LE BRENNACUM DES ANCIENS
A Edmond P...
Tu me plaisantes fort agréablement à propos de « mon Breny » ; tu me traites comme ces Parisiens — les plus sottes gens du monde quand ils n'en sont pas les plus spirituels — qui se croient les Christophe Colomb de toutes les localités qu'ils rencontrent, le dimanche, au-delà du mur des fortifications, par la raison qu'ils ne possèdent, en fait de connaissances géographiques, historiques et autres, que juste ce que leur en dose chaque matin leur journal, — cet Evangile des temps modernes. Tu en seras avec moi pour tes frais d'ironie; car je ne prétends pas à marcher sur les traces des Livingston et des Stanley. Je vais à travers champs, docile à mon caprice, bayant aux motifs comme le poète court après les libellules diaprées qu'on appelle
l'idée, l'image, et la rime. Quand j'ai abattu mon filet sur un de ces brillants papillons, je le pique sur mon album sans plus me soucier si l'endroit où je l'ai saisi est comme tu dis : « un trou », ou un « beau port de mer » ; mais puisque tu me mets en demeure de me faire l'avocat d'office de Breny, j'accepte cette mission et tu subiras mon plaidoyer jusqu'au bout. "
Breny est une humble commune du département de l'Aisne, canton d'Oulchy-le-Château, arrondissement de Soissons. Ses maisons couronnent un léger monticule qui les met à l'abri des inondations de la rivière d'Ourcq. Peu de chefs-lieux peuvent se prévaloir d'une aussi antique origine. Breny est-il le Brennacum dont parle Grégoire de Tours, ou bien devons-nous identifier Brennacum avec Braisne ou avec Berny-Rivière, près Vic-sur-Aisne ? Les savants dissertent. Il se pourrait pourtant que le dernier mot de la question eut été dit parmon ami Joseph Berthelé, (i) un érudit pour de bon, à qui ses confrères en archéologie peuvent donner tant qu'ils voudront du « savant collègue », sans que cela fasse sourire personne. M. Berthelé conclut en faveur de Breny. Après avoir lu son argumentation si claire, si serrée, si judicieuse, j'avoue que je me sens porté à partager son opinion (2).
Les premiers rois Mérovingiens ont eu à Breny une de ces villas, moitié ferme, moitié château, qu'a si bien décrites Augustin Thierry. Les terres arables du château, jointes aux pâtures de la vallée, et la proximité de Paris prêtaient admirablement à l'établissement d'une métairie dans ces parages. La découverte de murs anciens, construits en chaux (^Histoire de Coincy, Fère, etc., par de Vertus, 1864) sont une
(1) M. Joseph Berthelé, ancien élève de l'école des Chartres, archiviste paléographe du département des Deux-Sèvres, directeur de la Revue Poitevine et Saintongeaise ; membre de la Société historique et archéologique de Château- Thierry, etc.
(2) La question du Brennacum : Annales de la Société historique et archéologique de Château-Thierry ; année 1880.
présomption très forte en faveur de l'existence de cette villa. Placé en outre sur la voie la plus directe de Reims à Paris, Breny a dû livrer fréquemment passage, aux temps de la domination Romaine, aux troupes qui tenaient la région, et sa situation qui commande la vallée (le massif sur lequel s'élève l'Eglise s'appelle encore « le fort ») rendait Breny propre à l'installntion d'une station ou d'un camp romain.
Un fait décisif de la plus haute importance vient de donner un grand caractère de probabilité à ces suppositions. C'est la récente découverte d'une nécropole qui a livré à son habile explorateur, M. Frédéric Moreau, plus de seize cents tombes franques et gallo-romaines, avec leur mobilier funéraire, le plus authentique, celui-là, des documents humains.
Ainsi donc, que ce soit sous le nom de Brennacum ou sous un autre, il est désormais hors de doute que Breny remonte aux premiers âges de notre histoire, et qu'il a été autrefois un centre important ; C. Q. F. T. : Ce qu'il fallait démontrer, comme nous disions au collège, les jours de géométrie.
Juge de ma surprise lorsque, le premier jour de mon arrivée à Breny, avant d'avoir revêtu la blouse du paysagiste, alors que je pouvais passer encore aux yeux des naturels du pays pour un « étranger », je me vis accoster par un gars dressé sans doute à cet exercice :
— M'sicu ! Voulez-vous voir le Musée ?
Un musée à Breny! à « mon Breny! ! » T'attendais-tu à cela ?
— Volontiers, répondis-jc à mon galopin qui courut chercher la clef chez M. le maître (l'instituteur), et m'introduisit dans une pièce de la maison commune où je vis deux belles vitrines remplies d'objets provenant des fouilles de la nécropole dont j'ai parlé tout à l'heure. Il y avait des silex votifs, des poteries, des bracelets, des épingles, des bagues, des colliers en verrotteries, des boucles, des agrafes, — fibules pour le monde savant — ; des framées, espèce de lances en fer dont s'armaient les Francs ; des scramasaxes, un mot qui sonne avec un fracas d'armes qui se brisent;
des lacrymatoires, petites fioles que l'on déposait dans les sépultures pour y conserver les larmes versées aux funérailles du défunt, usage auquel les veuves et les héritiers ont depuis longtemps renoncé.
Il est impossible, tu le vois, d'être plus dans le mouvement que Breny, en un temps où le Gallo-romain nous envahit, où le musée de Cluny cède le pas à celui de Saint- Germain-en-Laye. Usée, la Renaissance, archi-connus le gothique et le roman ! Le château de Blois, Saint-Remy de Reims, Notre-Dame de Chartres, c'est d'hier tout cela. Parlez-moi des cités lacustres, des habitations primitives taillées dans le tuf! Le préhistorisme triomphe. Archéologue, mon ami, passons au Déluge.
