CHAPITRE XIV
SIÈGE DE MANTOUK
Le général autrichien d'Elsnitz est chargé de surveiller Mantoue. — Sorties faites par la garnison. — Souvarow envoie des renforts au corps de blocus. — De Kray prend la direction du siège. — Investissement complet de la place. — Travaux de cheminement.
— Grues du Mincio. — Macdonald envoie des nouvelles aux assiégés. — Trêve du 14 juillet. — Abandon de Pradella. — Exigences du général Foissac-Latour. — Une épidémie se déclare parmi les troupes républicaines. — Bombardement et ruine des ouvrages fortifiés. — L'ennemi apparaît sur la brèche.
— Capitulation et évacuation de la ville. — Pertes subies par les deux partis. — De Kray va rejoindre Souvarow.
Le général Foissac-Latour avait été chargé, le 21 mars, par Scherer, d'organiser la défense de Mantoue. Cette tâche convenait à un officier du génie. Aussi, plus tard, Moreau devait-il accorder toute sa confiance au chef accusé, la ville une fois rendue, d'avoir usé d'un pouvoir dictatorial et forfait à. l'honneur.
Mantoue, ville déjà célèbre dans les fastes militaires, car elle avait soutenu deux sièges aussi longs que meurtriers, en 1629 eteni79()-1797, formait une vaste agglomération de vieilles bâtisses, rectangle que limitait : au nord et à l'est, les lacs Supérieur et Inférieur; au sud, la chaussée de Pradella; à Touest, le ruisseau du Payolo^ et les fossés fangeux que ce
1. Ce niisseau prend sa source dans les terrains marécageux ui bordent, à gauche, la route de Crémone.
cours d'eau alimente, fossés larges de 60 mètres et plantés de saules. Outre ces défenses naturelles, un épais rempart l'entourait, rempart que renfor- i
çaient des bastions, puis le château Gonzague, et un fort carré. Le rempart était percé de poternes bien armées. De plus, en seconde ligne, pour renforcer ces fortifications à la Strozzi et h la Vauban, deux refuges, quatre plates-formes pour batterie et cinq bâtiments crénelés défendaient l'approche de cette cité de 25.000 habitants, dont la plupart ne cachaient point leur hostilité envers les Fran(;ais depuis qu'on avait, chez eux, au nom du Directoire, commis des exactions, dépouillé les palais des trésors artistiques qui les ornaient, organisé la persécution religieuse et porté aux premières charges des citoyens peu recommandables.
Quant aux défenses extérieures, on les classait ainsi : le fort Saint-Georges élevé en face du château Gonzague, sur la rive gauche du lac Inférieur; le fort Citadella, à portée de canon du premier, dominant le cours du lac Supérieur, devant la porte Molina ou de Vérone ; Touvrage à corne de Pradella, sentinelle postée sur la route de Crémone, devant une porte monumentale; et, plus à gauche, regardant le sud, les deux châteaux Migliaretto, et T, accotés; le T, caserne bastionnée ; le Migliaretto, plutôt palais que forteresse, prolongeait
le fort Cerèse et couvrait la poterne du Migliaretto^
1. La pioche des démolisseurs a jeté bas une partie des fortifi- ,
cations de Mantoue. 11 m'a fallu cinq jours d'études, dans et j
autour de la cité, pour reconstituer, sur un plan, la ville de 1199.
Le très aimable archiviste M. Luzio et un officier du génie, ont I
été mes précieux collaborateurs. Aujourd'hui, le palais Nligliaretto. aux piliers ornés de bas-reliefs remarquables, sert de lua^'asin. Il
En prévision d'un long siège, Foissac s'employait h réunir d'immenses approvisionnements de bouche et des munitions. Il faisait sortir de Mantoue les vieillards et les gens suspects par leurs opinions. A l'hôpital Saint-Léonard et dans quelques maisons abandonnées par les nobles, on logeait ces blessés que Scherer avait, après les deux batailles livrées sous Vérone, fait évacuer sur ce point. Le 20 avril, la garnison était forte de 11.812 hommes^
A cette date, Maubert, chef des troupes du génie, achevait de mettre la place en état de défense. Le fort Saint-Georges était formidablement armé. Mantoue tiendrait les Austro-Husses en échec pendant quatre mois, disait Moreau. Au général Macdonald incomberait la tâche do délivrer les assiégés, s'il descendait de Florence à Alexandrie par la grande route qui traverse Modène et Plaisance.
