‹ Les campagnes de 1799. Souvarow en ItalieChapitre 58 sur 112 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

OPÉRATIONS DK MOREAr

Situation de rartnée républicaine, le 20 mai. — Marche audacieuse des Français vers Turin. — Les canons et les équipages franchissent le Mont-Cenis. — Moreau va occuper (jénes. — Etat d'esprit des Génois. — Evolutions faites pour aller à la rencontre de Macdonald — Levée du blocus de l'ortone. — Sanglant combat devant San-Giuliàno. — Les Républicains sont fon-és de rentrer dans l'Apennin. — Capitulation de la citadelle de Turin. — Reddition d'Alexandrie. — Arrivée à Gènes de l'îirmée de Naples. — Joubert remplace Moreau. — Marche des troupes vers Novi. — Echelonnement de l'armée d'Italie, le i\ août 4 7î*9.

Moreaa était, le 20 mai, dans une situation telle qu'un chef d'armée moins énergique eût certainement désespéré d'en sortir autrement qu'en se rendant. Déjà ses ennemis publiaient que c'était pour lui le seul parti raisonnable à prendre. En effet, il était entouré d'insurgés impitoyables. Les cols du Mont-Cenis, de Tende et de la Bocchetta, cVst-à-dire trois chemins d'évacuation, lui étaient fermés. De plus, il était serré de près par une armée considérable, qui avait hâte d'anéantir quelques faibles bataillons. Et ses soldats, exténués par des marches et des contremarches, manquaient le plus souvent de vivres. Entre deux étapes, la cartouchière étant vide, on ne savait pas en quel lieu le pourvoyeur trouverait des munitions. Aucun gîte, aucun camp.

aucune ville n*étaienl de sûres retraites ; et, pour augmenter encore les difficultés d'une situation périlleuse, un lourd parc d'artillerie allait ralentir la marche de Tarmée, s'il lui fallait se retirer vers la frontière.

Mais, regardant de haut le péril et rassurant ses lieutenants timorés, Moreau manœuvra avec tant d'habileté qu'il renversa les espérances de ses adversaires*. Fier et habile soldat, à cette époque, il sut acquérir en Piémont le renom d'un grand capitaine, môme dans la défaite ; renom qu'une défaillance ou une complaisance envers Pichegru devait ternir à jamais, quelques années plus tard.

11 avait envoyé Victor, dont la bravoure et l'activité étaient connues de l'armée, vers Gênes, ville menacée par une escadre anglaise; il le mettait provisoirement à la disposition de Pérignon, commandant alors dans le pays ligurien et qui dirigeait son nouveau subordonné sur la route où passerait Macdonald. Lui-même allait mettre en œuvre des moyens propres à donner le change aux ennemis, pour sauver son artillerie et ses bagages.

Pour assurer l'exécution des plans du général en chef, l'armée française, qui était réduite à 10. 000 hommes, sortait d'Asti le 28 mai. Rendue très mobile, elle envahissait toute la plaine, au nord, menaçait bientôt Garignano et Montecalieri,

1. La conduilc des deux adversaires fut ainsi jugée par Tarchiduc Charles : « La campagne de Souvarow fut brillante; celle de Moreau n'élail que savante. Le général russe, avec des forces bien supérieures, se rendit maître de plusieurs forteresses et d'une grande étendue de pays. Le général français, par sa sagesse, empêcha la ruine d'une armée peu nombreuse et arrêta les progrès de son adversaire par des manœuvres prudentes et par sa constante fermeté. » {Campagnes de 179^, p. 26.}

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chassait des postes ennemis garnissant plusieurs villages et forçait les Austro-Russes échelonnés le long de la Bormida à se rassembler vers Valence, pour éviter d'ùlre coupés. Sur une immense étendue, les cosaques jetaient Talarme. Des espions, stylés par Moreau, répandaient la nouvelle que l'armée républicaine, considérablement grossie, allait reprendre Turin, délivrer Fiorella et rétablir ses communications avec le Valais, vers lequel Massena s'avançait, croyait-on, à grands pas. Effrayés, les alliés abandonnaient leurs postes d'observation, se concentraient autour de la capitale sarde où Souvarow arrivait.

