LETTRES DE L'AUBERGE
LE CHATKAU D ARMENTIÈRES
à Léon Lhenuille.
Aux approches de Li Saint-Sylvestre, les périodiques illustrés rééditent invariablement le même dessin allégorique où, sous la figure d'une pauvre vieille, ridée, édcntée, cassée, l'Année qui finit cède la place à l'Année qui arrive, fraîche, souriante et toute fleurie. Pour caractériser la présente année il suffira de lui mettre un riflard entre les mains. Elle a été exceptionnellement et abominablement pluvieuse. C'est à ce point que les statisticiens se sont
livrés à des calculs aussi transcendants qu'oiseux pour cuber les prodigieuses quantités d'eau tombées du ciel pendant que le soleil de 1882 a fait, à la cantonade, sa révolution autour du zodiaque, et affirmer scientifiquement qu'il n'avait pas tant plu depuis... bien longtemps; — ce que nous savions tous du reste. A la vérité, ils citaient l'année précise où le ciel a non moins abondamment arrosé notre planète ; mais (prenez donc tant de peines ; pauvres savants !) je l'ai déjà oubliée. Enfin pour te donner à ma manière une idée de cette saison diluvienne qui n'apporte aux paysagistes que bronchites, fluxions de poitrine, pleurésies, je te dirai qu'il pleuvait... comme dans le roman de Zola: « Une page d'amour », où il pleut pendant quarante pages aussi longues pour le moins que les quarante jours du déluge biblique.
Les régions atmosphériques semblaient donc profondément, irrémédiablement troublées; et tout présageait que la campagne finirait comme elle avait commencé, dans l'eau. Depuis six semaines j'épiais une éclaircie pour m'échapper, interrogeant la direction des nuages, frappant vingt fois par jour mon baromètre comme un ex-marchand désœuvré « retiré bourgeois ». Vienne une brise de bon augure, et je prends le train, je file à toute vapeur sur la Lorraine, les Vosges ou les Ardennes. Le bagage était prêt; mais le soleil glissait-il un timide rayon par une petite fenêtre bleue, vite un nuage sombre réprimait aussitôt ces joyeuses velléités; et chaque jour le ciel ballonné, gonflé, maussade, versait opiniâtrement sur la terre des cataractes de plus en plus torrentielles.
Pourquoi m'aller faire tremper si loin, pensai-je? Ne vaut-il pas mieux m'enrhumer à portée de chez moi, où, si besoin est, je trouverai bien vite tisane chaude et le reste.
Je frétai alors une vieille berline de louage et j'allai à la grâce de Dieu. Je dis à mon conducteur de me mener où il voudrait, pourvu qu'il s'écartât de la voie ferrée et de la vallée de la Marne dont je sais par cœur tous les détours et pourrais noter les hameaux, les fermes, les bouquets de
bois comme un géographe du dépôt de la guerre. Il prit la route d'Oulchy-le-Château. Les cabarets étaient-ils plus nombreux de ce côté, le vin meilleur, les filles d'auberge plus affriolantes ? Je ne sais. Quel que soit le mobile qui l'induisit à prendre la route vicinale de grande communication n° 37, toujours est-il que je n'eus pas à le regretter.
Il est vrai qu'au lieu de laisser mon équipage suivre en somnolant la grande route, j'obligeai bientôt l'automédon à la quitter pour pousser des reconnaissances à droite et à gauche, à travers le pays. Il se prêtait volontiers à ce jeu, dans l'espoir d'un bon pourboire, et parce que j'intéressais son amour-propre en faisant appel à ses lumières. Aussi quand il m'avait cité les fermes qui présentaient, selon lui, quelque cachet d'antiquité, était-il le premier à s'engager dans les chemins les moins classés pour me prouver « de visu » qu'il « s'y connaissait ». Je vis ainsi le hameau de Bezuet et la ferme de mon ami Henri Pille qui étale au bord de la route ses vergers plantureux, son boueux abreuvoir, ses murs lézardés, et ses toits verts de mousse. Brave Pille, voilà au moins un propriétaire qui ne fait pas faire de réparations! Ce n'est pas qu'il ait pour toutes ces rusticités des tendresses de paysagiste; Pille les connaît à peine. En dépit de son accent briard très prononcé, de ses grâces de pompier de la banlieue. Pille est un citadin invétéré, un mondain à sa manière, un Parisien du « tout Paris artiste » rivé à l'asphalte du boulevard... Clichy.
