MONTG RU-SAINT- HIL AIRE
A Jean Desbrosses.
Tu as toujours fui les colonies d'artistes ; tu grimperais jusque sur les altitudes les plus inaccessibles pour éviter les parasols de tes confrères et pour échapper à ces discussions esthétiques qui nous passionnent, l'hiver, à Paris, mais qui nous paraissent singulièrement misérables et vides lorsque nous nous retrouvons face à face avec la nature, tout pénétrés de ses ardents et féconds effluves. Comme toi, j'ai toujours été partisan du travail solitaire et libre, et comme toi aussi, mais sans quitter les horizons prochains, je recherche volontiers les pays perdus, morts, inabordables, à l'abri des gêneurs et des rapins, et où jamais oncques paysagiste ne planta sa pique.
Sur la foi de je ne sais quel propos, recueilli je ne me
souviens plus où, je crus avoir découvert l'idéal du genre, je veux dire une localité à ce point ignorée de tout le monde que mon conducteur lui-même n'aurait su comment et par où y arriver, si je n'avais pris soin de le guider, ma carte de l'état-major à la main.
C'est Montgru-Saint-Hilaire, un village sans maisons, avec un groupe scolaire construit là pour le principe, un instituteur sans élèves, un maire sans administrés, et un Conseil municipal obligé, pour se constituer, d'emprunter des membres complémentaires à la commune voisine.
Quand je dis « village sans maisons », j'exagère. J'en ai compté jusqu'à trois, en sus de la ferme installée dans les bâtiments d'un ancien couvent et qui constitue le morceau capital du hameau. Il est vrai qu'il y a plus de feux que de maisons, car les habitants à l'exemple de leurs aïeux les Troglodytes des temps préhistoriques, se sont creusé des demeures dans le tuf ; ce qui est un moyen topique d'économiser les frais de contribution, en supprimant le luxe des portes et fenêtres,
La vieille chapelle du monastère, enclavée dans les bâtiments de la ferme sert aux besoins spirituels de ce groupe minuscule. Totalement sacrifiée à l'école qui dévore tous les centimes additionnels, elle tombe en ruines. Un pan de mur s'est écroulé, il y a quelque temps, présage d'effondrements plus considérables. Il y a d'autant plus de mérite à aller y entendre la messe qu'on est moins certain d'en revenir ; car de temps en temps une pierre se détache de la voûte, et risque de dépêcher un des assistants dans un monde meilleur. Je sais bien que le fidèle frappé ainsi au moment où il fait acte de foi, se trouve dans les meilleures conditions pour gagner la félicité éternelle ; mais il en est que cette perspective de passer d'emblée à l'état d'élus réjouit médiocrement. Le curé est encore le plus exposé. Tout à son devoir, on peut lui appliquer le vers d'Horace : « Impavidum ferlent ruinœ »... Le pauvre homme doit s'estimer heureux d'en être quitte jusqu'à présent avec des rhumarismes et de fréquents coryzas, car la maison du
Seigneur est ouverte à tous les courants d'air, et le vent souffle furieusement sur ce petit Mont-Saint-Michel en miniature; — un Mont-Saint-Michel moins la mer, moins les grèves, moins « la merveille ».
Du reste on y officie rarement. Il faut pour cela de grandes occasions, comme la fête patronale, ou le décès d'un des rares habitants de la commune. (Elle en compte 66 avec les écarts). Le curé d'un village voisin vient alors chanter la grand'messe, ou procéder à l'enterrement du défunt dans le cimetière contigu à l'église. C'est à peine si, ces jours-là, le sacristain ose sonner l'unique cloche de peur d'ébranler tout l'édifice.
La ferme est des plus pittoresques avec ses bâtiments incohérents dont quelques-uns tombent de vétusté sans qu'on songe à les réparer puisqu'ils excèdent les besoins de l'exploitation. Elle est entourée sur trois de ses côtés (Est, Sud, Ouest) par la plaine qui lui appartient en grande partie, et domine, au Nord, du haut d'un massif rocheux, un petit vallon marécageux. De ce monticule escarpé, l'œil embrasse par dessus les cimes ondulantes des peupliers les villages qui s'étalent sur la colline opposée, Montchevillon, Le Mcsnil et ses boves curieuses, Montbars, Rosay et son clocher élégant et svelte, quoique de style roman. C'est le fermier de Montgru qui est le maire de la commune. Les amateurs de plaisanteries faciles ajoutent qu'il en est aussi l'évèque, et lui donnent en riant du « Monseigneur ». L'honnête M. Levesque ne s'en fâche pas.
On sait combien les moines s'entendaient à choisir l'emplacement où ils se fixaient en se séparant du monde. Ils voulaient au moins que l'horizon dans lequel ils enfermaient volontairement leur vie de prière et de labeur leur offrit un spécimen abrégé des splendeurs de la création pour mieux stimuler leur ferveur contemplative et les dédommager un peu des rigueurs de leur renoncement. Ils étaient placés à souhait sur le plateau de Montgru. Du haut de leurs jardins en terrasses soutenus par des murailles butées de contreforts qui existent encore en partie, les bons moines pouvaient
suivre du regard les détours capricieux de l'Ourcq qui scintillait au soleil comme une rivière de diamants. De la vallée, montaient jusqu'à eux, les murmures des eaux, les frissonnements du feuillage et les chansons de la fauvette. C'était la solitude, mais aimable et douce. La ferme possède encore quelques épaves de ce passé lointain. On y voit un pigeonnier imposant comme un donjon déchu, une muraille monumentale coupée d'arcs de décharge à plein cintre, portant sur des pilastres bâtis en briques. Seraient-ce les restes d'un cloître ?
Un paysagiste pourrait employer fructueusement quinze jours à Montgru; mais il faudrait y trouver le gîte et la table. Or, M. le Maire n'a pu me délivrer de billet de logement, et pour tous les vulgaires mais inexorables besoins de l'humaine nature, il m'envoyait promener à Breny, distant de plusieurs kilomètres. Cela ne faisait pas mon affaire, d'autant que je n'ai plus vingt-cinq ans. J'aime d'ailleurs à coucher sur mon motif comme le soldat sur le champ de bataille. C'est seulement comme cela qu'on peut se flatter de produire une oeuvre un peu « vécue »... J'estime qu'on ne connaît point un pays à fond quand on ne l'a pas observé, à toutes les heures du jour, sous les mille accidents de l'ombre et de la lumière et qu'on n'a pas vu le soleil y décrire son entière évolution de l'un à l'autre de ses horizons.
Je me contentai donc de crayonner lestement quelques croquis, et guéri de la fantaisie de jouer les Robinson, rôle pour lequel je ne me reconnais aucune aptitude, je repris, avec mon équipage, et non sans vouer à tous les diables le pays inhospitalier que nous quittions, le chemin de Breny. Nous y arrivâmes gelés, l'estomac dans les talons, et nous ne fîmes pas moins fête aux claires flambées de l'âtre qu'à la bonne soupe au salé qui remplit bientôt de son arôme la salle de l'auberge. Nous n'avions pas trouvé, dans tout Montgru, un morceau de pain et de fromage à nous mettre sous la dent, pas même une bouteille de vin pour nous arroser le gosier; mais nous pouvons nous vanter d'avoir
vu, ce jour-là, la chose du monde la plus prodigieuse, la
plus inouïe, la plus phénoménale un village sans
marchand de vin... — Encore y en aura-t-il un, sans doute, aux prochaines élections.