Aux administrateurs, fournisseurs et commis arrogants qui ne songeaient, au milieu des désastres, qu*à s'enrichir, en trafiquant des vivres du soldat, le général en chef imposa un règlement draconien^. Les habitants hostiles, dévots et partisans zélés de François II, eurent à subir les rigueurs de la disci-
ne reste plus, du T, que les b.Lsses murailles, encore armées de grilles. L'ouvrage à corne de Pradella a disparu. On a enlevé, sur le Payolo, tons les ponts-levis. On vient dentamer les tours de Ccrèse.
1. La garnison de la ville, ou entraient : les 1" et 2" légion helvétique, la 1'" demi-brigade cisalpine, la 2" légion polonaise, était forte de 2.681 hommes. Il y avait, en outre, «52 hommes à la citadelle, sous le commandement de Mosser; 2.272 au front du Migliareto, sous les ordres de Wielhorski ; 525 hommes à l'avancée de Pradella, sous les ordres de Baleydicr, chef de la 29* légère. Des artilleurs, bateliers, soldats du génie, etc. (Arch, (\e Mantoue.)
^.J^cwssac-Latour Àqi'jvait à Mardonald : « — Mon premier objet a été d'établir un régime simple et ferme, une police active,
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pline militaire. Des officiers sans troupe durent prendre le fusil et combattre parmi les soldats. Foissac rejeta toutes les réclamations de la troupe; il dompta, par de sommaires exécutions, trois révoltes successives. Il ne connut pendant le siège, ni amis, ni camarades, mais seulement, dans sa juridiction, des subordonnés passibles, à la moindre désobéissance, des châtiments des lois qu'il avait édictées*. Installé au palais Ducal, en de somptueux décors, voulant pourvoir exactement aux besoins des régiments h lui confiés, les contributions imposées n'étant pas versées, il dépouilla Mantoue d'une partie do ses
un système de finances, un hôpital propre et sain, de faire netloyer les boues des rues et de museler d'une manière un peu dure et^tout à fait neuve le résidu des commis de la compagnie Bodin c^ui s'étaient laissés enfermer avec moi, par esprit de spéculation et qui sont tristement réduits à la ration, comme les gens de bien. » (Arch. Guerre.) i. Rapport de Lecierc, commissaire des guerres à Mantoue,
Eendant le siège : « Au conseil, Foissac ordonnait tout, obligeait js membres à signer. Un jour, le citoyen Borthon, chef de l'artillerie, refusa de signer un procès-verbal Foissac lui dit : «Eh bien, si vous ne signez pas, je déclare qu'en vertu du droit de ma place et à cause de l'infraction que vous faites à votre devoir qui vous oblige à signer un procès-verbal que je fais contre votre avis, je vous destituerai. — Borthon signa. »
Foissac occupait presque entièrement le conseil de son administration militaire, de ses règlements multiples à rinlini pour prévenir, disait-il, les dilapidations éventuelles des grands magasins de la place et opérations de finances, de sa fabrication de monnaie qui, de l'aveu du Directeur nommé par lui, rendit plus de 3.000 livres de Milan, chaque jour, par la fonte des cloches, des canons et de l'argenterie des églises. Il n'avait que 100.000 francs en caisse au début du siège. L'on fabriquait à Mantoue, chaque jour, 8.000 pièces de monnaie blanche de 5 sous pièce, faisant 2.000 livres de Milan et 100 sequins de sous de cloche faisant i.500 livres. On enleva à l'Académie quantité de médailles d'or. « Son beau-frère, Mathis, inspecteur général et exclusif des bestiaux de siège, avait sa caisse particulière ; également Gastine, chef de l'état-major, qui louait bien cher aux habitants de la ville des équipages pour transporter des denrées du côté de Saint- Georges. » (Arcb Guerre.)
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richesses artistiques^; il fit battre monnaie avec For et l'argent des médailles antiques, tel un seigneur féodal, « réduit à cette extrémité, disait-iK pour conserver un bastion à la République ».