Nous poussâmes une pointe sur Bczu-les-Fcves, Epaux et la vallée du Clignon, le château de Monthiers transformé en un pensionnat où le V. F. Jean Macé catéchise les jeunes filles selon les rites de la Franc-maçonnerie et les dogmes de la morale indépendante; la ferme du Charme où l'on voit encore les vestiges d'un ancien prieuré de dames de l'ordre de Fontevrault ; la ferme de Grisoles qui fut jadis une habitation seigneuriale; La Croix et son église à la tour massive de caractère roman. Puis de la route qui suit un plateau à découvert, nous longeâmes en la dominant la petite vallée de l'Ourcq qui dessinait dans la plaine dorée
un sinueux ruban vert. Nous n'apercevions que le faîte des trembles et des bouleaux qui frissonnaient au vent. Bientôt je vis émerger, comme d'une corbeille de peupliers, un fouillis de clochetons, de tourelles, de pinacles, de lucarnes, puis surgir tout à fait la masse imposante d'un superbe château en ruines de l'époque gothique. C'était le château d'Armentières.
Eurêka ! Inutile d'aller plus loin. Je laissai souffler mon équipage sur le bord de la route et j'allai droit à cette guipure de pierres qui évoquait devant mes yeux comme une vision du moyen-âge. Aujourd'hui, c'est une exploitation rurale. Les tours que défendaient autrefois de larges fossés remplis d'eau, crevassées, décoiffées, baignent maintenant dans un lit de purin où barbottent bruyamment les porcs, les oies et les canards. Le fermier eut l'obligeance de me montrer le morceau qui faisait particuhèrement, disait-il, l'admiration des visiteurs. C'était une salle basse, de belle proportion, voûtée en ogive, que soutenait un piher central élégant et hardi. De son chapiteau à feuillage frisé, s'échappaient, comme les fusées d'un feu d'artifice, les nervures des voûtes. De vastes cheminées à colonnettes donnaient à supposer que cette pièce avait été affectée jadis aux usages de la cuisine. Aujourd'hui, elle sert de bergerie. En l'absence du troupeau qui paissait aux alentours, il ne restait, sur la litière épaisse et chaude, qu'une brebis allaitant son agneau. Un furtif rayon de soleil filtrant à travers une étroite fenêtre d'aération, faisait vibrer tout le tableau, et ce tableau était simplement un chef-d'œuvre ! En voit-on, comme cela, en voyage, de ces chefs-d'œuvre qui s'offrent à vous tout faits, qu'il n'y a, ce semble, qu'à cueillir, mais qui ne durent que ce que dure une sensation ! Le coup de lumière qui leur donnait l'accent et la vie s'en va soudain, comme en se riant de notre impuissance, ne nous laissant qu'une impression plus ou moins fugitive ; mais ces impressions ne sont pas moins une des plus délicates jouissances du voyage parcequ'elles restent tout idéales et ne connaissent pas les mécomptes de la réalisation.
— Troiiverai-je un gîte dans le pays, dcmandai-je au cocher quand j'eus rejoint la voiture.
— Ça serait bien d'hasard...
— Quel est le village le plus proche ?
— Breny.
— Y a-t-il une auberge ?
— Pour ça, oui. Breny n'est pas un pays perdu comme Armentières. Il est sur la route de Soissons à deux pas d'Oulchy. Je vas vous descendre chez les Têtard ; vous y serez bien.
Notre arrivée ne laissa pas de troubler un peu les « petits Têtard », qui étaient loin de s'empresser autour du voyageur. Si j'ai quelque chose à leur reprocher, ce n'est pas l'excès d'obséquiosité. J'ai toujours remarqué que les logeurs de campagne préfèrent beaucoup ne pas loger. Il est vrai que mon attirail mystérieux les inquiétait. Enfin ils se résignèrent quand j'eus formellement protesté qu'ils n'avaient jamais eu pensionnaire plus accommodant. Le conducteur
mangea un morceau de pain et de fromage pendant que le cheval dévorait son picotin d'avoine et il reprit aussitôt le chemin de Château-Thierry. Quant à moi, j'allai reconnaître les positions aux alentours ; mais le ciel bas et lourd étouffait le paysage, faisant la nuit avant l'heure, et je dus rentrer au logis.
Il faut, tu l'avoueras, pousser assez loin l'amour de l'art pour quitter sa femme et ses enfants — (je n'en ai qu'un, mais le pluriel fait toujours bon effet en pareille circonstance), renoncer au bien-être de son « chez soi pour camper dans une chambre mal close, aux murs crépis de plâtre, meublée d'une table boiteuse, de deux chaises déhanchées, d'un lit en bois blanc dont les draps en caUcot ne bordent pas et où l'on dort un sommeil traversé de fureurs insecticides.
