commerce de Saint-Quentin a fait, en 1880, l'acquisition du tableau de nature morte qu'il avait envoyé à l'exposition organisée par la Société des amis des arts de cette ville.

l'arracher à son intérieur et à son chevalet ; car il ne saurait oublier, même pour quelques heures, son perpétuel tourment d'artiste. Peindre ou parler peinture, c'est véritablement toute sa vie ; hors de là, plus rien ni personne.

S'il ne fallait que du talent pour avoir des médailles, il y a longtemps que Villain serait hors concours. Mais cela ne suffit pas. D'abord les médailles vont de préférence, par une pente toute naturelle, aux artistes qui sortent de l'école des Beaux-Arts ou de l'atelier d'un des gros Bonnat, — bonnets, veux-je dire, — du Jury. Puis, et c'est là le point essentiel, il faut faire « le tableau à médaille ». C'est-à-dire, poser ostensiblement sa candidature en produisant une œuvre qui atteste, sinon des qualités originales sur lesquelles d'ailleurs on disputerait à perte de vue, au moins un effort visible et tangible. Or, comme la question d'effort arrive le plus souvent, dans la pratique, à se résoudre par la question de dimension, la compétition des médailles nous vaut cette plaie des grandes toiles vides et sans souffle qui envahissent nos salons, de la cimaise au cintre, et y jettent comme un voile épais de tristesse et d'ennui.

En dépit du précepte : « ne forçons point notre talent », chacun se surmène pour aborder le grand tableau, et comme la recette est infaillible, comme le Jury en revient toujours un peu à juger la peinture au mètre, par difficulté de s'entendre, et pour sortir d'embarras, c'est à qui, parmi les coureurs de médailles, pondra la plus grande machine. Je me demande si Chardin lui-même, avec ses toiles de proportions si modestes, d'un goût si discret, obtiendrait aujourd'hui une troisième médaille. Etonnez-vous donc après cela que Villain attende encore la sienne !

Villain est un dilettante à sa façon, un primesautier, un sincère qui a besoin d'être ému pour avoir toute sa saveur

et qui ne peindra jamais à la toise. Il envoie, chaque année, une petite toile qui est un modèle du genre; combien de fois, n'ai-jc pas surpris, le matin, quelque fiivorisé du jour, ;oire quelque membre du Jury, méditant devant cette œuvre saine comme devant un exemple et une leçon ! Plus d'une fois vous eussiez entendu prononcer tout bas le mot de chef-d'œuvre, et si, vous armant de cet aveu, vous demandez pourquoi cet artiste si méritant n'est pas à sa vraie place : — Beaucoup de talent sans doute, vous répondrat-on, mais ça manque d'importance. » Et c'est avec ces mots empruntés au vocabulaire de Joseph Prud'homme qu'on croit justifier de pareils dénis de justice.

L'importance! Est-il un mot plus bête, plus inconciliable avec la notion du beau et l'essence même de l'art ? Eh bien, aussitôt que vous voulez traiter administrativement l'art par commissions et sous-commissions, la question « d'importance » impose inévitablement son lourd critérium; car tout corps délibérant et votant est fatalement amené, par une série de transactions réciproques, à se mettre d'accord sur des œuvres moyennes, en tenant compte de mille considérations secondaires, accessoires, niaises qui finissent par prévaloir sur la question d'art. Et voilà comment des jurés que nous tenons tous, chacun pris individuellement, pour des honmies de goût, des esprits distingués et sensibles au.x impressions du beau, forment, une fois réunis, une collection de bureaucrates timorés et de magistcrs à férule ; et comme il en sera toujours ainsi tant qu'il y aura des jurys et des lauréats, le meilleur moyen de faire primer son œ'uvre est encore de prendre une toile de grande taille et d'y mettre beaucoup .. de bonnes intentions.

Certes, j'admire les grandes toiles quand elles se sont imposées d'élan ci l'artiste, comme le champ naturel et nécessaire de sa pensée, — le Radeau de la Méduse, par exemple ; mais lorsque le peintre se place à froid et de propos délibéré devant un châssis de plusieurs mètres carrés avec le parti-pris de forcer l'attention du public et des dispensateurs de laurieurs, il va au devant d'un échec certain;

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et la médaille, s'il l'obtient, n'est plus alors que la fiche de consolation du courage malheureux.

