‹ Les campagnes d'un paysagiste;Chapitre 5 sur 20 · A L'AUBERGE · texte numérisé non relu

A L'AUBERGE

A Jules IhcliVi.

Je ne suis pas de l'école de ce touriste d'outre-manche qui notait sur ses tablettes : « Toutes les femmjs de tel ou tel pays boitent », parce que la première qui s'était oflerte ;\ sa vue était affligée de cette légère infirmité. Pourtant, depuis mon vovage de l'an dernier, dont j'ai conté les péripéties, Breny s'imposait toujours à mon souvenir, ruisselant sous les averses et embourbé dans ses marécages. Pour dissiper une prévention aussi tenace que peu raisonnée, je voulus le revoir par un gai soleil qui fit étinceler les émeraudes de ses prairies et miroiter le ruban d'argent de l'Ourcq. Par un clair matin d'août, je réquisitionnai donc de nouveau mon vieil équipage, et fouette cocher !

Cette fois, nous ne prîmes pas le chemin des écoliers. Nous dépassilmes lestement Bezuet, Rocourt, et quand arrivés à la rùperie de la sucrerie de Ncuilly-Saint-Front,

au tournant du chemin de La Croix, nous aperçûmes, au bas de la côte, les toits de Breny noyés dans le poudroiement lumineux d'un beau jour d'été, nous brûlâmes au grand trot la distance qui nous séparait des premières habitations du pays.

Au bruit de la voiture qui venait stopper à la porte de l'auberge, l'hôtesse parut sur le seuil avec ses grands yeux effarés et sérieux. Mais elle se rassura bien vite en voyant un visage de connaissance. Je repris possession de ma chambrette; je rentrai dans mes habitudes, et les fidèles du cabaret, désormais édifiés sur mon compte, me firent fête, me donnant, à qui mieux mieux, les plus formidables poignées de main.

— Vous avez bien fait de nous revenir tout de même ; cette fois-ci, le temps n'est pas à la méchanceté....

Puisqu'il est de mode aujourd'hui de décrire les miheux — les ambiances, comme on dit pour peu qu'on se pique de modernisme — je vais vous faire le tableau de ma vie au « Casino » de Breny.

Aussitôt levé, avant de partir en séance, j'avale un grand bol de lait chaud en présence de trois chats étiques qui guettent les miettes de mon festin. Pendant ce repas sommaire, l'ai la distraction de voir défiler devant moi tous les gros bonnets de l'endroit : le maréchal (prononcez marichal), physionomie ouverte et bon enfant, le bourreUer (bourrier), le maçon, le charron « qui n'est pas d'un haut bruit », le meunier avec son masque comique et son intarissable répertoire de gaudrioles rapportées des marchés voisins. Puis la série des fonctionnaires publics, le garde-champêtre, un luron à boucles d'oreilleSj le piéton qui dépose chaque jour le paquet d'exemplaires du Petit-Journal que se partagent ensuite les destinataires. Puis les manouvriers allant à leur travail ; les charretiers qui avalent un « cintième », histoire de laisser leurs chevaux souffler un brin, au bas de la côte; et enfin — j'aurais dû commencer par eux — ■ les buveurs attitrés, inamovibles, incurables, qui parfois n'étaient pas les moins originaux. J'ai vu là un type d'ivrogne qu'eussent

étudié avec amour Brasseur ou Fusier. C'était le père Pierre, ancien instituteur, chantre, perruquier, sonneur, fossoyeur, jardinier, boucher de viande de cheval, terrassier, pleureur aux enterrements, ramasseur de crottin, pêcheur d'écrevisses, etc., etc. Avec tant de métiers que cela, il ne pouvait manquer de mourir à Thopital. C'est ce qu'il fit. Quand le père Pierre avait le malheur d'entrer au cabaret, il en avait pour la journée. Après absorption d'un certain nombre de litres, l'ancien chantre-instituteur entonnait le Magnificat ou le Dies irœ. Quand son latin lui revenait, c'était signe qu'il avait sa dose. On le flanquait à la porte.

Je suis au mieux avec toute cette cHcntclc panachée bien que je n'aie jamais trinqué avec personne — pas par fierté, grands Dieux ! — ce n'est pas moi, c'est mon estOTiac qui « fiiit des man'ères ». — « A chacun sa température... », me disent-ils en forme de consolation. Braves gens en somme, laborieux, sensés, volontiers gouailleurs, devisant tranquillement de leurs affaires, point férus de politique ; respectant encore les choses respectables; de ceux enfin que les malins du jour appellent lestement « des arriérés. »

Vous avez vu les personnages ; voici le décor et ses accessoires. C'est chose bien rudimentaire que l'agencement d'un petit débit de village. Un comptoir, un « zinc », comme on dit, sur lequel s'alignent par rang de taille toute la théorie des mesures en étain, le htre et ses dérivés. Le zinc est bordé d'un petit parapet et posé sur un plan légèrement incliné qui permet de recueillir dans un récipient toutes les égouttures des liquides. Qu'en fait-on? Mystère! Le long du mur, à côté du coucou enfermé dans sa gauie de bois, régnent deux tablettes chargées de bouteilles aux étiquettes crûment coloriées et prodigues d'aff"riolantcs promesses : qualité supérieure, superfine, extra-fine. Le kirsch y est signalé par un amour joufflu se jouant dans les merises. Le « verjus » a la panse ornée d'une belle grappe de raisin. L'absinthe suisse se met sous la sauvegarde de la croix de Genève. Le rhum arrive directement de la Jamaïque, comme l'atteste la vue de cette île bénie dessinée sur le ventre de

la bouteille. Puis les flacons de fantaisie en verre grossièrement coulé à l'effigie d'idoles populaires déjà coulées elles aussi : Thiers, Gambetta, Grévy. — La propagande républicaine par le trois-six.

