LES BORDS DE LA MEUSE
Charles Nodier a écrit un livre charmant, « La Seine et ses bords », d'autant plus rccherciic des bibliophiles que sa rareté en double le prix à leurs yeux. Je n'ai pas l'ambition de donner un pendant au chef-d'œuvre de l'ingénieux écrivain, en prenant la Meuse à sa source, près de Langres, au village qui lui donne son nom, pour la suivre à travers les pays qu'elle fertilise, les villes qu'elle arrose, jusqu'aux basses terres de Hollande où, divisée en bras multiples, elle se jette dans la mer du Nord, non sans s'être auparavant compromise un peu avec son compère le Rhin. Je ne veux essayer qu'un chapitre seulement du livre que je laisse à faire aux Nodier de l'avenir. Je me bornerai à une petite «section », comme disent les ingénieurs, du cours de ce fleuve gracieux, celle que j"ai par-
courue maintes fois, l'album ou la boîte à couleurs à la main, qui m'est familière, où je me suis fait des amis véritables, et même des clients, si bien que j'ai le cœur et les yeux tout pleins des souvenirs de ce doux pays.
Le voyage ne sera pas long. Charleville et Givet en sont les points extrêmes. Si vous voulez bien le faire en ma compagnie, vous reconnaîtrez bientôt qu'il est difficile de trouver réunis, en un si court trajet, plus de sites pittoresques et des tableaux plus variés.
Ce coin privilégié est depuis longtemps sans doute apprécié à sa valeur dans le département des Ardennes et dans les départements limitrophes. C'est pour les populations environnantes, l'excursion classique des vacances. Elle est, pour elles, aussi agréable que peu coûteuse et offre mille prétextes de bourrer les lycéens de leçons de choses, selon la mode du jour, à propos de géologie, de minéralogie, de métallurgie etc. La compagnie du chemin de fer de l'Est a même eu l'attention de mettre cette promenade à la portée des bourses modestes en organisant des trains à prix réduits au départ de Reims et d'Epernay, avec arrêts facultatifs et trois jours de séjour.
Mais cette réputation ne devrait pas rester circonscrite dans des Hmites aussi étroites, et en attendant que la mode s'en mêle, nous tenons pour bien avisés les visiteurs des grottes de Han et les voyageurs à billets circulaires pour la Belgique qui réserveront un peu de leur temps à cette contrée si favorisée. Ils ne regretteront pas d'avoir tait escale à Monthermé, à Laifour, à Revin, à Fumay, localités qui ne le cèdent en rien aux stations les plus vantées.
Au temps où la promenade des bords du Rhin était en faveur, il n'y avait pas de meilleur chemin que la vallée de la Meuse pour gagner le grand fleuve allemand, enjeu de tant de guerres et qui subit des fortunes si diverses. C'est le chemin qu'a pris Victor Hugo. Dans la sixième de ses « Lettres des bords du Rhin » on lit : « Les bords du la Meuse sont beaux et jolis ; il est étrange qu'on en parle si peu. » Il n'est pas précisément nécessaire d'être Victor
Hugo pour dire cela ; mais ce qui ne serait dans notre bouclie qu'une affirmation sans autorité devient, sous la plume du grand poète, le plus pcremptoire des certificats.
L'idéal pour un excursionniste fervent serait de descendre le fleuve en bateau comme l'a fait en 1867 Théophile Gautier, ou de suivre sac au dos ses rives sinueuses ; mais je reconnais que le chemin de fer est encore le moyen de locomotion le plus commode, encore qu'un peu prosaïque; nous n'y perdrons rien d'ailleurs, car à part les endroits où le train disparaît un moment dans les flancs de la montagne, la voie côtoie toujours le fleuve et ne sacrifie aucun des plus jolis aspects du paysage.