Je ne demande pas la suppression des médailles. Ceux qui les décernent, je le sais trop bien, y tiennent au moins autant que ceux qui les reçoivent. Est-ce que nos petits grands hommes n'ont pas plus besoin que jamais de jouer avec les médailles, les rubans, les scrutins, les mandats pour éblouir le public et l'empêcher de prendre leur véritable mesure ! Mais puisqu'il faut, paraît-il, conduire les hommes comme les gamins de l'école primaire, à coups de prix et d'accessits, ne pouvons-nous du moins laisser définitivement le mètre et la toise, et juger les choses d'art d'une façon plus intelligente et plus affinée ? La patience et la volonté ne l'emporteraient plus si fréquemment sur le sentiment génial et les dons naturels. Le format des toiles diminuerait. Les artistes à tempérament délicat ne seraient plus obligés de courir à de douloureux échecs en s'imposant des tâches qui les écrasent, et l'on verrait primer, à côté de l'œuvre de longue haleine, le caprice léger enlevé d'un pinceau alerte et vibrant.

La natuie morte, comme le paysage d'ailleurs, ne saurait développer démesurément son cadre sans perdre ce caractère d'intimité qui foit son charme. Le sentiment de l'artiste se refroidit à ces longs remplissages. C'est comme une essence précieuse qui perd par la dilution sa saveur et sa couleur ; c'est un verre de Bordeaux noyé dans une carafe d'eau claire. Villain n'a jamais voulu noyer son verre de Bordeaux. Convaincu que, dans le genre où il excelle, les compositions les plus simples sont les plus intéressantes, parce qu'elles caressent l'œil sans le fatiguer, il a horreur de ces déballages désordonnés d'objets disparates qui sentent le bric à brac de l'hôtel Drouot ou le carreau du Temple. Rien n'est plus commode d'ailleurs que ces accumulations confuses pour dissimuler les faiblesses de l'exécution. Une assiettée de prunes ne prouve-t-elle pas autant, de la part du peintre, que ces profusions de reines-claudes suffisantes à l'approvisionnement des halles centrales ? C'est pécher contre le

goût que de dépasser la mesure au delà de laquelle l'appétence cesse, où la satiété commence, où les sens surmenés se désintéressent. Autant nous sommes tentés de mordre dans cette reinette vermeille placée là comme pour nous y inviter, autant nous restons indifférents devant ces formidables arrivages de pommes qui s'amoncellent au mail. Une simple bourriche de giroflées, de chrysanthèmes, de pensées, ne charme-t-clle pas plus sûrement le regard, et peut-être un peu le cœur, que ces charretées de fleurs dont l'œil lassé se hâte de fuir les inextricables complications? C'était l'esthétique de Chardin qui ne surchargeait jamais ses compositions et ne sortit relativement de ses habitudes que dans ses deux morceaux de réception à l'Académie, « la Raie » et la « Pyramide de fruits. » Encore est-ii excusable d'avoir fait un peu d'extra en pareille circonstance, et d'avoir mis, ce jour-là, les petits plats dans les grands.

Villain a fidèlement suivi l'exemple de son maître préféré. En dépit de la médaillomanie qui sévit avec une intensité de plus en plus aiguë, il n'a pas agrandi son format. Il ne s'est pas mis, par des violences de colorations calculées, à l'optique artificielle de nos salons. Au lieu de faire le tableau-décor, comme les habiles, il s'est contenté de montrer, chaque année, une petite toile exquise, souvent inaperçue de la foule parce qu'elle est noyée dans l'assourdissante cacophonie des tableaux environnants. Voilà pourquoi Eugène Villain en est encore, à sa mention honorable de 1855.