Outre les vitrines qui ornaient la salle du musée de Breny, des cadres, appendusle long des murailles, montraient des gravures de notre bon Amédée Varin, des chromolithographies de M. Pilloy, Les planches gravées représentaient les premiers objets trouvés par hasard en labourant le sol du pays, point de départ des recherches qui suivirent. Les chromos reproduisaient les types rares ou uniques. Je vis là un pHant en fer qui me fit rêver. Un confrère m'auraitil devancé dans les parages de Brennacum, il y a une quinzaine de siècles? Mais non, le pliant est plutôt l'emblème de la magistrature, la plus assise de toutes les professions.
Cadres, vitrines, spécimens nombreux des curiosités que recelait le sous-sol de Breny, c'est à la libéralité de l'inventeur que la commune doit tout cela. M. Frédéric Moreau a voulu laisser au pays un souvenir de son passage et témoigner sa satisfaction aux habitants pour leur franc et loyal concours. Avec une générosité qui est dans les traditions de sa famille, M. Moreau en a du reste usé de même avec les localités qu'il a successivement explorées et qui toutes possèdent aujourd'hui leur petit Musée.
Tu connais, au moins de nom, cette honorable famille Moreau, vénérée dans le Tardenois, pour le libéral emploi qu'elle y a toujours fait de sa grande fortune. Le chef de la famille, M. Ferdinand Moreau, qui fut censeur à la Banque de France, est mort peu de temps après la révolution de 1848.11a laissé quatre fils dont deux, Ferdinand et Adolphe (ce dernier, amateur d'art éclairé) gérèrent longtemps cette charge d'agent de change qui resta dans la famille jusque dans ces derniers temps. Le plus jeune des quatre frères, Frédéric Moreau, celui qui nous occupe, continua le commerce de bois dans lequel son père avait brillamment réussi. Il fut élu Conseiller municipal de la ville de Paris, sous le gouvernement de Juillet et devint Président du Tribunal de Commerce. Il était donc rien moins que préparé à sonder les mystères des temps préhistoriques, à goûter les charmes de la pierre polie et de la pierre taillée, de Fâge de bronze et de l'âge de fer.
Ce fut une circonstance toute fortuite qui révéla à M.Frédéric Moreau ses aptitudes archéologiques. Un agcntvoyer faisait exécuter un chemin, au moulin de Caranda, dans le canton de Fère-en-Tardenois, à la naissance de la vallée de l'Ourcq. Frappé de la nature du sol et des singulières ondulations des terrains, il remarqua un assemblage de pierres dont la disposition ne semblait pas un pur cflct du hasard. Il fit part de ses observations à la Société historique et archéologique de Château-Thierry. Celle-ci délégua deux de ses membres qui constatèrent la présence d'un dolmen. Quelques jours plus tard, M. Moreau, assisté d'une escouade de terrassiers s'emparait du terrain et inaugurait cette mémorable série de découvertes où sa persévérance et sa sagacité ne l'ont pas moins servi que sa fortune. De Caranda, il dirigea ses recherches sur Sablonnière, se transporta à Arcis-Sainte-Restitue, Trugny, etc.
C'est véritablement une figure originale que celle de cet homme p^tit, nerveux, solide, vif, impérieux, bouillant, qui s'improvise archéologue à 75 ans, s'impose, à l'âge du repos, une tâche nouvelle, étudie d'une façon toute pratique, sur le terrain plus encore que dans les livres, et acquiert bientôt une expérience que les maîtres de la science ne dédaignent pas de consulter. Heureux d'avoir donné à ses loisirs de millionnaire un intérêt et un but, M. Moreau s'est consacré avec une ardeur juvénile à ces attachants travaux. Radieux au milieu de son équipe de terrassiers, de son état-major d'ingénieurs, il faut le voir au milieu de « ses tombes » dirigeant les opérations, commandant la manœuvre comme un général obéi. Il se plonge dans ses sépultures mixtes, superposées. Gauloises, franques, romaines, mérovingiennes, comme dans une fontaine de Jouvence. Il rajeunit de plusieurs années chaque fois qu'il déterre un nouveau cimetière ; et il est déjà à son septième. Il ne nous reste donc qu'à lui souhaiter une longue suite de cimetières, comme on souhaite à ses amis, le premier janvier, « une bonne santé, une bonne année accompagnée de plusieurs autres... »
C'est avec une curiosité fiévreuse que M. Moreau arrache tous leurs secrets à ces nécropoles ensevelies, tout à coup réveillées de leur long sommeil. Avec quelle ardeur il les dépouille au profit de la science! C'est avec la verdeur, l'entrain, la flamme, la pétulance d'un jeune homme qu'il interroge le sol et le sous-sol, qu'il recueille les trésors que la pioche fait surgir. Mais le trésor, ici, c'est moins l'objet lui-même que le point d'histoire, encore obscur, qu'il aide à élucider. Sans doute, c'est avec une vive satisfaction qu'il voit apparaître, dans sa forme et sa beauté primitives, l'objet dégagé de sa gangue comme le papillon de sa chrysahde; mais quel triomphe quand cet objet tranche tout à coup une question encore indécise, rectifie une erreur accréditée, renverse quelque système commodément établi ! M. Moreau vit de ces émotions. Ce fouilleur obstiné, en cheminant comme une taupe dans la poussière des sépul-
tures, a fait faire un progrès énorme à la connaissance des mœurs, du costume, des usages de ces âges barbares mêlés d'alliages de la civilisation romaine. Il va sans dire que, tout en servant la cause de la science, M. Moreau s'est composé une collection qui peut rivaliser aujourd'hui avec tous les musées similaires. Il en fait les honneurs avec autant de courtoisie que de compétence, et sa complaisance est infatigable pour peu qu'il n'ait pas affaire à des visiteurs trop profanes (i).