Avant de monter en wagon, fliisons un tour dans Charleville. C'est une belle cité claire, coquette, vivante, prospère, bien percée de rues régulières, comme il arrive pour les villes créées tout d'une pièce, à une époque relativement récente. Charleville a été fondée en 1609, aux lieux ou s'élevait auparavant le bourg d'Arches, (Arcœ Remorum) par Charles de Gonzague, duc de Nevers et de Rethel. Aussi les monuments les plus anciens qu'on y trouve datent du règne de Louis XIIL Tels sont le pavillon du moulin bâti, sur la Meuse, dans l'axe de la l'artère principale, le bâtiment qui fait l'angle ouest de cette rue et du quai, et la grande place ducale i maisons de briques, avec arcades surbaissées, qui offre beaucoup d'analogie avec la place Royale de Paris. L'église, toute moderne, a été terminée en 1863.
A propos de l'église, je me remémore un souvenir que les pères de Himille me pardonneront de consigner ici. J'avais avec moi un gros bambin qui, me voyant toujours le crayon .'i la main, voulut, lui aussi, prendre des notes, pour faire « Comme papa ». Sa bonne mère profitant habilement de ces excellentes dispositions, sut faire tourner ce caprice d'enfant en un véritable devoir de vacances. J'ai là, sous les yeux, après vingt-cinq ans écoulés, ce manuscrit naïf — les parents ont toujours la faiblesse de garder ces choses-l.'i — et j'y cueille la phrase que voici : « L'église
« de Charleville est toute jaune à cause que les pierres le « sont. » Rien n'est plus exact en effet. Heureusement les gens ne sont pas de la couleur des pierres, — les femmes surtout. On ne tarde pas au contraire à remarquer la fraîcheur rosée de leur teint de blondes, l'éclat de leurs carnations qui sentent déjà les Flandres et font penser à Jordaens et à Rubens.
Le Pavillon du moulin, encadré dans la verdure du mont Olympe, forme une perspective des plus heureuses à la grande rue qui traverse Charleville de part en part, et aboutit à son autre extrémité à la ville de Mézières où elle rencontre de nouveau la Meuse. Cette gracieuse rivière semble multiplier ses courbes et ses anneaux pour caresser Tune après l'autre les deux villes et ne point foire de jalouse. Sans le pont jeté sur une dépression de la prairie qui sert de dérivation aux eaux du fleuve dans les grandes crues, Mézières et Charleville se toucheraient, maintenant surtout que la place Je guerre est déclassée et débarrassée des remparts qui l'emprisonnaient.
La Meuse offre déjà, dès Charleville, un aspect des plus riants. De beaux quais bien plantés et de gracieux coteaux piqués de blanches villas animent sa rive gauche, tandis qu'elle baigne, à droite, le pied du Mont- Olympe, promenade favorite des habitants. Après avoir contourné ce monticule, le fleuve coule au bas de Montcy-Saint-Pierre qu'il laisse à sa droite et de Montcy-Notre-Dame bâti en amphithéâtre sur sa rive gauche. Les maisons à toit plat et l'église surmontée de son léger campanile dessinent, au sommet du coteau, une silhouette d'un caractère tout italien. C'est à Montcy-notre-Dame, pays de blanchisseuses, que se lessive, se lave, s'essore et se repasse le linge de Charleville. Les échos de la rivière, qui en entendent de belles, répercutent incessamment les grands coups de battoirs, les propos des laveuses et leurs rires sonores, mais pour moi qui cherche spécialement le régal de mes yeux, j'étais surtout sensible aux vives couleurs des fichus rouges et des madras orange qui mettaient leur gaîté dans la tonalité générale du
paysage ; car le coteau, déjà noyé d'ombre, s'enlevait en vigueur sur les clartés du ciel. C'est un charmant tableau que j'ai admiré vingt fois de la portière du wagon et que je signale à l'attention du voyageur. Le train rase ensuite des coteaux boisés et longe, à gauche, des pâturages dont la Meuse avive la fraîche verdure. Bientôt nous nous arrêtons à Nouzon, un pays noir qui sent la houille, qui retentit continuellement du bruit des marteaux, où flamboyent, au fond des ateliers, les reflets rouges des métaux en fusion et des foLirnaux incandescents ; tout cela hérissé de hautes cheminées qui obscurcissent l'atmosphère de leurs lourds panaches de fumée rousse. Ces enfers de l'industrie vous laissent sous un impression si pénible qu'on a hâte d'y échapper en cherchant, en dehors de ce cercle inconnu au Dante, des tableaux plus consolants. Un petit cours d'eau, salie par les usines qui l'utilisent au passage, attira bien vite mon attention. Il faut vous dire qu'.'i peine ai- je mis le pied dans un pays, la première chose que je cherche, c'est la rivière. Celle-ci s'appelle, nous dit-on, la Goutelle. Nous remontâmes le ravin au fond duquel elle coule jusqu'à l'endroit oii linit l'escarpement. L.'i, nous nous trouvâmes devant une clouterie d'un aspect assez bizarre. Par la porte grande ouverte, j'aperçois une pièce d'eau où se miraient de vieilles masures délabrées, avec, à l'arrière plan, des pentes couvertes de maigres végétations d'où descendaient, les ruisseaux qui alimentaient l'étang. Il n'en fallait pas plus pour que je restasse cloué sur le seuil, suivant d'un œil intéressé les moindres caprices dont le vent et la lumière moiraient la surface de l'eau.