Loin d'avoir j unais rien fait pour aller au devant de la médaille, Villain s'est plus d'une fois desservi par l'intempérance de ses propos. Il a le Don Q.uichottisme de penser tout haut, et ses boutades atteignent souvent de gros messieurs habitués aux apothéoses qui ne lui pardonnent pas aisément ses franchises de paysan du Danube. Devant les mièvreries à la mode, devant les succès de surprise, il a des révoltes qui blessent comme des éclats d'obus ; ou bien il sourit malicieusement au nez des lauréats improvisés ou des peintres fraîchement décorés que son petit œil perçant et

railleur met souvent fort mal à leur aise. Mais il applaudit chaleureusement aux récompenses bien données, et il ne fut pas le dernier à féliciter son viel ami Bonvin lorsqu'on lui donna la croix à la suite du Salon de 1870. — « Pourquoi ne l'as-tu pas comme moi ? lui dit celui-ci en lui serrant la main. Tu l'as pourtant gagnée comme les camarades... »

Je n'ajouterai qu'un mot à ce témoignage. Que les confrères de Villain soldent ou non ce long arriéré de compte — cela peut atteindre l'homme dans sa vie et ses intérêts, et c'est un aspect de la question que nous voulons laisser de côté ; — mais cela n'ôte et ne change rien à sa valeur artistique qui est désormais hors de discussion. Sa peinture, saine et loyale, qui n'a rien emprunté à la mode, sera à l'abri de ses retours capricieux. Elle ne vieillira pas. La postérité dédommagera ce peintre de bonne foi qui a eu au plus haut degré l'amour et la probité de son art. Elle placera quelques-unes de ses meilleures toiles au Louvre, à côté de notre excellent Chardin. Le visiteur, qui les admirera, s'inquiétera peu de savoir si l'auteur a eu ou non la médaille. Qj-ii se souviendra alors de ces couvées de lauréats que chaque salon voit éclore, et que le puffisme artistique proclame d'emblée grands peintres, avec un tapage de grosse caisse qui étouffe les protestations du bon sens et du goût ?

Avril 1882.

RONVIN I5AC0NTÉ PAR LUI-MÉMK.

Apres nous ctrc rencontres plusieurs fois par hasard — il y a tantôt quarante ans — chez le graveur Pèquègnot et chez les camarades de Vaugirard, nous nous étions ;\ peu près perdus de vue, Bonvin et moi, lorsque nos relations se renouèrent, à l'occasion précisément de la notice qu'on vient de lire. Ph. Burty, à qui je l'avais envoyée, écrivit ;\ Bonvin pour la lui signaler, et songeant sans doute ;\ révéler Eugène Villain au grand public que n'atteignait pas ma modeste brochure tirée à 150, il ajoutait : — « Villain est un vieil ami à vous, voudriez vous m'envoyer sur lui, sur son talent, sur ses débuts, quelques notes comme vous m'en avez fourni quelquefois ?

Voici la réponse de Bonvin. Il commence par déclarer qu'il n'a pas connaissance de la brochure en question ; en quelques traits essentiels, topiques, fortement burinés, il

esquisse la physionomie de Villain et établit la caractéristique de son talent. Il y a, entre les appréciations esthétiques et morales de Bonvin et celles qui sont formulées au chapitre précédent, une entière concordance que j'ai plaisir à constater en passant. Au risque d'exposer ma méchante prose à des comparaisons accablantes, je tiens à mettre, sous les yeux de mes lecteurs, cette maîtresse page d'un tour si incisif et si concis. Bonvin écrit comme il peint, avec la mâle vigueur et la sobriété des forts. C'est bien là le style de l'homme qui aimait à répéter : « C'est le ça fera bien qui perd les peintres. » Le ça fera bien est souvent aussi l'écueil des écrivains. On trouvera, quelques pages plus loin, le fac-similé de la lettre de Bonvin, à titre de pièce justificative d'abord, et aussi, comme un document plein d'intérêt pour les graphologues.

A l'envoi de ma brochure, Bonvin répondit par une invitation à déjeuner chez lui, à Saint-Germain, un dimanche, — vieille et bonne habitude de travailleur, disaitil, — à midi, l'heure des gens qui peinent dans la journée.