Pour en revenir à Breny, c'est en 1880, sur uneéminence sablonneuse, au lieu dit : « le Meurtroy » (Martroy, du latin Martyrium, par extension, cimetière chrétien), que M. Moreau a procédé à des fouilles régulières et commencé à recueillir d'abondants matériaux. Déjà en 1863, A. de Vertus avait deviné et signalé cette nécropole. Quelques objets de cette provenance, tombés entre les mains de nos amis Amédée et Eugène Varin, et communiqués par eux à M. F. Moreau, décidèrent celui-ci à se transporter à Breny avec son personnel et son matériel ordinaires, (i) Les résultats n'ont point trompé son attente. Commencées le 30 mars 1880, terminées en août 1881, les fouilles ont mis à découvert 1650 sépultures et donné une quantité prodigieuse de silex, d'objets en bronze, en fer, de vases en terre
(1) M. Frédéric Moreau avait associé à ses travaux son lils qui le secondait avec autant de zèle que d'intelligence. Ce fils, qui portait le incnie prénom, homme érudit et distingué, un des successeurs de son pore à la présidence du Tribunal de Commerce de la Seine, olïïcier de la Légion d'honneur, est décédé 1 Paris le 14 février 1884. Il est de toute justice que nous donnions ici un souvenir à ce collaborateur dévoué de l'oeuvre paternelle.
(2) Voir « Annales de la Société historique et archéologique de Chiteau- Thierry » ; années 1879-80, page 98.
OU en verre, de monnaies romaines dont les dates extrêmes, embrassant une période d'environ cinq siècles, attestent que les inhumations se sont maintenues, à Breny, pendant un long espace de temps. On peut juger de l'intérêt qu'offre ce funèbre butin en feuilletant le splendide album de chromolithographies où M. Pilloy, agent-voyer de l'arrondissement de Saint-Quentin, a reproduit avec une extrême fidélité et une rare intelligence les principaux types des objets trouvés à Breny. M. F. Moreau a, du reste, consacré un album semblable à toutes les nécropoles qu'il a visitées. C'est lui-même qui les prépare, qui en compose les planches et les établit d'un dessin sommaire mais précis ; en sorte que M. Pilloy n'a plus qu'à suivre les indications données. On sait avec quel talent il s'acquitte de cette tâche, et l'on peut dire que le jour où M. Moreau a eu la bonne fortune d'associer M. Pilloy à son œuvre, il n'a pas fait la moins heureuse de ses trouvailles.
Grâce à M. Frédéric Moreau, le nom de Breny a conquis à jamais sa place dans les annales du monde savant. A cette gloire sérieuse, mais discrète, viendra bientôt se joindre une notoriété plus tapageuse. Si Breny a fait quelque bruit dans le passé, il en fera encore dans un avenir prochain ; car le sifflet des locomotives, les crachements des soupapes, le vacarme des trains en marche ne tarderont pas à réveiller les échos endormis de la vallée. Déjà les piquets indiquent, de place en place, le tracé de la voie qui mettra Breny en communication avecNeuilly-Saint-Front et Villers-Cotterêts d'un côté, et de l'autre avec Coincy et Château-Thierry; car, sur cette section de la ligne d'Amiens à Dijon, Breny aura sa station. En dépit des compétitions qui se sont produites, après de longues et difficiles négociations, la victoire est restée à Breny, complète, éclatante. La station s'appellera, non pas « Oulchy-Breny » comme le demandait le chef-lieu de canton, distant de deux kilomètres, mais « Breny-Oulchy », ce qui est bien différent, à en croire du moins les habitants de Breny.
— « Je sais bien que je ne suis rien du tout, disait un
personnage de vaudeville, mais encore faut-il garder mon rang... » Breny a de meilleures raisons de garder son rang. On ne descend pasimpunément du Brennacum des anciens( i) .
Quant à moi, vite à la besogne. Il faut me hâter avant que les ingénieurs, les conducteurs, les piqueurs, les entrepreneurs, les terrassiers Belges, Italiens etc., aient pris possession du vallon silencieux et mis tout sens dessus dessous dans les vertes et fraîches pâtures de Breny.
Septembre 1883.
(i) Hélas ! La joie de Breny a été Je courte Jurée. La voie nouvelle a été in.iugurée le 20 nov. 1885 ; mais au mépris de promesses et d'engagements formels, la station est dénommée : « Oulcliy-Brcny ». Encore une fois, le pot de f.r l'j emporté.
L'ÉGLISE DE BRENY
A Armitml Cnssagne.
Breny étale ses dcuK rangées de maisons le long de la route vicinale de l'ère-en-Tardeiiois à Neuilly-Saint-Pront, la seule voie de quelque importance qui autrefois desservît le village. C'est depuis une quarantaine d'années seulement que la route rectifiée de Château-Thierry à Soissons, laissant de côté le périlleux casse-cou du pont Bernard, touche Breny et lui donne un peu d'animation. Les jardins attenant aux habitations descendent doucement jusqu'à l'Ourcq qui coule, i\ la fraîche, dans la prairie. Passé le moulin Farot, l'indolente rivière s'attarde en mille détours, dans le petit vallon, comme pour tenir plus verdoyants ses prés d'émeraude et les bouquets d'aulnes et de marcelées qui ombragent ses eaux. A travers les rideaux de peupliers qui frissonnent au vent, on aperçoit les toits et le clocher du village. Ce clocher roman, massif, trapu, n'est pas sans
caractère. Tout cela compose un « motif » intime d'où se dégage une pensée de vie solitaire et apaisée.