Ma contemplation prolongée inquiéta sans doute la concierge de l'établissement, car elle vint, charitablement, me montrer un écriteau auquel je n'avais pas fltit attention : « Entrée interdite au public ». On craignait, nous dit-elle, que les visiteurs ne surprissent les secrets de la fabrication. Pauvres patrons ! Ce n'est pas moi qui aurais jamais trahi les secrets de leur fabrication, par l'excellente raison que je suis totalement incapable de les comprendre. Pendant qu'on
me les expliquerait, — à supposer qu'on se donnât cette peine — mes yeux, invinciblement attirés sur la pièce d'eau, en analyseraient les nuances les plus tenues et je resterais absolument sourd à la démonstration.
Cette promenade nous avait mis en appétit. De retour à Nouzon, nous entrâmes dans la première auberge que nous rencontrâmes décidés à tout dévorer.
— Je n'ai que des grenouilles, nous dit la ménagère.
— Diable! Ce n'est guère réconfortant; mais en en mettant beaucoup
Elle nous en servit un grand saladier plein à ras bord, et l'on a pu compter, ce jour-là, ce qu'il faut de ces petits batraciens pour nourrir deux touristes et demi, creusés par le voyage.
On me pardonnera de noter ce détail culinaire. Je ne fais que suivre en cela l'exemple des écrivains-voyageurs qui ne manquent jamais d'assaisonner leurs narrations de ces ingrédients gastronomiques, et de nous initier aux divers incidents de leur réfection quotidienne. C'est qu'en voyage, les menus se suivent et ne se ressemblent pas. Le repas devient une alîliire grosse d'aléas. C'est l'inconnue à dégager ; c'est, chaque jour, un nouveau problème à résoudre. Après un jeûne forcé, on trouve une saveur exquise à des mets auxquels, chez soi, on toucherait à peine du bout des lèvres, et il n'est pas étonnant que, rentré au logis, les pieds dans ses pantoufles, le voyageur ne se complaise à ces souvenirs et n'en abuse un peu. Il m'est arrivé quelques fois d'assister, dans l'hémicycle de la Société de Géographie, à des séances du Club Alpin. J'ai remarqué que ces jeunes excursionnistes ne perdaient pas une occasion de nous dire comment et à quel prix ils s'étaient sustentés, et jamais ils ne trouvaient d'accents plus pénétrés que pour nous parler de l'omelette qu'ils avaient mangée à je ne sais quelle altitude au-dessus du niveau de la mer.