« Vous partirez à dix heures trente, gare Saint-Lazare, et vous me trouverez au port d'armes, à l'arrivée du train... si toutefois madame la Providence le permet. »

Il savait qu'il faut compter avec elle, lui qui venait de sortir, comme par miracle, de la maison des Frères de Saint-Jean-de-Dieu où il avait souffert mille morts.

Donc le dimanche 28 janvier 1883, nous nous trouvâmes réunis, Eugène Villain, quelques amis et moi, devant une table abondamment servie et de l'aspect le plus réjouissant. Au milieu, comme pièce de résistance, un énorme pâté, confectionné pour la circonstance par le maître-queux du pavillon Henri IV. Autour de nous, luisaient les étains sur les dressoirs, brillaient, au-dessus de la cheminée, les faïences de Delft à personnages polychromes ; et dans des cadres à profil Louis XVI, des reproductions de dessins des maîtres, montés comme ceux du Louvre, complétaient cette décoration sobre et de haut goût.

Bonvin rayonnait. — Il avait recouvré la santé pas pour longtemps, hélas ! — Il était gai, plein de verve ; les souvenirs d'enfance lui remontaient en foule au cœur et aux lèvres. Nous n'eûmes qu'à écouter, et voici ce qu'il nous raconta. Que ne puis-je donner la mimique, l'accent, le trait qui ajoutaient tant de vie et de couleur à son récit.

Mon pére a fait toute les campagnes de l'empire. Il entra dans la gendarmerie en 1816. C'est dans la gendarmerie que je suis né, le 22 novembre 18 17. Quand on mit mon pére à la retraite, en 1828, on le nomma gardechampêtre de la commune de Montrouge d'où il passa bientôt à la commune de Vaugirard.

Je suis donc un gamin de Vaugirard et non des plus sages.

Le père Bonvia était d'une bravoure à toute épreuve et d'une probité rigoureuse. Il pourchassait, nuit et jour, les maraudeurs, les voleurs avec un zèle qui lui valut les meilleures notes à la Préfecture. Aussi quand Paris s'annexa les communes suburbaines, conserva-t-on exceptionnellement mon père, quoique son emploi se trouvât par le fait supprimé, tant ses services étaient appréciés.

Son ardeur était telle que plusieurs fois il procéda tout seul, et non sans péril à l'arrestation, de vagabonds réfugiés dans des carrières. Grâce à sa ferme attitude, il n'avait pas de peine à leur faire croire qu'il avait des hommes de renfort sous la main, et les escarpes se livraient sans résistance. Il lui arriva de poursuivre toute une nuit un maraudeur qui lui avait échappé. Ce fut :\ Saint-Denis que le vieux dur à cuire mit la main au collet du délinquant épuisé. Son clief à la préfecture, M. Mettetal, disait : « Avec dix hommes comme le père Bonvin, je tiendrais tout Paris. »

Le brave homme, qui était si rigoureux observateur de la loi, était bien heureux que la loi sur l'ivresse n'existât pas de son temps ; car il lui arrivait quelquefois de rentrer avec un plumet qu'il n'empruntait pas toujours à son vieil uniforme de grenadier de la garde. Je me rappelle qu'il fêta les trois glorieuses de 1830 par force libations patriotiques au cri de « Vive Napoléon II ? »

C'était surtout les jours où il faisait une pause chez la mère Saguet qu'il avait à surveiller sa démarche en rentrant sur le territoire de la commune soumise à son autorité et où il devait le bon exemple. La mère Saguet tenait, tout près de la Chaussée du Maine, une petite guinguette avec des tables et des bancs rustiques sous des berceaux où s'accrochaient quelques rares verdures. Ce cabaret était en même temps un cénacle artistique et Httéraire. Dans ces temps lointains, tous les artistes et les écrivains qui voulaient fuir un moment le Paris du boulevard allaient y fricoter la gibelotte et y sabler le vin d'argenteuil. Charlet, Chenavard, Henry Monnier, Claye et bien d'autres étaient des habitués de l'établissement. Les poètes du quartier du Luxembourg, Victor Hugo qui habitait encore la rive gauche, rue de Vaugirard ; David d'Angers, Sainte-Beuve, les Devéria, s'y réunissaient à certains jours. Hugoy remarqua mon père. Ce type de l'homme du devoir, rompu à l'obéissance passive, qui eut été capa ble de s'arrêter luimême s'il s'était cru en faute, frappa le poëte qui s'inspira de ce modèle dans sa création du policier Javert des Misérables. On sait que ce roman était, sinon écrit, du moins préparé et étaWi longtemps avant qu'il parût en librairie.