Scherer avait quitté Mantoue dans la nuit du 10 au 11 avril. Le il, des postes de cavalerie autrichienne occupaient Goïlo, Roverbella et Marmirolo. Le 12, n'étant point inquiétés, ces postes s'avançaient, sur l'ordre impérieux de Mêlas, dans Castelbelforte et Bigarello. D'autres s'échelonnaient aussi, par groupes, le long de la Molinella, jusqu'à Roncoferraro. Déjà, d'Elsnitz pouvait intercepter, en déplaçant, delà ligne du moyen Adige, 11 bataillons et 8 escadrons, toutes les communications de Mantoue avec le nord.
Lorsque Foissac eut appris, le 13, que des hus-
1. Le 10 avril, Foissac- Lai our proclame Tétat de sièçe à Man* toue. Le Giornale dut cesser sa publication. Le 13, Foissac suppriuie la municipalité et Tadministration centrale du Mincio et forma, des plus enragés jacobins, une Commission administrative qui, sous la vigilance de Somanzari et sous la surveillance du commandant militaire, s'occupa des affaires civiles. Une haute police eut pour chef Ferdinando Arrivaliéne ; elle appliqua un code rédigé par Foissac. Il fit dresser une liste d'impositions; pour les Israélites, il inscrivait : « Juif, il payera. » La Commission montra un antisémitisme féroce. Ces" Juifs avaient offert 10.000 livres au général Bonaparte, pour contribuer aux fêtes de Mantoue. Ce motif, invoqué, ne désarma pas Foissac, qui leur répondit le 10 mai : « Je ne puis juger de la vérité de cet exposé, mais, si les marchands préfèrent que je fasse des billet*^ de siège au lieu d'argent, je les servirai à souhait. Ce moment est celui des sacrifices; les réquisitions seront remboursées, et, en dernière analyse, il vaut mieux perdre une petite somme que de compromettre toute sa fortune. »
Les médailles de TAcadémie Virgiliana, 1.000 d'argent et 442 d'or furent enlevées en un clin d'œil. Aux remontrances du président Petrozzani et de ses collègues, Foissac répondit le 31 mai : « Que les médailles de .Marie-Thérèse ne l'intéressaient pas; qu'elles rappelaient d'abord un passé monarchique, ce qui était ridicule dans un pays libre, qu'il devait tout faire pour conserver Mantoue à la République. » {Francesiet Giacobini à Mantova^ par Alessandro Luzio. p. 199 à 203.^
sards autrichiens s'étaient aventurés dans Curtatone, il ordonna de les repousser afin de rendre, à Tavenir, l'ennemi plus prudent. Le 14, 1 bataillon d'infanterie exécuta cet ordre; il tua 15 cavaliers et poussa, jusque derrière l'Osono, les hommes qui purent s'échapper.
Mais la pointe en avant des Républicains étonna d'Elsnitz, qui, décidé à venger un échec, de peu d'importance cependant, dirigea, le 16 avril, 3 régiments vers Mantoue. Ces troupes, aguerries et bien commandées, devaient s'avancer jusqu'à Citadella, Gerèse et Saint-Georges. Il arriva que le canon d'une artillerie formidable arrêta les colonnes qui marchaient en masse et h découvert ; quoique très éprouvées, elles s'obstinèrent ou plutôt on les força à demeurer sous le feu des batteries françaises, pendant que, derrière leur rideau, 18 bataillons et 4 escadrons dessinaient les premières lignes d'investissement. Ainsi commençait le siège.
L'état-major autrichien, toujours enclin à prendre contre les paysans des mesures coercitives, leur interdit d'approvisionner désormais Mantoue, môme de s'y rendre et d'écrire à leurs proches et à leurs amis quelque renseignement que ce fût. Toute infraction à ces ordres serait punie de mort.