Passé Nouzon, le rail-way rencontre la halte de Joigny, les stations de Braux et de Levrézy, centres industriels populeux qui n'ofTrent rien de particulier au voyageur
curieux du pittoresque. Mais aussitôt que vous aurez laissé Levrézy derrière vous, tenez-vous attentif au vasistas de gauche. Vous allez voir chat03'er, au fond d'une gorge sévère, dans la fumée grise des usines, les toits d'ardoises de Cliâteau-Regnault et Bogny groupés sur les deux rives de la Meuse pailletée d'argent. Mais la vision passe comme un éclair, car nous voici déjà plongés dans la nuit d'un tunnel dont nous ne sortons que pour stopper au cri de: « Monthermé ! Château-Regnault ! »
Les promeneurs qui ont du loisir feront bien de s'arrêter ici ; car nous entrons dans la 'partie vraiment remarquable de notre parcours. A peine avons-nous mis pied à terre que nous sommes charmés; et sans aller plus loin, la gare elle-même avec sa cour et ses quais ombragés de tilleuls, son jardinet clos de haies vives, la Meuse à ses pieds, la montagne des « Quatre fils Aymon » sur la tête, compose un site si agréable qu'on se prend à envier le sort du modeste fonctionnaire qui vit là entre ses tickets, son appareil Morse, sa femme et son équipe.
A deux pas de la gare, s'élève une auberge de bonne apparence plantée, comme la station elle-même, au milieu d'un décor disposé à souhait pour charmer le regard. Construite sur des jardins en terrasse adossés à la montagne, on y accède par un élégant perron surmonté d'une lanterne d'un bon style.
Plusieurs fois j'avais passé avec des regrets devant cette séduisante auberge qui réalisait dans la perfection le rêve du paysagiste en quête d'un abri. Mais à peine avais-je le temps de courir jusqu'à Chàteau-Regnault qu'il me fallait reprendre le train pour gagner Revin où m'attendaient des amis que j'étais impatient de revoir. Hnfin je réussis à y loger. — Je ne jurerais point que je n'ai pas fait le voyage tout exprès pour cela — Kh ! bien, je le déclare ; le confort intérieur répond de tout point aux promesses de l'extérieur. QiicUe aubaine ! Figurez-vous une réduction du grand hôtel transplantée en pleine solitude, dans l'air pur des montagnes ! Avis aux jeunes mariés qui désirent aller cacher leur
bonheur dans quelque coin plus discret et moins spécial que Fontainebleau. Le bon goût de l'aménagenient, les belles glaces des fenêtres, dignes du boulevard Malesherbes, me causèrent une surprise que je ne pris pas la peine de dissimuler à mon hôtelier :
— Ce n'est pas étonnant me répondit-il naïvement ; k maison n'était pas destinée à usage d'auberge. Le propriétaire, qui l'a bâtie pour l'habiter, s'est trouvé obligé de la vendre à peine achevée.
Le fait est que sans les quatre inévitables chromos, seuls objets qui rappelassent la destination actuelle de l'immeuble, on se fut cru dans une bonne maison bourgeoise, et la cuisine — une excellente cuisine de famille - • n'eut certes pas détruit cette illusion. Mais je m'arrête; car on va crier à la réclame et je prie le lecteur de croire que je ne veux pas le moins du monde faire concurrence à M. Conty, le guide officieux, le cicérone écouté des Perrichons en tournées circulaires.
De la gare, un tramway à traction de chevaux vous conduira à Monthermé, ou plutôt à Laval-Dieu posé au confluent de la Meuse et de la Semoy. La Semoy est une des plus pittoresques rivières que je connaisse. Née dans le luxembourg belge, elle arrose Bouillon, Corbion, Membre et entre en terre française aux Hautes-Rivières. Elle coule entre des rochers escarpés et roule sur les galets son flot de cristal. Elle n'est pas moins réputée pour ses truites saumonées que pour ses sites ravissants. C'est un nid merveilleux de « motifs » pour le peintre et le touriste ; mais cette excursion demande du jarret, car les falaises, en certains endroits se resserrent au point de barrer complètement le passage au promeneur qui doit alors se frayer un chemin, comme les chèvres, à travers bois et rochers. A Laval-Dieu, la rivière se dégage des montagnes, et baigne le pied de masures truculentes et d'arbres d'un beau jet.