Il y avait surtout deux choses sur lesquelles le père n'entendait pas la plaisanterie : la probité et la poltronnerie. Si je rapportais à la maison une bille, une toupie, un eustache de deux sous, il me fallait expliquer où, comment

ces bagatelles étaient tombées en ma possession. Si je déclarais les avoir trouvées, le brave homme se faisait désigner la place exacte, s'y faisait conduire, ouvrait une enquête en forme, procédait à mon interrogatoire et gare à moi s'il relevait la plus petite contradiction ou le moindre embarras dans mes réponses.

Il est un usage, peu délicat assurément, mais très enraciné chez les bambins des écoles primaires. A la fin de la classe, lorsqu'ils quittent les bancs, ils font main basse sur les gommes, plumes, crayons oubliés sur les pupitres. Cela s'appelle « la rafle ». Le dernier de la rangée est le mieux placé pour se livrer à cet exercice avec quelque chance d'impunité. Un jour je mis prestement la main sur un joli canif à viroh d'argent qui avait allumé toutes mes convoitises. Mais il ne me suffisait pas de m'en être emparé ; je voulais en jouir. Je le regardais à la dérobée et le maniais si souvent que mon père le surprit entre mes mains. Vite, voilà les questions qui commencent. — « Je l'ai trouvé près du bassin du Luxembourg ». — « Viens me faire voir la place. » Aussitôt descente sur les lieux, nouvel interrogatoire. « Hum ! Ilum ! grommelle le vieux garde champêtre soupçonneux, tout ça n'est pas clair... » et nous regagnons silencieusement Vaugirard.

Je me croyais déjà hors d'affaire lorsque, le lendemain, mon père entre à l'école, parle bas au maître en lui remettant le canif litigieux. Je tremble de tous mes membres. Que va-t-il se passer ? Le maître se lève et d'une voix claire, au milieu d'un grand silence : « Vous voyez ce canif, y a-t-il quelqu'un parmi vous qui le réclame ? > Pas de réponse. Je respire ; mais l'épreuve n'est pas finie. Le maître passe de banc en banc et renouvelle la question à chaque moutard individuellement en lui présentant le canif. De nouveau, je me sens perdu. Je suis avec anxiété cette opération qui me semble interminable. J'épie l'une après l'autre les physionomies de mes camarades, craignant d'y lire mon arrêt. O bonheur ! Tous répondent à la file. « Non, M'sieu ; ce n'est pas à moi. »

Bien sûr, celui qui avait perdu le canif, non moins troublé que moi par la solennité de l'interrogatoire, se sera donné de garde de le reconnaître par la bonne raison que l'ayant chipé lui-même, c'eut été se trahir que le réclamer. On cherchait un coupable ; on ne le trouva pas, parce qu'il y en avait deux. J'étais sauvé, doublement sauvé, car à partir de ce jour je fus pour jamais guéri de la maraude.

Quant à la poltronnerie, le père Bonvin avait pour la combattre de singuliers moyens thérapeuthiques. Sous le prétexte qu'un enfant ne doit pas avoir peur de l'eau, il traversa un jour la Seine à la nage en me mettant sur ses épaules. Vers le milieu du fleuve, je me sens glisser, je m'effraye, je me cramponne au cou du père... « Tu m'étrangles, criait celui-ci, lâche-moi donc le cou et tiensmoi par les épaules ». Enfin, nous abordâmes à la rive. J'étais plus mort que vif. Et dire que mon père m'a procuré ce bain périlleux, uniquement parce qu'il n'aimait pas les poules mouillées...

