‹ Les campagnes de 1799. Souvarow en ItalieChapitre 55 sur 112 · Rapport de M. de Mêlas · texte numérisé non relu

Rapport de M. de Mêlas

Mêlas en faisant chercher Ott, qu'il blâma vivement de n'avoir pas su, ayant des troupes fraîches et nombreuses, retarder au moins la retraite qu'effectuait Watrin. 11 le chargea, pour lui faire regagner sa confiance, de rallier à son corps les divisions Hohenzollern et Kleneau; puis, comme il connaissait bien le terrain, vers Modène, de poursuivre les Français à outrance, de les anéantir ou de leur fermer la route de Gènes*.

Mais Ott ne put exécuter les ordres de Souvarow, car Macdonald, avec une énergie que tout le monde admira, sut organiser, quoique ses troupes fussent épuisées de fatigue, une belle retraite {'), Le 24 juin, on se battit furieusement à Sasuolo et à Pistoya. De Pistoya, l'armée républicaine, engagée sur la route de Rome, tournait à droite, dans l'Apennin et descendait vers Spezia, afin d'aller à Gênes, au plus vite.

La tente de Souvarow fut dressée, le 22 juin, au camp de Larda, où il apprit que Moreau qui, après avoir repoussé les lignes du général Bellegarde, s'était concentré devant Tortone, recule enfin et que Lapoype, envoyé au plu?» vite par le chef de l'armée d'Italie au secours de Macdonald a été battu le 20, dans Lazzaretto, près Bobbio, ce dernier succès dû à l'énergie du colonel Valezky. Il apprend aussi que, dans les Alpes, sur les versants piémonlais et helvétiques, du Mon t-Cenis jusqu'au Spliigen, 20 bataillons austro-russes ferment les passages et les sentiers par lesquels des renforts français pouvaient tenter de pénétrer en Italie.

1. L'armée, dite de poursuite, était formée de 14 bataillons, 6 escadrons, i5 pièces de canon. Tof 2.000 chevaux. (Arcli. Guerre de Vienne.)

Ces derniers succès, les complimenls îles llatlouis, Tenthousiasme que lui montre Tarmik? viclorieiise, exaltent encore Timagination deSoiivurow; prenant h peine le temps de se reposer, et, pour niiMllir de nouveaux lauriers, il veut s'engagoi dans \v chemin de Paris; mais, au moment départir* tlr^s instructions, envoyées par François II, détruisirent ses ambitieux calculs et portèrent à ses espérances un coup funeste en subordonnant à certainN ovénemonts la conquête de la France.

Dans ce temps, M. de Kray denumtlail itislamment des renforts pour presser le sir^^tMl*^ Maiiloue, ville bien défendue. La cour de Xienin^ aiijiyyaît toutes les réclamations du général aiilricliien. Bieu que Souvarovv ne Taimât point, il m* vil coutrainl, sous peine d'être disgracié, de lui envoyer, au [jIus vite, quelques régiments.

Le 23, à neuf heures du matin, le niiiiéclial quittait Larda. Chasteler et un brillMiit rlal-major raccompagnaient. Ils se rendaient U Plaisance, où Souvarow, après avoir « hlché les cosai|nrs dans la campagne », allait loger au palais StnlU, tlans vHie chambre que Bonaparte, Massena « l Macdonald avaient déjà occupé.

Sous les fenêtres de ce palais, h la iitassr rurroc, aux teintes rougeàtres et aux lounles trtilures, un peuple sorti des bouges du quartier Hnr^h<'lh> vint acclamer le vainqueur. Les acclauj^itiims Ar ii^lh» vile populace lui furent douces à entendre. Il ur se lassa point des Evviva il viaceimf* l'nnvianl \\^> lugubres gémissements s'élevant di^ IV^Jisi^ v<iisine de San-Agostino, transformée en hùpilaL

Des Russes et des Français, malhenreust^s vie-

2^8 LKS campa(;nes DR 1799

times de cette effroyable guerre, agonisaient là, imploraient dans leur df^tresse ces étranges visions qui passent au chevet des mourants ; beaucoup criaient des blasphèmes ou des malédictions, comme si cela pouvait éteindre la douleur torturant leur chair.

Le peuple s'étant éloigné, Souvarow se rendit aussitôt a San-Agostino pour visiter les blessés austro-russes. La nuit tombait, sous des nuages épais. Le maréchal vit, du seuil, que la nef et les bas-côtés du temple étaient tapissés de paille et de foin. A travers les verrières polychromes glissaient les flammes des éclairs décrivant au dehors de fulgurants zigzags sur la nuée orageuse. Le brosseur du maréchal, un grenadier, portait une torche et le précédait, d'un pas lent, entre les crèches des Français laissés sans soins, mangés de gangrène, brûlés de fièvre, ce qui faisait que beaucoup déliraient. Le farouche Moscovite étant arrivé devant cet horrible tableau, qui représentait, en somme, un lendemain de bataille, plus de cent blessés, comme si quelqu'un l'avait nommé, se dressèrent soudain le long des colonnes, serrèrent les poings, tandis que la fureur crispait leurs visages. Quelques-uns, restés couchés, tendirent, hors de leurs manteaux plaqués de sang, des moignons noirs. D'autres découvrirent d'affreuses plaies toutes purulentes, et un grand cri, où perçait la colère, s'éleva jusqu'à la voûte de l'édilice: « — A bas les tyrans! »

Alors l'exécuteur d'Isniaëlia pâlit. Il serra nerveusement sa canne. Il eut sans doute la sinistre pensée de faire achever les malheureux laissés à sa discrétion. Il marcha vers un grenadier à la mâchoire

BATAILLK DE LA TRERIA 280

fracassée... Fut-il retenu, sageaient conseillé par Chasteler, ou une lueur de raison lui vînt-elle, au moment d'accomplir le plus odieux des crimes, que sa colère parut s'éteindre tout h coup? Le général « En avant », fit admirer aux officiers qui l'accompagnaient le courage des moribonds, Ténergie de quelques blessés, le calme étendu sur le visage des morts ; et, sans avoir vu les siens, entassés au fond de ce sanctuaire, devenu une dômerie, incommodé par l'odeur que répandaient les cadavres, il se retira et recommanda, peu après, tous les malades h la sollicitude des médecins autrichiens. Comme Souvarow sortait de Téglise. on lui rapporta les plaintes des bourgeois de la ville, molestés depuis trois jours par une division russe. Alors, trouvant ces réclamations exagérées et intempestives, le maréchal permit le pillage dans la ville ; puis, pour que son entourage pût s'amuser à Taise, on arracha des couvents les saintes filles vouées à Dieu^ Bientôt, dans la vieille cité des Farnèse, s'éleva des cris d'épouvante et de douleur. Une orgie, comme en vit jadis Babylone et Rome, remplit cette nuit, où cinquante officiers se déshonorèrent dans la compagnie d'une soldatesque avinée. Au long des ruelles, on vit passer des processions d'hommes titubant et traînant de pauvres créatures à demi nues, aux cheveux dénoués. Sur chaque carrefour, le soldat puisait, à grande coupe, aux tonneaux de vin. Entre capitaines et soldats, on se disputait une femme, le fusil ou le sabre à la main. Des voix rauques hurlaient, sur la place du

Page 1