Ce petit pays tire son nom d'une abbaye de Prémontrés qui se fonda dans ce Heu au commencement du XIL siècle. Il n'en reste aujourd'hui que l'église, un corps de
bâtiment devenu propriété particulière et le souvenir de Meluil qui, entré ;i l'àye de douze ans, chez les religieux, à titre d'organiste-adjoint, y reçut, les premières leçons de composition musicale de l'organiste Guillaume Hanzer. On sait que l'auteur de Joseph est né à Givet, en 1763.
Le gros oeuvre de l'église remonte à l'époque romane de transition, comme l'atteste le cordon de billcttes que l'on voit encore sur le mur extérieur du chevet. Sur le chœur s'élève une tour massive de caractère roman coiffée, à une date postérieure, d'un lourd comble en ardoise. Une façade brique et pierre d'assez mauvais gout, avec fronton à consoles renversées et pots à feu, a été plaquée au X\'II'-' siècle sur le vieil édifice. A gauche, une petite tourelle carrée hors œuvre, contient l'escalier de la tribune de l'orgue.
Ce que l'église de Laval-Dieu offre de plus remarquable, ce sont de belles boiseries sculptées au mérite artistique desquelles le temps a ajouté sa merveilleuse patine. Ces boiseries sont du XVIIl'' siècle. LUes régnent tout autour l'unique nef de l'église et .servent de dossier à quatorze stalles aux miséricordes ornées de fleurs de lys. Dans le chœur, statuettes en bois peint et doré représentant, avec une naïveté originale, S'-Hloi, la S"-Vierge, S"-Geneviève
avec sa houlette et coiffée d'un chapeau de paille ; S'^- Barbe, S'-Remy, et S'-Nicolas. Pierres tombales de Nicolas Oudet, abbé de Laval-Dieu mort en 1765 et de Remacle-Lissoir dernier abbé, mort à Paris, aumônier des invalides en 1806.
La première fois que je vis Laval-Dieu ; — il y a quelque vingt-cinq ans, — il formait encore un groupe distinct de Monthermé. Aujourd'hui les deux pays se sont rejoints et n'en font plus qu'un seul. Il y a un joli ruban de queue à dévider, je vous assure, pour gagner le pont suspendu qui met le Monthermé moderne, celui de la rive droite, en communication avec le vieux Monthermé situé sur la rive gauche. Naturellement, c'est là, au point d'origine, au berceau même du pays, que s'élève l'église. Elle est du XV'' sièele et je ne vois à y signaler qu'une cuve baptismale qu'on croit du XIP siècle et qui provient, dit-on, de l'église de Laval-Dieu.
A moins d'un kilomètre, à gauche de la station pour le voyageur qui descend du train venant de Charleville, se trouvent Château-Regnault (ou Renaud) et Bogny, localités séparées l'une de l'autre par la Meuse et reliées par un
pont en fer qui a coûté assez gros pour être solide, mais dont l'effet, est des plus disgracieux. La tour et le porche de l'église de Château-Regnault, avec leur caractère architectural du XVIIP siècle arrangé au gout Flamand, donnent de l'originalité au motif. Non loin de l'église, on remarque une maison, de même époque, d'un bon style. Son perron à double escalier, ses combles élevés, percés de lucarnes en œil de bœuf, les proportions des fenêtres légèment cintrées, encadrées de pierres en bossage, et son élégant petit fronton central font de cette construction un modèle d'harmonieuses proportions. Cette maison est devenue aujourd'hui propriété privée ; mais à l'origine elle a dû être affectée à un service public où à l'habitation de quelque famille tenant plus ou moins à la noblesse. On souhaiterait voir flotter le drapeau communal au fronton de ce petit bijou architectonique.
Ce n'est pas que l'hôtel de ville de Château-Regnault ne soit fort curieux dans son genre avec ses murailles frustes, son aspect misérable et la vieille halle à toits moussus, à piliers branlants, qui s'appuie contre l'édifice municipal. Mais ce sont là des avantages pittoresques que les édiles du crû apprécient peu, et ils voudraient bien, j'en suis sûr, substituer à cette masure informe une de ces constructions à la fois banales et prétentieuses qui, depuis quinze ans, ont poussé partout comme des champignons. Malheureusement la commune s'est obérée, selon la mode actuelle, avec les écoles-casernes qu'elle a édifiées i grands Irais sur les bords de la Meuse, et maintenant, il faut attendre. . . .