Pourquoi chercher plus loin ? C'est là que je reviendrai demain. Après avoir exactement fixé l'endroit où je me placerai, et déterminé l'angle perspectif sous lequel je prendrai l'église, je rentre à l'auberge, je soupe, je me couche en calculant dans ma pensée le format du tableau, la mise en toile du motif, etc. On ne saurait croire combien cela facilite le travail d'avoir réglé tous ces points d'avance. Quand on n'a plus d'hésitations là-dessus, il semble que le pinceau a des ailes.
Il y a des peintres qui vont à travers champs, la boîte à la main, à l'aventure, sans dessein arrêté, se décidant d'après l'émotion du moment, dociles aux poussées subites de l'inspiration et prêts à profiter des hasards de l'heure et de l'effet. Ce sont les fantaisistes, les irréguliers, les primesautiers, — les poètes peut-être. Que leur bonne étoile les conduise! Il
-si-
en est d'autres qui ont besoin de savoir à l'avance le point précis où ils se poseront, sous peine de revenir, la palette immaculée, énervés, inquiets, moroses. Ce sont les ordonnés, les méthodiques. Pour moi, chaque fois que je sors sans programme, je suis sûr de rentrer bredouille, n'ayant su ni m'arrêter, ni choisir, croyant toujours trouver mieux quelques pas plus loin, et regrettant bientôt ce que j'ai dédaigné l'instant d'auparavant. Est-ce à dire que cette méthode est préférable à l'autre ? Je me garderais bien de l'affirmer. Toutes sont bonnes, pourvu qu'elles soient appropriées h notre tempérament. Il en est de l'art comme de l'amour; que celui-ci procède par secousse électriquj ou par lente inoculation, par coup de foudre ou par cristallisation, comme disait Sthendal, peu importe ; c'est toujours l'amour.
Même liberté doit être accordée à l'artiste pour le choix de ses motifs. Il tient essentiellement à les découvrir luimême. Il ne veut pas qu'on les lui indique, pas plus qu'il ne souffrirait qu'on lui désignât la femme qu'il devra aimer. Être touché, tout est là... A cet égard, rien ni personne ne m'influence. Je ne suis peut-être pas dans lccourant,dansractualité, en peignant un clocher; mais peindre surtout pour se contenter, est encore le meilleur moyen de bien peindre. D'ailleurs je le confesse, je ne crains pas les clochers, et vous-même, mon cher Cassagne, en avez édifié plus d'un dans vos jolis motifs d'aquarelles. Le clocher spiritualise le paysage. Il y met une pensée. Il en est aussi la voix. La musique des cloches se marie à merveille à la symphonie de la plaine et du vallon, vibrant plus cristalline dans les clartés de l'aube, et résonnant en notes plus dolentes dans le recueillement des crépuscules. Rien ne berce doucement le peintre comme l'angélus qui tinte au clocher voisin, tandis qu'avec des timbres différents et des voix éteintes par la distance, lui répond la sonnerie de villages plus éloignés. Sur cette basse grave, les grelots des moutons qui regagnent le parc piquent leurs fioritures capricieuses, ou se détache le cri aigu d'une fillette qui rappelle ses
oies en maraude. Tous les bruits prennent une valeur étonnante, aux champs, dans le grand silence du soir, et ils arrivent d'autant plus nets et plus purs à l'oreille du peintre que ses sens acquièrent, sous l'efFort du travail, une sensibilité plus subtile. Toutes ces sonorités ont de plus l'avantage de compléter l'accentuation du paysage, et c'est pour cela aussi que le peintre les perçoit simultanément avec les formes et les couleurs.
Vous décrirai-je par le menu l'église de Breny ? A quoi bon ? Elle n'a guère d'intéressant que son clocher et son abside : — Clocher roman, sur le chœur, à deux pignons, avec toit à double égout. Il est à deux étages, le premier décoré d'une arcature aveugle ; le second percé de deux baies jumelles inscrites sous un arc de cercle formé par un relief de la muraille. Quant à l'abside, fort endommagée du reste, elle offre un curieux contrefort, formé d'une colonnette à demi engagée qui s'arrête plus bas que la corniche et se termine par un larmier conique. Ce type permettrait d'assigner à cette partie de l'édifice une date antérieure peut-être au xi^ siècle. Laissons les savants disserter à ce sujet. Je regarde les monuments, vous le savez, en peintre plutôt qu'en archéologue. Je les considère un peu — proh pudor! — comme un élément pittoresque du paysage. Pourvu qu'ils ajoutent à celui-ci des saveurs et des harmonies particulières combinées avec d'heureuses oppositions de forme et de couleur, je ne leur demande pas autre chose. Je ne les hais même pas un peu hybrides de style ; ils y gagnent de la grâce et du caprice. Je n'ai pas peur des aplombs douteux, des toits rongés de mousse, des murailles désagrégées par les plantes saxatiles. Tranchons le mot, le peintre aime les ruines. Il aime ces reliques de l'histoire dans l'éternel renouveau des champs et des bois. Il les aime pour leur poésie et pour le défi qu'elles jettent à sa palette avec l'infinie variété de leurs colorations.
Un jour qu'à Anvers, Daubigny me faisait les honneurs du pays qui restera à jamais plein de son souvenir, il s'arrêta devant une entrée de ferme qui, dans son délabrement
lamentable, gardait encore quelques traces d'une grandeur déchue, porte jadis fortifiée de quelque château féodal. Des pierres menaçaient de se détacher des murailles et il était à craindre que leur chute ne causât des accidents.
— Qiiel admirable tableau il y a à faire ici, avec une sortie d'animaux qui s'échapperaient du portail. Voyez, sous la voûte, ces ombres vigoureuses et chaudes, quelles belles oppositions avec les gaîtés de la cour qui luit là-bas au soleil. Je ferai quelque chose avec cette porte-là...
Puis, un instant songeur, il ajouta :
— Oui, mais j'ai peur qu'on me h répare...