La petite maison que mon père habitait à Vaugirard et où il tenait un débit de vin que mon frère Léon reprit, pour son malheur, à la mort des parents, était isolée dans la plaine et le cabaret avait surtout la clientèle des carriers qui se rendaient à leur travail. Quand la nuit enveloppait la masure dont la fenêtre et la porte luisaient, dans l'ombre, comme les deux yeux d'un hibou, il fallait déjà qu'un enfant eut une certaine dose de courage pour s'aventurer au dehors. Les gigantesques roues des carrières qui se détachaient sur le ciel livide servaient de point de ralliement aux pantes, aux vagabonds qui « logeaient à la nuit » dans les tièdes profondeurs de ces galeries souterraines. Une bande opérait précisément depuis quelque temps sur les terroirs de Montrouge, Plaisance, Vanves et Vaugirard. Elle exploitait les maraîchers et les coquetiers qui se rendaient aux halles avant le jour. Au moyen d'un truc ingénieux, les voleurs attiraient à eux, sans que les maraîchers ensommeillés s'en doutâssent, une partie des marchandises qui chargeaient l'arrière de la voiture. Cette

bande insaisissable donnait du fil à retordre au vieux limier qui s'entêtait à cette chasse avec passion.

Une nuit, il m'emmena avec lui. Je pouvais avoir de douze à treize ans. Il me mit entre les mains un vieux pistolet chargé, me plaça en observation sous une tonnelle de marchand de vin et me dit : — « Remarque bien la direction qu'ils prendront, et s'ils viennent de ton côté, fais feu. Moi, je vais les aller trouver... » ; et me voilà posté là, en pleine nuit, sans bouger, frissonnant, flageolant. On im.igine facilement combien le temps dût me sembler long. Je ne sais ce qui me faisait le plus peur des bruits que je percevais dans l'ombre ou du silence qui m'enveloppait.

Vers le matin, j'eus un redoublement de frayeur. J'entendis un cliquetis inexplicable, un froissement de ferraille, quelque chose comme ces bruits de chaînes qui troublent à minuit, la paix des vieux châteaux légendaires ; et ce tapage indéfinissable, lointain d'abord, s'approchait, venait directement sur moi de plus en plus distinct et terrifiant.

Je tremblais de tous mes membres, glacé d'eff'roi 6

bonheur ! C'était tout simplement une laitière matinale avec sa grappe de boites qui s'entrechoquaient entre-clles au mouvement cadencé de son pas. Elle déposa, sous la tonnelle, la provision destinée à la maison, aux pratiques du voisinage, et s'éloigna en faisant sonner de nouveau sa ferblanterie avec un tintin clair qui s'éteignit graduellement.

A l'aube, mon père reparut. Il venait relever la sentinelle ; j'étais bien embarrassé, car j'avais complètement oublié mes instructions ; « de quel côté sont-ils allés ? » Je répondis tout affitré : « P'pa. p'pa, de tous les côtés... » — « As-tu tiré ?» — p'P'i, y '1 P'is de gâchette au pistolet... » — « Imbécile ! La gâchette sort quand on fait tomber le chien... me voilà bien avancé : J'étais sur la trace du chef; je vais l'avoir perdue... » et il reprend sa course. C'est ce jour là, je crois, qu'il poursuivit son gibier de cour d'assises jusqu'à Saint-Denis où le voleur hors d'haleine se rendit à discrétion.

Je n'ai pas encore parlé de ma mère. Je la perdis tout enfant. On devine ce que pouvait être le ménage d'un homme veuf, avec trois enfants, tenu presque toujours, par son service, hors de la maison. On faisait maigre chair, et les mômes ne mangeaient pas toujours à leur appétit. Mais depuis quelque temps mon père se tenait plus soigneusement ; il se faisait beau le dimanche et visitait régulièrement des gens de Vaugirard, possesseurs d'une fille déjà mûre, qui semblait active et entendue. Un dimanche entre autres qu'il allait faire sa cour, il m'emmena avec lui. Il régnait dans la chambre une odeur de soupe au chou qui me chatouillait agréablement les narines. — « Eh bien, mon ami, me dit tout à coup mon père, seraistu bien content que mademoiselle devint ta maman ?» — « Oh ! oui, p'pa, » que je fais avec empressement, pensant à part moi : « Bonne affaire ! dîner de fiançailles, je mangerai de la soupe au chou... » Mais point ; on s'en revint tristetement à la maison, et je dînai ce jour-là d'un morceau de pain et de quelques cerises. « Bah ! me disais-je pour me consoler, quand il y aura une femme dans la maison, tout cela va changer et nous mangerons delà soupe au chou... »