N'était le cadre de bois où dorment, derrière un grillage, les actes et arrêtés municipaux soumis à l'obligation de la publicité légale, rien ne signale extérieurement la destination oflicielle do ce bâtiment. On y accède par un mauvais escalier en pierres grossièrement appareillées et verdies d'humidité. Sous la large d:lle qui sert de palier à la porte d'entrée, une baie noire s'ouvre. Poussé par cet impérieux besoin de voir qui est, pour le peintre, une
nécessité professionnelle, je m'engageai dans ces ténèbres, et après avoir descendu deux ou trois marches, je me trouvai dans un vaste sous-sol qui tire une lumière avare de soupiraux pratiqués dans l'épaisse muraille en pierres de lave plates et d'un gris bleuté. Le milieu de la pièce est occupé par un bassin, en forme de parallélogramme, bordé de planches inclinées devenues, sous le savon, polies et luisantes. C'était le lavoir public. Des femmes accroupies sur leur linge, manches retroussées, prenaient dans cette pénombre mystérieuse des allures de sorcières. Une entre autres, debout, qui tordait son linge d'un mouvement vigoureux de ses bras nus, me semblait démesurément grande et sybilline. Mon apparition subite leur coupa instantanément la parole. Ce fut bien pis encore lorsqu'elles me virent prendre mon album et crayonner. Elles tapaient furieusement leurs hardes en me jetant obliquement des regards effarés et méfiants. Peu s'en fallut qu'elles ne me fissent un mauvais parti ; car depuis nos malheurs, tout homme qui « tire des plans » est nécessairement un Prussien.
Assez gêné moi-même par cette sourde hostilité, je pris à peine le temps de noter à la diable quelques traits sommaires ; mais j'avais entrevu un tableau étrange et rare digne du fusain prestigieux de Lhermitte. Pourquoi mon ami n'était-il pas là ! a-t-il jamais rencontré sujet plus original ? Comme il eut saisi l'aspect flmtastique de ces lavandières de sabbat grandies par les demi-ténèbres où elles s'agitaient !
Pour moi, je me contentai de songer, en regagnant l'auberge, aux naïves promiscuités de l'administration locale, dans cet hôtel de ville des temps primitifs. Tandis qu'en haut délibèrent gravement les édiles campagnards, audessous d'eux, leurs « bourgeoises » caquettent à qui mieux mieux. Les quels de ceux-là ou de celles-ci font le plus de bruit et la meilleure besogne ? Tous lavent leur linge sale en famille. Ce n'est peut-être pas toujours au premier étage que se discutent le plus judicieusement les intérêts
du pays, et dans certaines des décisions consignées au procès-verbal de la séance, on pourrait appliquer le fameux adage : « Cherchez la lessiveuse... »
Ne quittez pas Monthermé avant d'avoir exploré la montagne des quatre fils Aymon. On appelle ainsi quatre rochers de forme .'i peu près semblable juchés, à la suite l'un de l'autre, sur la crête de la montagne. Ils figureraient — approximativement — les quatre preux chevaliers tels qu'on les représente, montés à la file, à la qucucleuleu, sur l'unique cheval qu'ils possédaient en conmnm et que la légende a immortalisé sous'le nom de lîayard. Ce coin de l'antique et immense forêt des Ardennes aurait été le théâtre des exploits des quatre héros popularisés par l'imagerie d'I'-pin il : Renaud, Alart, Guichard et Richard. On montrait encore, il y a quelque vingt ans, les vestiges du château qui aurait appartenu à Renaud, — d'où le pays a tiré son nom. C'est ce Renaud que l'Ariostc a pris, dit on, pour héros de son poëme « Roland l urieux ».