Le dilettantisme confinant au vandalisme : les extrêmes se touchent.
A LA FHRMH
.^ Ilcnii Ilarpignics.
Peu de paysagistes ont, comme vous à Saint-Privé, mon cher Harpignies, l'avantage de pouvoir peindre des sous bois sans sortir de chez eux. Il nous fiiut, à nous autres, aller chercher le motif, de ci de là, et vivre de cette vie d'auberge qui pèse vite à l'artiste solitaire dont le cœur s'envole toujours vers les êtres chers laissés à la maison. Cette sorte d'exil volontaire a pourtant ses compensations, quand il ne se prolonge pas au delà du moment où le spleen menace de faire son entrée en scène. L'isolement qui met le peintre en tète à tête avec la nature, qui le sèvre de toute distraction, de toute pensée étrangère à son art, le monte par cela même à un diapason inaccoutumé et le jette dans une crise de travail d'où il est rare qu'il ne rapporte pas quelque morceau bien venu, plein de nerf et de saveur. Pendant ces
vigoureux coups de collier, il plane à plein ciel dans un monde idéal tellement au-dessus des misérables soucis de la vie matérielle, qu'il en devient insensible aux petits desiderata du confortable. Il mange chaque jour, machinalement et sans protester, l'inévitable omelette et l'invariable gibelotte ; car les œufs et le lapin sont la providence des auberges déshéritées de ressources. Une hôtesse dans l'embarras se tire toujours d'affaire aux dépens du lapin. Est-il d'ailleurs animal de meilleure composition et mieux disposé à se laisser accommoder ? Il prévient même vos désirs avec une complaisance vraiment touchante, puisqu'au dire de la cuisinière bourgeoise : « le lapin demande à être écorché vif. » Aussi ne se prive-t-on pas de lui procurer cette satisfaction.
Les petites misères de la vie d'auberge ne se bornent pas à la question des menus. Souvent un contrevent décroché bat la muraille, pendant toute la nuit, avec un bruit agaçant qui vous tient éveillé jusqu'au matin ? On se console en regardant, dans la chambre noire de son cerveau, le tableau commencé dont on saisit plus nettement les points faibles à travers les clairvoyances de l'insomnie. Quelquefois, ce sont des incidents renouvelés du roman comique. Pendant que vous dormez sur la foi des traités, votre porte s'ouvre et quelque chose se glisse dans l'obscurité qui vous réveille en sursaut: Est-ce un revenant, un voleur, un assassin, une bonne fortune ? Non, c'est un ivrogne qui se trompe de chambre et qu'il faut non sans peine remettre sur le palier; après quoi, on barricade sa porte au moyen de la table en bois blanc sur laquelle on édifie, avec les chaises, une tour Eiffel dont la chute à grand fracas vous préviendra en cas de nouvelle violation de votre domicile.
Souvent on est troublé, dans son premier sommeil, par quelque passant qui heurte violemment à la porte extérieure de la maison. Plus il frappe furieusement, moins on lui ouvre. Il s'en va en jetant ses malédictions sur « la baraque » ; mais si l'on tape à petits coups discrets, au bon endroit, le mastroquet se lève, car il a reconnu un habitué,
et on boit une goutte qui parait bien meilleure, assaisonnée d'une infraction aux règlements sur la fermeture des cabarets.
Une nuit, à Liverdun, j'entendis des appels à mivoix suivis de chuchotements mystérieux, d'allées et venues suspectes, puis comme le bruit d'un jet liquide tombant dans la sonorité d'une futaille vide. Le lendemain, je dis bêtement au patenté : — « On vous a encore dérangé cette nuit ? »
— Moi ? Non, vous vous trompez, répondit-il un peu troublé.
— Je l'aurai rêvé, répartis-je pour le rassurer. Mais son embarras l'avait trahi ; mon gaillard avait fait « l'olus » et rempli en fraude un tonneau déjà visité et marqué par la régie. Le truc est des plus simples. Le débitant se fait expédier une pièce de vin au nom d'un voisin complaisant qui l'encave et la lui rapporte en détail, la nuit, sceau à sceau... Pourquoi se gêner ? L'administration ferme, dit-on, les 3 eux. Le mastroquet est un personnage à ménager au temps où nous vivons.
Malgré tout cela, je préfère encore le plus humble bouchon à l'hôtel à prétentions, où l'on mesure la politesse à l'importance de vos colis, à la coupe de votre « complet » et où l'illustre Gaudissart f;iit la pluie et le beau temps. La brave aubergiste de campagne a pour le paysagiste mille attentions qu'il n'obtiendrait jamais de la « dame » de l'hôtel. Mais il n'y a rien au-dessus de ces bonnes maisons intermédiaires, comme il en existe encore de rares spécimens dans quelques bourgades oubliées par le progrès. C'est là qu'on trouve véritablement une cuisine saine et abondante, du linge blanc qui fleure une douce odeur de lessive à l'iris, et une cordialité qu'on ne rencontre pas dans les maisons de « premier ordre », où les gérants sont des personnages, où l'amabilité est remplacée par deux maigres sapins en caisse qui vous souhaitent tristement la bienvenue à l'entrée du caravansérail. O Grand Saint-Nicolas de Revin, et toi, Auguste Lefort, son digne patron, qui opérais toi-
même les grands jours de matelotte, qui comblais tes pensionnaires de grives, de truites saumonées, d'écrevisses de la Meuse, et de vins authentiques, vous avez droit ici à mon souvenir. Quelle abbaye de Thélème que ton vieux logis enfumé ! C'était une véritable Capoue d'où les voyageurs de commerce ne pouvaient plus s'arracher. Nous étions tous les enfants de la maison.