Je perdis bientôt cette illusion. Quand ma belle-mère eut pris la direction du ménage, je lui demandai un jour si elle ne nous ferait pas de la bonne soupe au chou comme celle qui embaumait la maison la première fois que mon père m'avait mené chez elle ?

— « La soupe au chou ? Je ne peux pas la sentir, répondit-elle durement ; on ne mangeait que cela chez ma mère... J'en suis dégoûtée pour toujours... »

Grande, sèche, acariâtre, elle ne tarda pas à réaliser le type accompli de la mégère. Elle eût un enfant qui fut Léon Bonvin, ce qui ne la rendit pas plus tendre pour les aînés. Un jour, dans un subit mouvement de colère, elle

me lança un couteau qui m'atteignit à la cuisse et me fit une entaille assez profonde. Le sang coulait en abondance. Stupeur générale. On s'empressa autour de moi. La femme effrayée des conséquences de sa violence, se demandait déjà comment les choses se passeraient, quand le père rentrerait. J'eus pitié d'elle.

On était au 26 ou 27 juillet 1830, c'est-à-dire en pleine révolution. Les routes étaient encombrées de régiments de cavalerie, de troupes de toutes armes que le gouvernement voulait masser sur Saint-Cloud, puis vers Chartres, et, à la tête desquelles le Roi avait eu un moment l'intention de défendre sa couronne. Il me vint une idée et je l'exposai aussitôt.

— « Vous autres, dis-je à mes petits frères, pas un mot à papa de ce qui vient de se passer, et dites comme moi. La route est pleine de hussards ; je raconterai que j'étais sur la route à tel endroit ; qu'un hussard est venu au galop, qu'en voulant me garer, je suis tombé sur un tesson de bouteille, et que c'est comme cela que je me suis blessé... »

Tout le monde approuve le plan, la méchante femme en tète ; mais comme je connaissais la façon de procéder du père, je cassai une bouteille que j'allai placer à la place convenue ; j'emportai pour le répandre à côté du verre, le sang recueilli dans la cuvette pendant le pansement. Tout se passa comme je l'avais prévu. Mon pore voulut en effet se faire conduire sur le théâtre de l'accident, et quand il revint : « Tu as eu une terreur panique » me dit-il. « Une... Comment dis-tu cela ?» — « Une terreur panique... » — « Peut-être bien, p'pa. - « Maintenant, il fiiut aller chercher le médecin, pour qu'il e.xamine la plaie, car il pourrait bien être resté quelques petits morceaux de verre dans la blessure... » Le médecin regarda attentivement, déclara qne de petits éclats devaient avoir en effet pénétré dans les chairs, et il fit une ordonnance pour indiquer les moyens de les faire sortir.

Inutile de dire que ma belle-mère ne fut pas longtemps reconnaissante de ma générosité. Ma blessure n'était pas

cicatrisée qu'elle me reprochait déjà aigrement de savoir trop bien mentir.

C'est en 1830 précisément que je fus placé comme apprenti typographe dans les imprimeries Béthunes-Cosson, etc. Une nouvelle d'Henri Berthoud, dans le Musée des Familles détermina ma vocation pour la peinture. On imprimait cette Revue Maga::^'ne, chez Duverger, 4, rue de Verneuil. J'en copiais le dimanche les gravures principales que l'ouvrier pressier me tirait à part. Quelles joies ! et je fis 7non évangile de l'histoire de Rembrandt dudit Berthoud, la plus fausse et la plus cocasse des histoires du grand peintre qui tut plus tard mon maître de prédilection. Je sortis, en 1839, de chez Jouaust père où j'étais ouvrier typographe, pour entrer à la préfecture de police, heureux de penser que cet emploi me permettrait de suivre les cours du soir à l'école des Gobelins, à l'atelier Suisse, et de revenir à l'étude du dessin et de la peinture, puisque j'étais fatalement prédestiné à faire un peintre.