D'Elsnitz, actif et prévoyant, veillait lui-mc'^me à l'approvisionnement des magasins et à l'installation des ambulances. Il poussait encore l'audace jusqu'à faire, le 18, insulter la place. Un gros d'infanterie, précédé de 4 canons et de 1 obusier essuyait, pendant cette opération, le feu des défenseurs de la tour Cerèse. Après y avoir riposté, sans succès, il était contraint d'abandonner la chaussée; il Ion-
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geait, dans sa retraite, le lac Inférieur, tournait Saint-Georges prôt à Técraser pour aller s'établir, I au crépuscule, non loin de la Favorite. Grâce aux
^ feux allumes dans un camp rapidement tracé,
on pouvait, du château Gonzague, compter 2.000 hommes environ que Mosser surprenait, le 19, et mettait en fuite, avant de ramasser autour des bivouacs 8 morts, 19 blessés et 350 fusils, alors qirun pareil coup de main ne coûtait aux Français que 2 grenadiers de la 56* et 3 chevaux.
Le 20, Foissac aperçut de la tour Gabbia, dont il avait fait son observatoire, des masses d'infanterie se tenant en position d'attente, à 1.000 mètres devant Saint-Georges. Renonçant à les charger, Mosser dressa une embuscade, entre deux bois; rennemt y fût tombé et y aurait perdu 2 ou 3 bataillons sans l'avertissement que lui donnèrent ses espions. Knsuite, soit prudence, soit crainte, il recula dans la jjhiiiie et se porta derrière l'obstacle des rixieres entièrement noyées.
Du 21 avril au 8 mai, les deux partis s'observèrent sans tirer un coup de fusil. Cette sorte de trêve permit à Foissac-Latour d'initier ses officiers à tous les secrets de la défense d'une place importante et de développer aussi leur expérience en lactique. l>c Kray, qui a pris enfin le commandement de Tarmée assiégeante, ne reste immobile que parce qu'il attend, pour agir eflicacement, des mineurs, des sapeurs et une artillerie de siégea
1. De Krfiy n\'ait, pour le seconder : Zarh, chef d'état-major; le rolonel du ^^miiiî Dano ; un corps de sié^e de 19.000 hommes; 30 mineurs, éi! ^upeurs, 351 pionniers; 1 officier supérieur d'artilîerte autricliienne, 47 officiers subalternes et 649 canonniers ; I cheï iîc hftli'iillon d'artillerie russe, G officiers subalternes et
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Seules, les injonctions formelles de François 11 le faisaient se rapprocher de la place plutôt que les ordres pourtant impératifs de Souvarow. Il commença, le 9 mai, un grand mouvement, y employa les divisions Zoph et Ott, lesquelles eurent à soutenir Tattaque des Français sortis de Mantoue sur 2 colonnes, afin d'explorer le pays le long des routes de Vérone et de Crémone.
Le 9, à trois heures du matin, 600 grenadiers, qui étaient placés, depuis la veille, sous les ordres du chef de brigade Barte, sortent de la citadelle, et forment 2 petits bataillons qui vont opérer au nord. Le 1", que Barte entraîne, marche sans musique et franchit, avant le jour, le vieux pont couvert reliant Mantoue à Citadella. Il s'éparpille sur le coteau dominant les lacs, dans les chemins de traverse; il déloge des postes isolés, maltraite et repousse des hussards avant d'arriver à La Favorite. Devant Marmirolo, le bataillon charge des compagnies de Stuart et de Jordis, les bat, les suit dans leur retraite; il a occupé Bancole à dix heures du matin. Mais plus loin, il se heurte à la masse de 6 bataillons autrichiens qui le forcent, après vingt minutes de combat, au mouvement rétrograde pendant lequel les Républicains profitent de tous les accidents du terrain pour s'abriter
214 canoniiiers. On décida d'attaquer Mantoue du côté de Pradella. Le parc d'artillerie fut d'abord établi à la Madonna délia Grcizia, le» ambulances à Pallazino, D'Osso del Corso et Chiesa Nova. On résolut que l'armée autrichienne camperait devant Certose, Madouna délia Vittorio, Capi Lupo. Devant ce camp, allait courir une ligne de contrevallation qui passerait par Angeli Pellazino, D'Osso del Corso, Chiesa Nova, Casa Rosa ; 1 redoutes l'armeraient: chacune servirait de redoute ou abri à 2 compagnies. Les chasseurs d'Aspres et les Tyroliens garniraient la chaîne des avantpostes, entre les redoutes et la place. {Cahier Chastelei\ p. 131.)
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