Ces manœuvres de Tennemi, prévues d ailleurs par Moreau, facilitaient sa tâche. Le l*"" juin, deux de ses régiments de cavalerie occupaient Rivoli, déblayaient la route de Suze, encore infestée d'insurgés. Derrière ces cavaliers, dont Taudacieuse pointe étonna Bagration , les pontonniers rendaient, en une nuit, le chemin d'Avigliana au Pas de Suze praticable. Cela fait, des canons, des voitures et des chariots, 310 attelages, défilaient en 2 colonnes, les 2, 3 et 4 juin, dans Pignerol et dans Orbassano. A la suite de ces équipages chargés de matériel, 1.200 prisonniers, Russes et Autrichiens, étaient conduits à Grenoble. Puis le Mont-(]enis était gardé'.

1. A partir du 4 juin, le Mont-Cenis fut gardé par 700 hommes de la 26* iéj(ère venant de Brinnron et 300 hommes du corps de l'ftdjudant-^énéral Plavifirny. (Arc'h. Guerre. Rapport de Ledoyon). On déposait à Feneslrelle, le 6 prairial, M canons de 8, 4 de 4, i de 3, 1 obusiers de 6 pouces, 1 de 5 1/2, 3 de H, 3 de 4, 2 caissons d'outils, 8 fourgons, 1 caisson d'obusiier, 6 forges de campagne, un immense approvisio-mement de munitions do guerre (Arrh. Guerre. Rapporl fait le 6 fruetidor par le garde d'artillerie Chivola.)

29 s LKS <:AMPA(iNRS DK «1Î)0

Cette opération accomplie, h la Imrbe de l'ennemi, Moreau ramenait sa troupe vers le snd. Il rétablissait de Cherasco à Fossano, sur une ligne facile h défendre; il la ravitaillait, la remettait encon» en marche après que Grouchy eut emporté de vive force Mondovi, Coni et Ceva, et il faisait rouvrir, en quelques jours, la route du col de Tende.

Souvarow appelait de nouveau les Piémontais aux armes*. Ses troupes fermaient encore les passages des Alpes au nord et à Touest du IMémont, ce qui força Moreau à rentrer dans TApeunin, où il occupa la vallée de (iaressio, donnant comme instrutioDS k Grouchy, devenu chef de Tarrière-garde, de placer des garnisons à Settepani, Melogno, Albenga, et, ces instructions données, le général en chef se rendit à (iônes.

Gènes va devenir, en Italie, le dernier rempart que défendront à outrance les soldats français. Dans cette ville, bien située et fort riche, le parti oligar-

1. Proclamation de Souvarow, traduite de l'italien : «Du haut den Alpes où le général Moreau s*est réfugié, il uienace encore les habitants de la plaine. 11 ignore donc (|u'ils sont défendus par une année nombreuse, bien pourvue de tout, possédant nombre de forteresses, et, qui plus est, appelée par les vœux du peuple et bénie du Tout-Puissant, dont clic veut rétablir les autels renversés par la licence et l'impiété.

« Le nouveau Gouvernement Français a-t-il apporté le bonheur? Vos nroprictés n'ont-elles point été ravagées?

« Vos fils sont arrachés du sein des familles éplorées pour assouvir l'ambition immorale du Directoire.

« Incapables i\Q résister à l'impétuosité des troupes austrorusses, ils les calomnient, ne pouvant les vaincre.

« Les événements de Rastadt, présentés sous une forme mensongère, servent de prétexte à un Direcloirc sanguinaire pour diriger une armée de vengeance dont l'effet seni aussi peu réel que la cause en est peu véridique.

<« Peuple, si vous vous armez, c'est eontre les usurpateurs du pouvoir et vos tyrans démagogues. >> (Arch. de Lodi.)

chique n avait point désarmé depuis 1797, année où Bonaparte avait fait proclamer la République ligurienne. Les batailles perdues devant Vérone et la défaite de Vaprio, publiées le 1" mai 1799, par Belleville, chargé d'atfaires du Directoire*, ont ranimé les espérances de ce parti hostile à Tinlluence française et lui font croire qu'il reprendra bientôt les rônes du pouvoir.

Mais il avait compté sans Ténergie de Belleville qui, ne jugeant point nécessaire d'en référer à son gouvernement, prit de son chef contre les aristocrates et contre leurs partisans d'exceptionnelles mesures de rigueur. « l/inquisition odieuse dune soldatesque brutale chassa la Liberté de Gênes », dit un pamphlet. En effet, lexil des Doria fut prolongé. La perquisition viola les foyers, fouilla les

1. « 11 floréal an VU de la République. Le consul général de la République française à G Anes, au Directoire de la République ligurienne : — (iitoyens Directeurs. — Je m'empresse de vous transmettre la nouvelle que je reçois du quartier général. Le 8 floréal, Tennerni attaqua l'armée républicaine sur TAdda, au moment où le général Moreau en prenait le commandement ; après une résistance vigoureuse, après avoir fait 2.000 prisonniers, il fallut céder au nombre.