A notre époque où les Sociétés d'émulation et d'encouragement sortent, chaque jour, de dessous les pavés, où l'on multiplie les concours et exhibitions de toutes sortes : concours de volailles, d'animaux gras, de chiens, de chats, de bébés, de fromages, de belles femmes, etc., expositions horticoles, vinicoles, agricoles, culinaires, d'électricité, d'insectes, d'hygiène urbaine, pourquoi n'accorderait-on pas une prime à l'hôtel qui soignerait le mieux ses clients et leur ferait faire meilleure chère au plus juste prix ? Si mon idée fait son chemin, et si, en ma qualité de promoteur, je fais partie de la Commission des récompenses, tu peux compter sur mon suffrage, ô Grand Saint-Nicolas ; et dans un rapport bien senti, je chanterai sur le mode lyrique tes rôtissoires et tes fourneaux.
Ce sont là les bonnes fortunes du voyage. En revanche, que de toits inhospitaUers ! Il y a des logeurs intermittents qui vous ferment leur porte sous prétexte de foin à rentrer ou de pommes de terre à récolter; ou bien parce qu'ils redoutent vos exigences si vous leur faites l'effet d'un « môssieu ». Même résultat, si votre personne et votre attirail ne leur disent rien qui vaille. Il y a aussi des débitants qui, ne payant pas patente de logeur, craindraient, en vous hébergeant, d'avoir accueilli un traître, je veux dire un commis de la régie tout prêt à payer ce bon procédé d'un procès-verbal.
Econduit de partout, un certain jour, j'aurais finalement passé la nuit à la belle étoile si, m'armant de courage, je n'étais allé demander à coucher dans une ferme comme font les vagabonds et les « cheminots». Encore, n'avais-je pas de papiers à déposer en garantie. Le fermier s'amusa de ma
mésaventure, me fit couvrir un lit, et je dormis dans de bons draps de toile ccrue, récemment revenus du lavoir. Le lendemain, c'était le fermier qui ne voulait plus me laisser partir.
J'ai souvent été l'Iiôtc d'aimables cultivateurs qui me disaient tout simplement: Faites comme chez vous... Leur nom est sous ma plume ; mais à quoi bon ? Il suffit qu'il soit écrit dans mon cœur. A la ferme, le peintre est dans son élément, à portée des modèles qu'elle lui fournit h profusion et qui posent, pour lui seul, dans la vérité de leur allure, dans leur atmosphère et leur cadre habituels :
vaches qu'une fille, aidée d'un chien grondeur, mène boire au bac de la cour ; moutons qui se pressent sous le grand portail, impatients de brouter l'herbe des chemins, ou qui rentrent le soir à la bergerie en soulevant autour d'eux un nuage de poussière chaude et ambrée ; poules qui picorent aux alentours de la grange ; canards qui barbotent dans le purin de la mare; porcs somnolents sur un lit de fumier; oies qui s'effarent ou qui marchent posément à la file ; poulains qui s'ébrouent, chevaux à l'abreuvoir; puis, c'est l'attelée qui revient ou qui repart ; ce sont les lourdes voitures qu'on charge ou qu'on décharge, et au milieu de tout cela, le va et vient affairé de la fermière, des servantes qui portent des seaux de lait, des charretiers qui jurent. Que d'occasions pour le peintre de s'exercer, entre séances, à noter vivement sur la page de l'album une forme, une attitude, une silhouette. Si la pluie le met aux arrêts, voici les écuries, les étables qui lui offrent, sous un abri tiède, des tableaux d'intérieur avec animaux mangeant au râtelier ou digérant couchés sur la litière; sans compter la grande salle commune où vague « la bourgeoise » et où tout le personnel se retrouve, à midi, autour de la soupière fumante.
Quel microcosme qu'une cour de ferme ! Un monde en abrégé. Tout y est travail, activité, vie, mouvement; et cette ruche est si bien réglée, la besogne de chacun y est si nettement déterminée, que pas une minute n'y est inoccupée. Le peintre se sent entraîné dans l'engrenage de ce fécond labeur, et lorsqu'à la fin de la journée il se couche — peu d'instants d'ailleurs après que les poules lui en ont donné l'exemple — , il rêve de l'arche de Noé jusqu'à ce que, le lendemain matin, les bruits sonnant clair de la ferme qui s'éveille et s'anime l'arrachent à ses songes bibliques. Allons, haut! à tes pinceaux ! Voici l'heure où tout dans la campagne est joie, fraîcheur et lumière.
On n'est nulle part mieux qu'à la ferme, si ce n'est peutêtre au presbytère. C'est véritablement là le paradis du peintre. Il y a entre le prêtre et l'artiste un lien naturel: tous deux vivent d'idéal. Le culte du bien n'a pas de peine à
s'entendre avec le culte du beau, et, par des chemins différents, plus directs chez le prôtre, plus capricieux chez l'artiste, tous deux aboutissent au même sommet lumineux.
Comme à la ferme, on abat force besogne dans ces intérieurs calmes où tout respire et inspire la contemplation. On y disperse moins son effort qu'à la ferme où l'on voudrait tout peindre, tout croquer à la fois; mais on y a plus de ressort peut-être, parce qu'on n'y est pas intellectuellement isolé. Les facultés se surhaussent à la chaleur des bonnes causeries. Quelquefois après une journée bien remplie, le bon curé dont j'ai été parfois le commensal va chercher dans la poussière de la cave une bouteille cachetée qu'il appelle pour la circonstance « son vin d'artiste », mais dont le nom véritable serait plutôt : « Son vin de malades. »
Nous devisions gaiement devant la table jusqu'au coup de neuf heures, dernières limites de nos veillées; heureux pour ma part d'oublier là, pendant une « retraite » de quelques jours, le boulevard, les gazettes, lu scie du moment, le scandale d'hier, la sottise du jour, le dernier refrain de Paulus et la crise ministérielle.