Ce n'était pas ce genre de supplice qui m'était réservé, j'en conviens ; mais la pluie avait repris de plus belle au déclin du jour, et, toute la nuit, je l'entendis tomber sans intermittences, droite, régulière, agaçante, inexorable. Mon sommeil fut bercé par le bruit monotone des gouttes d'eau que les tuiles déversaient sur la bordure de pavés qui longeait la maison. Dès que je m'assoupissais un peu plus profondément, je voyais se dresser dans ma tête toutes sortes d'antiques demeures aux architectures fantastiques, avec des gargouilles gigantesques débitant des torrents d'eau dans des fossés. Ces fossés prenaient bientôt les dimensions d'un immense lac où s'abîmaient bientôt donjons, manoirs et châteaux. Au petit jour, je me précipitai à la fenêtre, dans le simple appareil des bergers Chaldéens, pour consulter le ciel. Je le trouvai encore bas, brouillé, d'un gris uniforme et menaçant; mais la pluie avait cessé. Je m'équipai en hâte, avalai une chaude assiettée de soupe, selon la sage méthode de notre bon Corot, et pris le chemin d'Armentières.
Je fus plus émerveillé encore que la veille lorsqu'apparurent de nouveau les tours, les lucarnes, les hautes cheminées de pierre, les combles solennels enchevêtrés avec
les toits frustes des bâtiments informes de la ferme , les murs noircis dans les fentes desquels poussent de véritables arbustes. Je passai devant une pièce d'eau où se reflète cet amas de constructions hétérogènes. Dans la cour grouillait tout un monde assourdissant de volatiles et de ruminants. Au milieu de tout cela s'élevait, fière et à peu près intacte, la porte fortifiée de la première enceinte, avec ses mâchicoulis, ses échauguettes, ses encorbellements. On voyait encore les traces de la herse et du pont-levis.
L'habitation du fermier, le fournil tout noirci par la fumée que dégorge un tuyau mal emboîté, s'appuient sur ce débris
féodal qui semble continuer à les protéger, quoique déchu de son noble rôle d'autrefois et voué désormais aux usages les plus vulgaires. L'antithèse morale accentuait encore ce contraste pittoresque.
C'est ce fragment que je me décidai à attaquer et je me mis à l'œuvre à l'instant. Combien d'heures passèrent? J'avais trop de cœur à l'ouvrage pour m'en rendre compte. Je ne recouvrai la notion du temps que lorsque je ressentis trop vivement les atteintes aiguës de la faim. Dans mon ardeur à engager le combat, j'avais totalement négligé la question des vivres; mais mon estomac manifestait maintenant ses exigences de la façon la plus impérieuse et la plus douloureuse. Que faire ? Retourner à Breny ? C'était perdre ma journée. Pas un seuil, au hameau, ne s'ouvrirait pour me faire sauter une omelette dans la poêle et un besoin furieux de dévorer me mordait les entrailles. J'en arrivais à comprendre la mendicité et la maraude, j'enviais les vagabonds affranchis des gènes sociales. Je me sentais plein de mansuétude pour les chappardeurs, les fricoteurs, et j'en étais à discuter les dures nécessités du « struggle of live ». Avec cela, il y avait dans l'air de provocantes odeurs de soupe au lard qui sonnaient midi. Les attelées rentraient pesamment à la ferme. Tout le personnel, berger, vachère, charretiers, rabattaient de tous côtés vers la maison. Ma foi! je fis comme tout le monde et j'allai prier qu'on me trempât la soupe, comme aux charretiers, et qu'on me permît de m'asseoir avec eux à la longue table luisante.
— Notre déjeuner sera prêt dans un instant, me dit le fermier, faites-nous le plaisir de le partager. Vous pouvez continuer votre travail, on ira vous prévenir-
Quand la servante vint me chercher, je trouvai la table mise dans la belle pièce aux portraits de famille, à l'armoire à linge, à la pendule d'albâtre flanquée de deux vases de fleurs artificielles sous globe, avec les fusils accrochés en travers, au-dessus de la glace de la cheminée. Je pris place au miUeu delà famille, plein de gratitude pour M. Boulanger — je tiens à léguer le nom de ce digne cultivateur à « ma »
postérité — et je fis honneur aux produits de sa chasse. Les cailles et les perdreaux — rien que cela ! — ne me semblèrent que plus savoureux à moi qui, un instant auparavant, crevais la faim, et, à part moi, je pensais : « Il y a de bons moments dans la vie du paysagiste » ; par le fait, ce jourlà, il était littéralement vrai de dire que les cailles m'étaient tombées toutes rôties...
Malheureusement, pendant que sous l'influence réparatrice du repas, je me sentais porté à voir la vie en rose, le ciel tournait terriblement au noir, et ce fut avec des alternatives d'averses et de rapides éclaircies que la journée s'acheva. A peine les nuées s'étaient-elles formées qu'elles noyaient aussitôt leurs contours dans une teinte générale indécise et blafarde de linge mouillé. L'eau balayait les toits et les fiiisait reluire comme le sol qu'elle détrempait Tout prenait, sous cette lessive, une décoloration, une dissonance inharmonioue, un renversement de « valeurs » qui donnaient la sensation d'une fausse note en musique. Ce n'était pas le gris tendre, délicat, mélancolique des jours d'automne ou d'hiver, ce gris qui répercute comme un écho adouci tous les tons de la palette. Non, c'était quelque chose de boueux, de commun, de maussade. Quand le gris n'est pas une quintessence, il devient une salissure.