« Le 9, l'armée, réduite à 25.000 hommes, a pris position sur le Tessin. Le quartier général est à Pavie. Le général Lemoine a porté sa division en avant de Tortone, pour conserver et assurer sa communication avec G(^nes.

« Le général Dessolle, qui m'écrit, m'assure que le changement de général a communiqué une ardeur nouvelle à l'armée, épuisée de fatigues et de combats,

« Ce n'est pas à des Républicains qu'il faut dissimuler le danger; il est grand, sans doute, mais des renforts arrivent à marches forcées; mais une flotte française de 24 vaisseaux de ligne est arrivée au Ferrol ; elle a fait sa jonction avec une flotte espagnole ; bientôt ces forces imposantes, auxquelles l'ennemi n'a à opposer qu'une escadre de 16 vaisseaux, seront dans la Méditerranée. Ainsi, si les Liguriens restent unis et calmes, s'ils ont confiance dans le courage des Français qui, en périssant pour la Liberté, bénissent la cause sacrée à laquelle ils sacrifient leur vie, je puis encore leur promettre de l'Espérance. » {Moniteur Ligure, du 2 mai 1799.^

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alcôves, jusqu'aux pacifiques retraites des monastères. On expulsa, sans arguer même un motif plausible, nombre de citoyens signalés par leurs ennemis à Tattcntion des pouvoirs publics. Pérignon se vit, comme gouverneur de la Ligurie, investi de pouvoirs extraordinaires ; il s'en servit d ailleurs pour reprimer avec la dernière sévérité deux mouvements populaires partis du quartier de la Marine.

L'ordre assuré dans la ville, Pérignon assurait la défense des côtes sans cesse insultées par les croisières anglaises. Anses, golfes, bourgades, étaient armés de batteries; on armait aussi les corsaires, dont la bravoure s'exerçait surtout dans des expéditions nocturnes. Si l'aile droite du corps d'occupation étendait sa gauche vers Savone, en faisant face au nord, sa droite occupait Pontremoli, au défilé de la route de Parme, un lieu fortifié par la nature, où le général Victor attendrait qu'apparut Tarmée de Naples.

On conjectura, dans Gènes, que l'arrivée sur rade, dans la matinée du 3 juin, d'une puissante escadre française, 26 navires, événement suivi de l'entrée, à trois heures de Taprès-midi, du général Moreau ^ devait être le premier acte de ce fameux plan de campagne qui placerait encore l'Italie sous la domination française, disaient les Républicains.

Pourtant Moreau et l'amiral Gantheaume n'échangeaient, dans la soirée, que des visites de politesse. Tandis que le premier assumait la tâche d'observer et d'arrêter, le cas échéant, les Austro-Russes, le

1. « A trois heures du soir, le général Moreau, arrivé duPonente, est entré dans Gènes, accompagne de plusieurs généraux. » {Manuscrit inédit de Giacomo Ginvibone^ p. 1.)

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second allait, apr^s s\Hre ravitaillé, tenter de disperser les escadres anglaises pour rouvrir aux dépêches et au commerce le chemin maritime «le la Corse.

Moreau exigeait qu'il fiU pourvu immédiatement aux plus pressants besoins de ses soldats. Les banquiers génois achèteraient la protection des baïonnettes françaises en payant la solde arriérée, sans pouvoir prétendre que leurs caisses fussent vides. La bourgeoisie menacée, en cette occurrence, du régime tant redouté des garnisaires, se déclarait sans moyens lorsqu'on exigeait d'elle un versement de 1.500.000 francs. Cependant Maglione, le nouveau président du Gouvernement ligurien, obtenait 3 millions d'une taxe frappant les ex-nobles et du paiement resté suspensif des biens nationaux ^ (irâce à ces subsides, la ville se trouvait préservée d'une exécution promise par Moreau.