Un peu plus bas, dans la montagne, on voyait une énorme pierre posée, comme une table, sur plusieurs autres pierres debout. C'était la table Maugis, du nom de Maugis d'Aigremoiit, le traitre et méchant cousin des fils d'Aymon de Dodonne. Mais cette pierre curieuse - le seul monument mégalithique que l'on citât dans la contrée —
n'existe plus. Elle a été exploitée, débitée, et employée à l'empierrement des routes. Rien n'est sacré pour un entrepreneur... Il faut espérer que l'on ne fera pas, un jour aussi, du macadam avec les quatre fils Aymon. C'est une insigne maladresse de traiter avec si peu de respect ces rochers légendaires dont les noms empruntés aux récits fabuleux du cycle carlovingien nous reportent aux temps de la chevalerie. Ces souvenirs du passé ajoutent leur grâce et leur poésie aux beautés naturelles du pays. Les détruire, en effacer la trace, c'est diminuer les attractions du voyage — autrement dire : c'est tuer la poule aux œufs d'or.
Entres par un tunnel dans Tctroit vallon où s'clcvc la gare de Monthermé, c'est par un tunnel encore que nous en sortons. Nous n'avons plus maintenant qu'à admirer et à jouir. A mesure que nous avançons, le paysage se fait de plus en plus grandiose. C'est un Crescendo merveilleux qui atteint son point culminant à Rcvin. A force de travaux d'art, le chemin de fer s'est frayé sa route à travers ces pays accidentés. Des courbes nombreuses et d'un petit rayon interdisent les grandes vitesses à la locomotive, et les trains semblent modérer tout exprès leur course pour permettre au voyageur charmé de jouir des tableaux ravissants qui se succèdent sous ses yeux.
Tantôt la Meuse serpente doucement dans sa verte bordure de prés ; tantôt elle coule encaissée dans un double escarpement de rochers. Partout où un ravin entrecoupe la montagne, se blottit une forge, une usine. Les bateaux effilés descendent paisiblement le fleuve, chargés de perches
à houblon ou d'écorces pour l'approvisionnement des tanneries. Les montagnes boisées à leur sommet, laissent voir, à leur base éventrée, les carrières grises ou rougeâtres de schistes et de grauwackes. De distance en distance de blanches colonnes de fumée s'élèvent du flanc de la montagne : ce sont des herbes ou des bruyères qu'on brûle, par maiiicre d'engrais^ aux places où l'on a coupé le bois taillis. C'est le seul mode de lumure praticable sur ces pentes abruptes. La terre ainsi purifiée donne une récolte de seigle, en attendant que les souches du bois repoussent.
La première station après Monthermé, c'est Deville où l'on travaille le fer et où l'on exploite aussi dos terrains ardoisiers. Avant que la Compagnie des chemins de fer de l'Est n'eût établi une halte à Laifour, c'est à Deville que le touriste devait s'arrêter pour aller visiter, à quatre kilomètres de là, les < Dames de Meuse » qui sont le point, sinon le plus remarquable, du moins le plus réputé de la chainc des Ardcnnes. C'est la promenade consacrée des familles du département en rupture de pot-au-feu. On y afilue, en temps de vacances, par bandes joyeuses, de tous les pays circonvoisins.
Les « Dames de Meuse «, en dépit de leur singulière dénomination, sont de vastes rochers, fiers et sauvages, taillés à pic et dont le pied baigne dans le fleuve. Leurs flancs sont revêtus de maigres taillis que le bûcheron exploite en se suspendant à des cordes. On aperçoit les « Dames de Meuse » sur sa gauche, quand on traverse en wagon le pont de Laifour. Leur nom bizarre que ne justifie nullement une configuration particulière présentant le moindre rapport avec la plus belle moitié du genre humain, exercera longtemps la sagacité du touriste. Mais sans m'attacher à des interprétations plus ou moins ingénieuses, et fliute d'avoir pu recueillir dans la localité aucun renseignement précis, j'ai consulté la carte du dépôt de la guerre où ces rochers figurent sous la désignation de « Notre-Dame de Meuse ». Ce mot en écartant de la question l'élément mystérieux et légendaire, coupe court