Quinze ans se sont écoulés depuis l'anecdote que je viens de conter. Je suis devenu un homme. Ma belle-mère est déjà une vieille édentée, au chef branlant, au menton de galoche. — Les méchants vieillissent vite. — Toute la famille est assise autour de la table ; on vient de dîner. Le couteau qui a fait couler mon sang est là, sous mes yeux. Je le reconnais et le passé me revient brusquement à la mémoire.

— Dis-donc, père, te rappelles-tu le jour où je me suis blessé sur la route d'Issy en tombant sur un tesson de bouteille ? Tu as cru que les soldats m'avaient causé une terreur panique ?

— Eh bien ! oui, tu as eu une terreur panique, quoi ! sans cela l'accident ne serait pas arrivé.

— Eh bien ! c'est ce qui te trompe, je n'ai pas eu peur du tout... et en disant cela, j'affectais de jouer avec le couteau comme l'aurait fait Melingue en personne.

— N'est-ce pas, la mère, que je n'ai pas eu peur ? Vous le savez bien, vous.

J'avais pris la voix d'un traitre de mélodrame. La vieille était au supplice. A mon interpellation directe, elle pensa défaillir.

— Non ! non ! balbutia- t-elle. Il n'a pas eu peur. C'est vrai, il n'a pas eu peur...

Je remis en souriant le couteau sur la table. Je me trouvais assez vengé.

L'enfance de François Bonvin, déshéritée des soins d'une mère, et sans cesse refoulée dans ses expansions, explique tout l'homme. La rudesse de son père lui a trempé vigoureusement le caractère. Il tenait en plus du vieux soldat cette horreur du mensonge et du charlatanisme, cette probité et ce désintéressement qu'il a apportés dans son art et dans sa vie. D'autre part, son état de lutte perpétuelle avec une marâtre a donné à son esprit ce tour acerbe, amer, âpre, mordant, qui mettait mal à l'aise ceux qui ne le connaissaient pas jusqu'à l'intimité. Il semblait toujours se tenir sur la défensive vis-à-vis de ceux qui l'approchaient par occasion. Surtout, il avait horreur des poseurs, comme X..., par exemple, dont les ridicules prétentions à l'élégance lui faisaient hausser les épaules.

— Vous connaissez le peintre X... ? lui disait-on.

— Oui ; mais nous ne nous fréquentons pas. Il y a trop de distance entre nous... Pensez-donc ! Mon père était cabaretier et sa mère limonadière...

Il vécut à l'écart. Ses confrères, pour lesquels il se montrait souvent rien moins que tendre redoutaient ses mots à l'emporte-pièce. Ils admiraient volontiers son talent, mais ils avaient de Li peine à lui pardonner son esprit.

Le métier de typographe affina de bonne heure l'intelligence de Bonvin. Il lut, pensa, s'instruisit de lui-même, et quand, par hasard, et de loin en loin, il prit la plume, il la

mania de main de maître, avec une originalité, un reliet puissants. Sous sa rude écorce pourtant, il y avait un fond de sensibilité vraie qui lui venait sans doute de la pauvre mère phtisique qu'il eut le malheur de perdre tout enfant. Tel est l'artiste supérieur que j'ai connu trop tard. Il survivra certainement à beaucoup de ces pseudo-grands peintres qui en imposent aujourd'hui, à force de bruit, au public ignorant et crédule. Bien des tableaux, que l'on couvre d'or en ce moment, moisiront dans les arrièreboutiques des marchands de bric à brac, tandis que le Réfectoire, la petite perle du Musée du Luxembourg, brillera au Louvre, de l'éternelle auréole des chefs-d'œuvre.

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