Ayant eu la déception de ne pouvoir augmenter ses effectifs, tant réduits par des maladies et des désertions, des troupes que Massena lui avait envoyées de Zurich et qui avaient été arrêtées dans le Valais, Moreau se montrait très inquiet, mais h son état-major seulement, du manque de nouvelles de Tarmée de Naples. Où était cette armée? A Rome ou h Florence? Ni les matelots d'un bateau parti de

1. Le 8 juin 1790, Maglione fit établir 4 listes de contributions. Sur la 1", où figurent les nobles et les riches, dont les Pallavicini, les Durazzo, les Kerrari les Doria, les Spinola, le cbifTre atteint 1.023.000 livres. Sur la 2* liste figure le recouvrement du prix de vente des biens nat ionaux ; Maglione y est inscrit pour 1 0.000 livres ; le total de la liste s'élève à 601.000 livres. La 3- liste est de 515.500 livres; la i" de i.528.r>00 livres. Total dos 4 listes : 3.674.000 livres. (Arch. d'Etat de Gênes. Actes du Directoire exécutif, an II.)

Civitta-Vecchia, ni un courrier arrivé d'Ancône ne pouvaient le renseigner à ce sujet. Enfin, le 14 juin, un émissaire toscan Tinformait que le général Macdonald, s'étant engagé avec de belles troupes sur la route de Modène, allait certainement pousser jusqu'à Plaisance, et marcher, de là, vers Alexandrie. Donc il fallait se porter à sa rencontre, sans perdre une minute, écarter de son chemin les forces enne- I mies qui Tattendaicnt au passage.

I Avec une armée prête à agir et tn>s mobile, on aurait

1^ réussi sans doute à contrarier d'abord la marche de

^ Souvarow, à le battre ensuite, car le généralissime

I se plaçait imprudemment entre deux armées; mais,

avec une armée dispersée dans TApennin et vivant au jour le jour, on mettait quarante-huit heures à la réunir et à l'approvisionner. Le 16 juin seulement, 1 1. 000 hommes furent massés entre Gavi et Serravalle,sur lespentesd'uncoteau. Le 17, àdeuxheures du soir, Moreau sortit de G(>nes, laissé à la garde vigilante de Pérignon ; et, accompagné de Dessolle, encore chef de l'état-major, il faisait galoper son cheval jusqu'à Sampier d'Arena. De là, il allait à Novi; il avait formé, en route, l'audacieux projet de pousser toutes les forces austro-russes sur la rive droite de la Bormida. 11 ignorait alors que Souvarow était vers la Trebia.

Arrivée à Tortone, sa droite gravirait les collines de Villalvernia et de Vargi, atteindrait Bobbio où le général Lapoype, avec 2.500 Liguriens et Fran- I gais, était en observation depuis quelques jours.

Bobbio aurait pu c^lre le lieu de réunion des deux armées républicaines. De ce point, en manœuvrant diligemment, Moreau se serait jeté sur le tlanc droit

OPÉRATIONS DE MOREAIT '^O^i

de Souvarow. Mais comment parvenir k instruire Macdomild de ce projet? Aucun courrier ne passa h travers les lignes austro-russes. Aucun paysan ne se laissa corrompre. Les insurgés, qui sont rentré en campagne, assassinent cinq officiers partis aux renseignements. #

Le 17, le soir, Tavant-garde de la division Grenier occupait Serravalle. Grouchy avait cheminé sans peine de Gavi à Novi, sur un chemin en lacets, long de 9 kilomètres. Une pointe, poussée par la cavalerie, avait enlevé 60 prisonniers dans Cassano- Spinola. On canonnait Pozzolo.

Cette marche et ce coup de main effrayèrent Bellegarde, h qui on avait rapporté que 30.000 Français allaient attaquer ses troupes. Aussi il prenait d'extraordinaires mesures pour arrêter Tagresseur^ Et, pendant que Tennemi se préparait à résister à tous les assauts, Grenier descendait k grands pas la rive droite de la Scrivia. Grouchy, pressé d'obtenir des succès occupait Betole, Pasturana, Capriata d'Orba et chassait, de leurs postes avancés, plusieurs détachements autrichiens. Le 18, le soir, les deux généraux français s'arrêtaient à 15 kilomètres de Tortonc.

Sur le point d'être entouré, Alcani évacua précipitamment son camp, d'où il poussait activement le siège du Château de Tortone ; et il dirigea ses

\. Le n juin, Bellegarde retirait son infanterie de Pozzolo-Formigaru, Novi, Capriata. Il prenait un caiop à la Spinetta, avec 3 bataillons et 4 escadrons. Les avant-postes furent placés entre rOrba et la Scrivia. Des postes d'avis à Novi et à Capriata. Le blocus de Tortone fut renforcé par 1 bataillon de Croates. Le ffénéral Seckendorf réunit sa brigade à Castignolo délia Lauze. Wukassowich à Nizza la PagUa. (Chasteler, p. 113.)

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