LE PHRE LEMBALLE.
à Léon G...
Votre dernière lettre en évoquant les souvenirs des bonnes années de Jouarre, m'a réjoui le cœur, mais votre laconique post scripttan a mis un crêpe i\ cette joie : « Ilulcourt, que vous avez bien connu sous le sobriquet de Lemballe, est mort ces jours derniers. »
Pauvre père Lemballe, parti, lui aussi ! C'était un luron pourtant. A ce propos — et tout en mettant ;\ part les êtres chers toujours présents dans notre cœur, — je me remémorai l'interminable phalange des disparus, non p.is seulement des compagnons de route et des amis, mais de ceux qui ont été mêlés un instant à nos distractions, à nos plaisirs, et à qui nous donnons, tout songeurs, un regret
en passant, avant de reprendre le train-train ordinaire de notre vie, comme le voyageur s'arrête un moment sur le chemin pour se retourner et jeter un dernier regard aux horizons quittés qu'il ne reverra jamais plus.
C'est que ce nom de père Lemballe me reportait tout-àcoup à plus de vingt ans en arrière, au temps où je m'essayais à devenir une manière de paysagiste.
Je m'étais pris tout-à-coup de passion pour le hameau de Gleret où j'avais entrevu tout un bouquet de motifs à cueillir; et tous les jours, je m'y rendais pede lihero, à travers la plaine lumineuse et dorée, avec une exactitude militaire, car le soleil n'attend pas. Je me mettais au travail, les yeux tout pleins encore des mille visions de tableaux qui avaient égayé ma. route. Dès ma première séance, un paysan, après avoir opéré prudemment un mouvement tournant, à distance respectueuse, s'enhardit et vint pousser une reconnaissance jusqu'au pied de mon chevalet. Il me demanda si je venais pour « la route », ou pour « le chemin de fer » ; si j'étais envoyé par « le Gouvernement », ou par les « Ponts-té-Chaussées » ; puis, quand il eut à peu près compris ce que je venais faire, il me déclara gravement que j'étais installé sur « sa propre terre », mais que je pouvais continuer tout de même, ajouta-t-il aussitôt en bon prince qu'il était ; et sans plus de façon il s'étala tout de son long auprès de moi. — Dame, il était sur son bien, — à lui, Armand Hulcourt, dit Lemballe, et il m'en faisait les honneurs à sa façon.
Pendant toutes mes séances il vint ainsi me tenir compagnie, assis à terre, plus souvent couché, fumant, devisant et revenant toujours à ses moutons, — je veux dire à son bien, — car il croyait gagner mon estime, en se posant comme un des plus huppés de l'endroit.
Plein de malice sous sa rude écorce, le père Lemballe avait conservé sa fruste et franche physionomie de paysan ; c'est dire qu'il avait passé la soixantaine; car les jeunes gars de la génération nouvelle sont en train de perdre tout caractère distinctit, mettant désormais leur ambition à
imiter gauchement les manières et les vices des ouvriers des villes. Je reconnus bien vite qu'il y avait des perles à extraire de ses bavardages de paysan grivois, finaud et goguenard, et je m'habituai à l'avoir auprès de moi, comme on a son chien à ses pieds ; mais ce chien là au lieu de chasser les gens les appelait, les racolait. Lemballe ne souffrait pas qu'on passât sans s'arrêter.
— Ohé ! là bas, t'es ben fier. Qué qui te presse ? Viens donc un peu voir; un beau travail, pas vrai ? Tiens ! voistu ma « sau », vois-tu mon puits et ma cambuse. Tiens, la v'ià, ma cambuse, aile va aller à Paris, ma cambuse
Il était moins tendre pour les gamins : « Allons, les mômes, allez voir à l'école si j'y suis, et plus vite que ça... »
En revanche, il ne passait pas une commère qu'il ne l'obligeât à s'approcher, et ne lui tînt quelque propos salé « histoire de rire en société ».
— Est-il farce, ce père Lemballe; je n'sivons pas où il va chercher tout ça...
Mon chevalet était devenu comme le centre d'un petit groupe qui n'engendrait pas la mélancolie. Ce qui faisait dire au père Lemballe, en clignant son petit œil narquois.
— Quand vous ne venez pas, nos femmes s'ennuyont de vous...
C'est lui qui s'ennuyait, le père Lemballe, quand je ne venais pas ; car alors plus de commères ni de commérages, plus de joyeux éclats de rire.
Il faut dire que le père Lemballe était, cette année là, dans tout l'épanouissement de sa prospérité. Il goûtait une félicité au-delà de laquelle il n'imaginait rien. Sa bellemère, la femme Closson, venait de mourir. La pauvre vieille laissait à sa fille, la mère Lemballe, plusieurs pièces de belle et bonne terre entourées de haies vives et de beaux arbres auxquels elle n'avait jamais permis qu'on touchât et que ses héritiers n'auraient que la peine d'abattre. Ces pièces étaient situées tout proche de la maison, avec clos, cour, jardinet, de sorte que, de quelque côté qu'il se tournât, le
père Lemballe pouvait se dire comme le marquis de Carabas : « tout ça, c'est à moi... » Sa fibre de propriétaire vibrait de tressaillements joyeux. Ses petits yeux pétillaient de cupidité satisfaite. Pour la centième fois, il me faisait admirer, estimer, compter ses hêtres magnifiques, ses chênes imposants, ses frênes au feuillage frémissant, ses hauts peupliers d'Italie, plantés en bordure le long de ses champs. Il les évaluait et les convertissait, dans son for intérieur, en beaux écus sonnants. On sentait combien il les avait longtemps et âprement convoités. Pauvre mère Closson ! Il était vraiment bien temps qu'elle trépassât.
