‹ Les campagnes d'un paysagiste;Chapitre 8 sur 20 · MEZY-MOULINS · texte numérisé non relu

MEZY-MOULINS

Jti R. P. iMlIeiiiaiid.

J'ai honte de l'avouer ; je suis propriétaire, et dans un chef-lieu d'arrondissement ! A Jouarre, au moins, j'étais un campagnard, et maintenant, je deviens un provincial ; mais « ce que femme veut, », vous savez le reste. Un paysagiste interné dans une ville, c'est un homme i\ la mer ; seulement, je ne veux pas m'cncotonner dans le bien-ctrc bourgeois, sacrifier une i\ une les libertés du peintre sur l'autel du qu'en dira-t-on, sans lutter encore contre la conspiration des douces habitudes qui vous enlacent, vous amolissent et vous rivent au logis. Le confortable, voilà l'ennemi; et pour déjouer ses pièges et ses surprises, j'ai loué à la station voisine, chez de braves cultivateurs, un (( bucn retiro » où m'attendent mes sabots, ma blouse et une

collection de chapeaux invraisemblables. J'ai là trois chambres blanchies à la chaux avec tout ce qui doit suffire au sage : lit, table, chaises foncées de paille, batterie de cuisine élémentaire, — pour les jours où je reçois. Pas de fauteuil, de tapis, de livres, de journaux, objets endormeurs qui vous induisent en tentation de fainéantise. Une seule distraction, le travail. Peindre ou s'ennuyer, voilà le dilemne. Le choix est bientôt fait.

« Du lieu qui me retient, veux-tu voir le tableau ? » Comme disait Boileau à M. deLamoignon, qu'il ne tutoyait d'ailleurs qu'en vers, et pour les besoins de la prosodie. La maison est en rase campagne. Par ma fenêtre orientée à l'est, filtre un rayon matinal qui m'éveille à l'heure où, dans la cour, les coqs commencent à sonner la diane. J'ai une autre fenêtre au couchant d'où, ma journée faite, je regarde mourir, dans la nuit, les derniers échos du crépuscule ; et, d'un côté comme de l'autre, c'est la plaine riche, féconde, nourricière, coupée par le galon d'argent de la Marne. Pour horizons, le coteau de Chartèves, les fonds de Jaulgonne, la vallée du Surmelin et le village de Mont-Saint- Père, si pittoresque avec sa i ue basse, dans la verdure familière des jardins, et sa rue « d'en haut » s' allongeant sur la crête d\m monticule terminé à sa pointe par le chevet de l'église. L'église, dédiée à Saint Pierre, (patron du pays qu'on nommait jadis Mont-Saint-Pierre) est coiffée d'un clocher en forme d'éteignoir, d'un goût douteux mais caractéristique, qui broche agréablement sur la silhouette du pays.

En face de mon ermitage, les maisons du hameau s'éparpillent par petits groupes, et les dominant toutes de sa masse imposante, une belle église de la fin du xii^ siècle se dresse en pleins champs comme si on l'avait posée là pour le plaisir des yeux.

A moins de cent mètres de mon habitation passe le chemin de fer qui a la discrétion de se dérober derrière un talus. J'entends de chez moi la sonnette d'appel de la gare, et si je suis pris d'une soudaine envie de rentrer à mon

domicile légal, civil et politique, je saisis mon sac et me voilà parti.

A Mezy, je me plonge avec joie dans la vie paysanne, au milieu des oies qui sont le plus bel ornement du hameau, des canards qui barbotent, des vaches qui vont au pâturage, des attelées qui traînent la herse ou la charrue, des troupeaux qui reviennent des champs en modulant, dans le silence du soir, la musique de leurs clochettes. Autant de tableaux dont mon œil se délecte et qui font naître dans ma cervelle mille comparaisons avec les géniales interprétations des maîtres, les Troyon, les Corot, les Daubigny, les Chintrcuil, les Millet.