Viennent ensuite les liqueurs sirupeuses et pharmaceutiques, ce le Raspail », « l'huile de Vanille », « la crème de menthe », les apéritifs ou soi-disant tels: Byrrh, amer Picon, etc. Quant au cognac, il était d'un débit trop considérable pour figurer sur cette bibliothèque. On le tirait au fût dans des carafes de la contenance d'un litre vidées cinq ou six fois chaque matin ; car, aussitôt levé, chacun accourait « sécher » son petit verre pour tuer le microbe. C'eût été mal commencer la journée que de négliger cette précaution hygiénique.

Cette salle-buvette donne accès dans une seconde petite pièce qui prend jour sur la première au moyen d'un vitrage dormant derrière lequel s'étagent, sur trois rangs superposés, les denrées variées et avariées, les boîtes et paquets qui constituent une épicerie-mercerie de village. Avec cela, de la poterie, des pipes, de la faïencerie intime et autres écramiques. A ces divers commerces, les époux T.... joignent encore l'affermage du bureau de tabac. Tout cela met, dans la maison, un va et vient perpétuel qui me distrait pendant mes sommaires repas. Ce sont des laveuses qui viennent chercher « de la carbonade », des enfants en commission qui demandent pour deux sous de fil, pour deux sous de jarretière, une chandelle, des allumettes. Parfois un petit gourmand se gHsse en tapinois, achète un sucre d'orge ou un cornet de cassonnade, et s'en va, rouge d'émotion, retrouver un camarade resté dehors. Toutes ces physionomies campagnardes m'intéressent. Elles se marient si étroitement au sol qui les a vu naître qu'elles sont toujours dans la note juste du paysage où elles se meuvent. Je les regarde, je les étudie, et sur le coin de mon album, qui ne me quitte jamais, je note d'un trait leur silhouette et leur allure générale.

Hier, pendant que je mangeais la soupe, est entré un

ouvrier terrassier, dans la force de l'âge, 35 à 40 ans, bien découplé, moustache et cheveux blonds, œil bleu clair et doux, traits réguliers et fermes. Il demanda un demi-litre, s'assit à une table, tira de son panier un copieux morceau de pain, du salé, et se mit en devoir de déjeuner, posément, d'un geste automatique et régulier avec la lenteur tranquille d'un ruminant. On sentait l'homme qui ne veut pas faire une dépense inutile de force musculaire et se réserve pour les rudes besognes. Vous auriez admiré comme moi la simplicité sculpturale de ses attitudes qui toutes exprimaient le repos dans la force. La mimique du paysan a cela de caractéristique qu'elle est toujours en harmonie avec sa pensée ou son action, traduisant la fatigue s'il est fatigué, la vigueur s'il agit, la détente s'il est au repos. Il dificre en cela de l'hon^ime du monde qui, le plus souvent, essaie de feindre la force s'il est débile, la vaillance s'il est pusillanime, préoccupé de dissimuler sa fatigue s'il est brisé, de contraindre ses sentiments sous une gravité de convention, de réagir toujours contre soi-même, de sorte que chez lui tout est artificiel et faux. C'est le mensonge de l'éducation remplaçant la franchise de la nature; et j'entends par là cette éducation basée sur la vanité du « paraître » qui enseigne les grimaces et les prétentions. Car la haute éducation qui affine la nature sans se mettre en désaccord avec elle, donne au contraire cette élégance aisée, cette grâce suprême qui charment comme un don, tant il est vrai qu'en toutes choses la perfection ramène à la simplicité et se confond avec elle.

Le paysan a sa beauté propre, et vous le savez mieux que personne, mon cher Breton. Dussé-je étonner grandement le citadin, je dirai que le paysan a, tout naturellement, le caractère, la distinction, au sens particulier où l'entend l'artiste tandis que l'homme du monde n'a le plus souvent que cette distinction toute conventionnelle qu'établit la mode et que la mode transforme incessamment. \'oil.i pourquoi les œuvres du peintre qui a pris ses modèles au village, à la ferme, à l'usine, !ie vieillissent pas aussi

vite que les œuvres de l'artiste qui se fait l'historiographe de la vie élégante et mondaine. Le paysan n'est pas, comme l'habitant de la ville, frappé à un millésime quelconque; il y a en lui une plus large part d'humanité prise dans son sens général. Cela me remémore un mot de Topiîer : « Tous les paysans ont du style. » Il le disait de leur langage naïf et franc. On peut l'entendre à fortiori de leur plastique, parce qu'elle est toujours simple, naturelle et vraie.

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