Je persistai néanmoins ; car, hors de chez soi, il faut travailler quand même ou s'ennuyer à haute dose. Plusieurs fois, je repris et interrompis mon travail, mettant .'i profit les courts mtervalles des averses, me réfugiant sous un hangar ou à la ferme quand la pluie redoublait. Le troisième jour, l'eau tomba sans discontinuer toute la journée. Je voulais en finir. Comment sortir d'embarras ? J'avais déjà mis à contribution la complaisance de la fermière qui m'avait donné des sabots, la houppelande du berger. Je lui demandai un dernier service.
A quelques pas de l'endroit où je m'étais placé, se trouvait la porte charretière de la cour flanquée d'une niche en maçonnerie où grognait sourdement, derrière sa grille, un molosse que mon voisinage exaspérait. J'allai prier qu'on
l'expulsât pour quelques heures. Il n'y eut pas besoin pour cela de serrurier, de général, ni de préfet ; on ne prit pas de mitaines, ni de gants gris perle, et je m'installai au lieu et place du pauvre chien, tout surpris de cette substitution, sur sa litière encore tiède où grouillait un monde inférieur que je me dispense de te décrire avec les procédés de la nouvelle école, car tu te gratterais l'épiderme jusqu'au sang pendant quarante-huit heures. Voilà comment j'achevai dans une niche à chien mon tableau commencé dans la digestion des cailles et des perdrix. J'avais mangé mon pain blanc en premier.
Un paysagiste est obligé par état de prendre toujours le bon côté des choses. Mon métier de chien avait ses épisodes plaisants. Quand des gens entraient à la ferme, je les voyais passer prudemment au large, hésitants, inquiets, resserrés sur eux-mêmes ; puis tout étonnés de ne point entendre les aboiements qui les accueillaient d'ordinaire, ils risquaient un œil dans la direction de la niche.
— N'ayez pas peur, leur criais-je, je ne mords pas. En voyant leur tête ahurie, j'oubliais les incommodités de ma posture.
Ma tâche achevée, mon tableau fini, tant bien que mal,
— plus mal que bien au milieu de conditions si défavorables
— je me sentis repris d'un désir immodéré de rentrer « à la maison », d'aller retrouver mon « home », je veux dire: ma femme. Le lendemain, de grand matin, devait passer la messagère d'Oulchy se rendant au marché de Château- Thierry. Je me tins prêt à profiter de l'occasion. La messagère parut à l'heure dite avec sa charrette encombrée de sacs, de paquets, de paniers, de paysannes cachées sous de larges parapluies bleus, verts ou rouges ; car tu sais le refrain : « la pluie tombait toujours.... » C'était même le bouquet et la voiture n'avait pas de bâche. La messagère remania tout son chargement pour me faire place, m'installa près d'elle. C'était une gaillarde dont j'aurai fait le portrait physique et moral en disant qu'elle était « d'attaque ». Le vent qui soufflait en tempête, l'eau qui fouettait, les parapluies qui se
retournaient, rien n'entamait sa bonne humeur : « Elle en avait vu bien d'autres. » Son vigoureux et lourd cheval n'en pressait pas davantage son pas tranquille et lent. Nous avancions à tour de roue. Nous ne traversions pas un village, nous ne passions pas devant un bouchon sans que la messagère s'arrêtât pour déposer ou prendre ses commissions et s'arroser le gosier d'un petit verre. Elle se montrait d'ailleurs pleine de prévenances pour ses voyageurs. Elle nous promit d'acheter une bâche pour l'hiver prochain ; ce qui ne laissa pas de nous toucher. Elle me combla d'attentions (honni soit qui mal y pense), me jetant une couverture sur les genoux, une autre sur le dos.
— J'ai toujours soin des hommes..., disait-elle gaiement, je n'oublie pas que mon père en était un
Enfin, après six heures de voyage pour faire cinq lieues — à peu près le temps que met le train rapide du P.-L.-M. pour aller de Paris à Lyon — je vis se dérouler, du haut de la montagne des Chesneaux, le gracieux panorama de la vallée de la Marne, la ville de Château-Thierry qui s'étale indolemment comme pour mieux prendre ses aises et se tailler de plus jolis jardins, le massif boisé du vieux château, la tour de l'église Saint-Crépin qui domine, comme pour les rallier, tous les groupes d'habitations disséminées dans la verdure, et un quart d'heure plus tard, j'éprouvais la joie vive de retrouver le petit monde de mon cœur et de me sécher tranquillement â domicile.