A côté de ces maîtres d'hier, que ma pensée évoque, je pourrais citer un jeune maître d'aujourd'hui avec lequel j'entre en communication d'une fiiçon moins imaginaire. Le pays redit son talent à chaque pas. A tout moment, apparaissent les motifs qu'il lui a empruntés et dont il a su faire des œuvres charmantes, et ce maître, ce peintre, cet ami, il est là, tout près; le pont à passer et je lui serre la main. S'il est vrai qu'un voisin est indispensable à la campagne pour l'hygiène de l'esprit, je puis remercier ma bonne étoile qui m'a donné pour voisin Léon Lhermittc. Son ardeur me fouette, son intelligence m'éclaire, sa gaîté me rajeunit. On ne vit pas seulement de pain — et de lapin — dit l'Ecriture. Il f;iut encore y joindre la parole du maître. Je vais, quand il me plaît, recueillir à Mont- Saint-Père cette manne réconfortante.

Oserai-je parler maintenant de mes innocents loisirs d'amateur alors qu'autour de moi tout me répète le nom de Lhermitte ? Tandis que j'esquisse à grand'peinc le décor et la scène, il y met, lui, les personnages et l'action. A la vie des choses, il ajoute la vie de l'iiumanité. Aussi je ne retrouve pas seulement Lhermitte sur le sol que je foule, dans les horizons qui m'entourent; mais je coudoie ses vignerons, ses f;ineuses, ses moissonneurs, ses faucheurs, et la belle coquette de village qui a posé pour sa vendangeuse du Salon de i88.(. Pour ne parler que de Mezy et de

ses abords — car Mont-Saint-Père est à Lhermitte par droit de conquête et par droit de naissance, — je retrouve le dessinateur impeccable, le fusiniste prestigieux, à la ferme du rû Chailly, vieux fief qui baigne comme autrefois dans l'eau de ses fossés, dans la plaine de Crézancy, à Breçay, à Moulins, à la ferme des Grèves qui a conservé encore ses grands airs de château.

Les Grèves se trouvent à une assez grande distance de Mezy, sur le plateau que les populations locales désignent sous le nom de « La Brie ». C'était un château avec ses dépendances où les cultivateurs d'alentour venaient payer les diverses contributions et redevances dont leurs fermes étaient grevées ; d'où le nom qu'il a conservé.

Ce domaine a successivement appartenu à M""" d'Argouges, à M. de Thelusson, à M. de Rougemont son gendre, à Madame la baronne Des Jardins. Une partie du domaine, ce qu'on appelle encore « le château », appartient aujourd'hui à d'anciens cultivateurs, bien connus dans le pays, les Vallée. Dans une pointe que j'ai poussée jusque-là, à l'aventure, je n'ai eu qu'à me louer de leur accueil et j'ai eu l'agréable surprise de trouver aux Grèves , en plus de l'hospitalité la plus cordiale, ce vieux bon sens de terroir qui se fait rare aujourd'hui et cette verve gauloise dont la tradition tend également à se perdre. J'ai fait mieux que de retourner à la ferme des Grèves, je l'ai indiquée à Lhermitte qui en a rapporté d'exquises pages, grâce auxquelles les Grèves tiennent dès à présent dans son oeuvre une place qui ne sera pas oubliée.

Sans aller si loin, je retrouve encore Lhermitte, sur le bord gazonné de la Marne, où je vois ses flotteurs manier les longues pièces de bois et confectionner le train qui descendra jusqu'à Paris. Je le revois surtout dans l'égUse qui lui a inspiré plusieurs de ses fusains les mieux réussis. Voici le bas-côté méridional avec la porte grande ouverte par où se glisse une large coulée de soleil. Un vieillard et un enfant se détachent en silhouettes vigoureuses sur ce foyer de lumière. A droite, dans un banc, une femme fait sa

prière. La grande nef a fourni à Lhermitte le cadre d'une autre belle composition : « La bénédiction épiscopale » que l'artiste a reproduite, pour la plus grande joie des connaisseurs, dans une eau forte charmante d'effet et de sentiment.