— Ces arbres là, voyez-vous, sont à leur grosseur. Ils ne profitent plus... C'est le moment de les fiche à bas... La mère Closson, une bonne femme, mais têtue comme not' baudet, ne voulait pas entendre raison là-dessus, parce qu'ils ont été plantés par son grand-père... — des idées, quoi! — Les gens religionneux sont comme ça... Sa fille, qu'est pour lors ma femme, c'est la même chose. Qu'aile aille à la messe tant qu'aile voudra, aile fait pas de mal ; mais qu'aile se mêle pas de ce qui ne la regarde point. Les arbres, ça, c'est mon affaire.
— Ce n'est pas comme la messe ?
— Moi, j'y vas à Pâques, à la messe; mais n'empêche que le dimanche, quand je suis au champ ou que je bricole à la maison, un coup que la messe sonne, y a pas ; faut que j' m'arrête. Je quitte l'ouvrage.
— Et vous allez au cabaret ?
— Peut-être ben ; mais j'ons le respect tout de même. Voici du reste un mot qui ne manquerait pas aujourd'hui
de le faire traiter de « clérical ». C'était en 1868.
— Je viens de faire un tour à la foire à la Ferté ; on montrait des bêtes féroces, des baladins, et des candidats qui profitaient de l'occasion pour « causer » devant les électeurs. On entrait sans payer; bon! que j'me dis, v'ià mon affaire. J'entre. Y en avait un gros court, pas beau, la tête rentassée dans les épaules, le nez comme un topinambour, quasiment comme le mien.
— Un nez d'ivrogne ?
— Juste ; et des cheveux plats qui graissiont le collet de son habit. I parlait cont' el Pape... Toi, que j' m'ai dit, t'auras pas ma rose...
Il y avait, vous voyez, chez le vieux rural, comme des jets de ces lumières naturelles qui sont quelquefois le privilège des illettrés. Il avait compris d'instinct la corrélation qui pouvait exister entre le pape et la sécurité de ses intérêts. Que de bourgeois, vains de leurs lumières, n'ont pas cette perspicacité !
Malheureusement la paresse faisait le fond de cette nature inculte. Depuis qu'il escomptait la succession de sa bellemère, — et il y avait longtemps — , le père Lamballe ne travaillait plus. Il aurait voulu que ses terres se façonnassent toutes seules; il faisait faire ses labours, — ni plus ni moins qu'un monsieur de la Ville. Il avait toujours toutes sortes d'excellentes raisons pour se croiser les bras, et s'il se complaisait plus que jamais dans la position horizontale qu'il avait adoptée, à côté de moi, c'était, disait-il, que « ça le tenait dans les reins ». Un autre jour, « ça le tenait dans l'épaule ». Revenait-il un peu émcché du village, s'il apercevait sur la route quelqu'un de connaissance, vite, il prenait une démarche pénible et lui criait un « ça me tient dans la quille », à faire compassion. Enfin, ça le tenait toujours quelque part, quand il y avait quelque chose à faire et un coup de collier à donner.
Mais aussitôt qu'arriva la saison propice aux travaux des bûcherons, Lemballe ne songea plus à ses rhumatismes. Il embaucha deux de ses voisins, et tous trois se mirent en devoir d'abattre et de débiter les grands arbres qui faisaient aux champs de la mère Closson de si frais colliers de verdure. Certes ils y allaient gaiement, comme on dit, à grands coups de hâche et de cognée. Tant que dura l'opération, on fit bonne chère ;\ la maison. L'on entendait du dehors le choc des verres, les refrains égrillards, et au milieu de ce bruit confus de convives, des rires éclataient.
— Pauvre mère Closson, s'exclamait une voisine, on
peut dire qu'on aura jeté de l'eau bénite sur sa tombe avec une patte d'oie...
Les arbres ne durèrent pas toujours, duand ils furent bus et mangés, il fallut que le père Lemballe se remît au travail, qu'il allât faire moisson chez le fermier d'à-côté. Cela lui sembla dur de « manouvrer » chez les autres. Il supprima sa vache; ce fut un premier chagrin. Il n'avait plus le mot pour rire comme aux beaux jours où il « jouait du hautbois » avec l'héritage de la mère Closson.
Des années se passèrent. Je quittai Jouarre; mais je vais de temps en temps serrer la main des amis que j'y ai laissés, et chaque fois je poussais jusqu'à Gleret pour revoir le vieux paysan. Je le trouvai, un jour, tout attristé. — « Il y a deux ans que je n'ai bu de vin, me dit-il d'un ton à fendre le cœur, — il est trop cher ; je ne peux plus en acheter... ». On sentait que désormais, sans vin dans son cellier, rien ne l'attachait plus à la vie.
Je le revis une dernière fois. Vous souvient-il de cette promenade où je vous avais entraîné un peu par surprise du côté de Gleret? Nous entrâmes chez le père Lemballe. La saison s'avançait; nous touchions à la fin d'octobre. Les peupliers de la route de Coulommiers s'effeuillaient sous la bise aigre qui soufflait des Louvières. Nous trouvâmes le père Lamballe assis, près de l'âtre, affaissé, l'œil éteint. Il tenait son soufflet à la main, songeur.
— Je m'en retourne, nous dit-il; ;i mon âge, on n'est plus bon qu'à manger les légumes par les racines. J'ai pas peur de la mort. L'homme, c'est comme qui dirait le soufflet que j'ai à la main. Notre âme, c'est le vent de mon soufflet; plus de vent, plus de soufflet.
Quelques mois plus tard, le père Lemballc avait rendu son soufflet à Dieu. Pardonnez-lui, Seigneur! Le pauvre homme ne serait peut-être pas mort sans espérance si quelques bonnes bouteilles avaient consolé ses derniers jours.