L'église de Mezy, ancienne abbatiale d'un couvent 'de moines rouges, comme disent les habitants, est bien digne, d'ailleurs, de l'attention des amateurs et des artistes par la pureté de son style ogival primitif, par l'harmonie de ses proportions, par l'élégance de son chevet, par le caractère

de ses piliers massifs au-dessus desquels règne une galerie légère — la grâce unie à la force. — C'est un spécimen remarquable d'une belle époque qu'on trouve rarement aussi homogène et aussi complet. Ses dimensions, quoique fort restreintes comparativement à celles de nos grandes basiliques, excèdent de beaucoup les besoins des deux villages auxquels elle est affectée. Les habitants n'y viennent guère qu'aux jours de baptême, de mariage et d'enterrement. C'est le curé de Crézancy qui la dessert. L'état d'abandon et de délabrement où nous la voyons ajoute encore à sa beauté le ragoût du pittoresque. Inutile de dire qu'elle est classée aux monuments historiques — hommage tout platonique d'ailleurs.

L'importance de l'édifice, par rapport aux populations, autorise à croire qu'une abbaye a dû en effet exister en cet endroit. Ce fait est encore attesté par la découverte de substructions faites aux abords de l'église par des laboureurs, et par certains détails caractéristiques, cheminées en pierre ou moulures de fenêtres, que nous avons pu voir dans les maisons voisines en partie disparues aujourd'hui.

Malgré la belle symétrie de la façade ornée d'une rose à meneaux concentriques ; malgré ses contreforts d'un jet hardi, la sveltesse de son abside octogonale, l'extérieur est moins intéressant encore que l'intérieur. Le clocher, planté sur le centre, fait assez triste figure avec son toit en bâtière et contraste d'une manière fâcheuse avec le style élégant et pur de l'édifice.

Une note trouvée dans les registres de la commune nous donne l'explication de cette dissonnance. Le clocher s'écroula en 1680. Le pignon d'un des contreforts, de ceux précisément qui butent la base du clocher porte la date 1685, qui pourrait bien être celle delà reconstruction. Mais les fonds manquant sans doute, et aussi les beaux élans des époques de foi, l'architecte au lieu de s'inspirer de l'ancien clocher qui était, dit la note précitée, « un des plus beaux de la rivière », s'est contenté de consolider ce qui en restait.

On peut remarquer, à l'intérieur, que le triforium s'in-

terrompt sous la partie correspondante au clocher. Est-ce la chute de celui-ci qui a causé cette lacune. On voit en cet endroit les traces de replâtrages relativement récents qui donnent de la vraisemblance à cette supposition. On aura trouvé plus expéditif et plus économique de boucher les arcatures détériorées que de les rétablir.

L'église est un peu enterrée. Le sol extérieur s'étant exhaussé, comme il arrive presque toujours, par l'effet naturel du temps. On descend quelques marches sous un porche latéral pour retrouver le niveau de la nef. Suivant le vieil et touchant usage, le cimetière règne tout autour de l'Eglise.

Oh ! Ce cimetière de Mezy, tout enverduré et fleuri, où rit le soleil, ne semble-t-il pas tout faire pour éloigner ce cortège d'idées tristes qui d'ordinaire, en pareil lieu, vous serrent le cœur et vous font courir, à fleur d'épiderme, un petit frisson glacé. Sauf à Rolleboise et à Chantemels, près La Roche-Guyon, je n'ai jamais vu de cimetière où un paysagiste se résignerait plus facilement à dormir son dernier sommeil. Par les brèches de ses murs en pierres sèches, on aperçoit au loin, dans le bleu, Mont-Saint-Père, et Chartèves. Sur les décombres produits par ces éboulements, poussent et s'enchevêtrent les lierres, les ronces, les clématites. Les tombes se cachent sous les végétations qui couvrent le sol. C'est à peine si, de place en place, une petite croix de bois peint en noir émerge d'un inextricable lacis de lianes, de liserons, de pervenches, de rosiers. Les asters, les phloxs, les valériennes, les scabieuses, les chrysanthèmes se propagent d'eux-mêmes de tombe en tombe comme pour réparer l'oubli de ceux qui survivent. Le plus souvent la croix rongée par les mousses et les lichens a disparu tout à fait; seulement la terre bossuée d'un léger renflement indique qu'il y a là quelque chose qui a pensé, aimé, vécu comme nous.

Sauf une dalle posée sur champ, qu'enlace un églantier inséparablement lié à la pierre, — hommage d'une veuve inconsolable mais promptement remariée, — il n'y a guère, dans le cimetière de Mezy, que des croix de bois ou de fer mangé de rouille. Pas de ces monuments fastueux, avec ces profusions de couronnes et d'inscriptions qui prolongent jusque dans la mort les vanités de la vie. On se croirait dans un jardin abandonné où les fleurs persistent sous l'envahissement des plantes parasites. Quelle différence entre ces humbles cimetières de campagne tout pleins de brises et d'éclosions, et ces navrantes nécropoles parisiennes avec leur terre incessamment remuée, leurs rangs pressés de sépultures, leurs rues de tombes alignées et drues qui ont l'air de vous dire : « Prenez la file et dépêchons ! » — Dame ! on est toujours un peu comme le lièvre de « la

cuisinière bourgeoise » : on préfère attendre... Et à Mezy il semble que la mort va moins vite... et qu'on y meurt le plus tard possible... quand on ne peut plus faire autrement. L'air y est si pur; le travail des champs est si sain !

Tout chante si bien la vie dans ce jardin funéraire qu'on oublierait le caractère sacré du lieu si une croix monumentale qui veille sur tous les trépassés couchés à ses pieds ne nous rappelait où nous sommes. Cette croix monolithe (i) s'élance, svelte et légère, d'un emmarchement circulaire qui forme piédestal. La colonne passe à travers une tablette d'autel portée sur quatre statuettes adossées à des colonnettes, et tellement effritées qu'il est difficile de décider quels personnages elles figurent. Le sommet de la croix n'existe plus, et le croisillon dont le médaillon central représentait sans doute, comme dans le monument similaire de Jouarre, d'un côté le Christ et de l'autre la Vierge, a été remplacé par une simple croix en fer aux branches terminées par trois fleurons. Tout incomplète qu'elle est, elle s'harmonise si bien avec le grand ciel clair et les lointains bleuissants, avec les herbes plantureuses du premier plan, et les verts puissants des noyers voisins que je voulus la peindre, et aussi le porche de l'église, et encore la porte du cimetière coiffée de son comble d'ardoise. Je vécus donc pendant plusieurs jours ;\ même les tombes, plongeant dans l'herbe jusqu'au genou, m'identifiant si bien avec ce coin paisible que je l'appelais déjà imprudemment : « mon cimetière. » Je remercie la Providence de ne m'avoir pas pris au mot. Je goûtais comme une âpre joie à me sentir vivre, penser, agir sur ce sol qui recélait, dans ses flancs, l'insondable mystère du jamais plus. En songeant aux malheureux qui gisaient sous mes pieds, je prenais plus entièrement conscience de mon « moi », et me répétais avec Descartes : « Je peins, donc j'existe. » Je me complaisais dans le sot orgueil de vivre, lorsqu'en sortant

(i) La croix du cimcticrc do Mczy a été décrite et dessiiict: p.ir Viollct-le-Duc : « Dictionnaire de l'architecture, tome IV, pages 454-435. »

du funèbre enclos, je lus sur le porche cet avertissement sans frais : « Hodie mihi, cras tibi. »

Ce latin réfrigérant agit sur moi à la façon d'une douche. Encore que vraies, il est des choses qu'on n'aime pas à s'entendre dire. Heureusement notre légèreté est un bienfait de la Providence, et c'est le privilège de la vie qu'elle ne peut comprendre la mort. Le talon tourné nous ne voyons plus dans ce Demain fatidique, terrifiant, inexorable, qu'une simple figure de rhétorique qu'il ne faut pas prendre au pied de la lettre. Demain, cela veut dire : plus tard... bien loin. « Je travaillerai demain », déclare le paresseux. « Demain, je raserai gratis », promet un facétieux perruquier. « A demain les affaires sérieuses » dit l'homme d'État qu'appelle le plaisir; — et pourtant, qui sait?... Demain, c'est peutêtre aujourd'hui

Post-Scriptum. — J'ai décrit ici le cimetière de Mezy (Aisne), dans l'état où je l'ai trouvé il y a quinze ans. Il est bien changé depuis cette époque. Des monuments en pierre toute blanche encore, clos de balustrades en fer, s'y voient aujourd'hui en assez grand nombre. On se met, partout à présent, même au village, en frais somptuaires. Mais le culte et le respect des morts se mesurent-ils toujours au luxe des sépultures ?

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