CHAPITRE XVI
Déceptions de Paul 1". — La Russie et la Bavière se réconcilient. liompesch est mis hors la loi. — Indignations de xM. de Mehis. — Conduite des soldats russes. — Souvarow réunit les diani&nts de la couronne de Sardaigne. — Bagralion propose à Colli une trahison. — Critiques sévères de François II. — Le czar veut régler dans un Congrès le sort des Etats de l'Europe. — L'Autriche refuse d'y paraître. — Bruits de ru()ture entre les (feux Euissances. — Le Conseil Aulique fait diriger Souvarow vers ugano.
Cette eiitonte que TAnglelerre avait pu établir entre les cours de Vienne et de Saint-Pétersbourg ne pouvait durer longtemps, chaque souverain entendant se tailler un Etat dans la Péninsule. Or, leurs prétentions exagérées se trouvant réduites à attendre encore longtemps leur accomplissement, ils s'accusaient d'avoir, Tun pour empêcher la réalisation des projets de Taulre, fait intervenir ou Georges ill ou Ferdinand V% à moins que ce ne fût Charles- Emmanuel.
D'abord, Paul I" avait été fort irrité de ne pouvoir créer à Naples un établissement russe. Cette station, dans la Méditerranée, lui eût servi pour surveiller Malte et pour diriger, plus tard, une expédition sur Constantinople, en armant au besoin les Grecs qui ne cessaient de réclamera Sélimllldes libertés ou lautononiie. Il se vengeait bientôt des agissements de François II qui, grâce à Pitt, avait
pu garder intact le territoire italien, en se réconciliant avec Télecteur de Bavière, dont l'empereur d'Allemagne désirait le territoire. Le 9 juin 1799, le czar écrivait au successeur de Charles-Théodore :
' Monsieur mon codsin,
« Les assurances que Votre Altesse Sérénissime a données au conseiller privé baron de Bûhler par le baron de Rechberg et le chevalier de Bray et les commissions dont elle a chargé le bailli Flachslanden, relativement aux affaires de TOrdre de Saint- Jean de Jérusalem ^ m'ayant porté A croire qu'elle pouvait faire disparaître le louche qu'il y avait dans la conduite de Votre Altesse Sérénissime à son avènement, manifesté par un acte d'autorité contre les biens d'un Ordre dont j'ai accepté le titre de grandmaître, auquel j'ai accordé ma protection et dont je me suis engag» à soutenir les droits.
« J'ai reçu sa lettre, et je suiscontent de son contenu ; il ne s'agit maintenant qu'a s'entendre, et les plaintes et les griefs feront place à Thermonie qui a toujours existé entre nos deux cours. Le bailli Flachslanden est chargé par moi d'arranger avec Votre Altesse Sérénissime tout ce qui concerne le grand-prieuré de Bavière.
« Quant aux rapports politiques et la part que vous voulez prendre dans la guerre actuelle, j'ai chargé le conseiller privé, baron de Bi'ihler, de traiter avec V^olre A II esse Sérénissime. Réunissez vos •
1. Son ambassadeur expulsé de Saint-Pétersbourg, l'Électeur avait fait occuper les terres de Flachslanden, appartenant à l'Ordre. Alors, la llussie et l'Autriche avaient considéré cet acte comme im casus belli.
forces aux nôtres; combattez Tennemi du genre humain qui, après avoir ruiné vos Etats, aurait fini par vous en dépouiller. Contribuez au bien-être de l'Empire dont vous êtes un des principaux membres. Vous trouverez en moi un allié fidèle et loyal et un soutien de vos droits, et vous pourrez vous promettre tout de Testime et de Tamitié que je vous porterai ^ »
Le 10 du même mois, Paul 1" écrivait à son ambassadeur à Vienne :
« Je me suis rendu aux instances de Télecteur de Bavière. Vous ferez communication de cette déjirche au ministère autrichien et vous Tinvilerez à entrer dans vos vues et à faciliter les moyens à rélecteur de devenir notre allié, comme je le désire et le demande. Le baron de Biihler communiquera îLvecvous sur cette affaire, etj'aimerais beaucoupla voir arrangée au plus vite et sans donner lieu aux procédés violents qui emp(>chent la bonne volonté d'agir, car les voies de fait éloignent pour longtemps It's voies de raccommodement. Si la cour de Vienne adopte mon parti, il sera nécessaire de changer les ordres donnt's aux commandants des troupes destin<'^es à occuper la Bavière, à désarmer les troupes (le l'électeur, etc., de cimenter la bonne union de ces troupes aux nôtres... »
A cette époque, Paul 1*"^ ordonnait qu'on expulsât Hompesch qui, songeant à redevenir grand-maître des chevaliers de Malte, s'était réfugié à Trieste et réclamait la protection de rAutriche. 11 signifiait << que le nioindrr délai on n'Inrd qu'on y apporte-
t. Arcb. des AIT. étrangères de Munich. Dossier n« 172.
raît sera regardé par moi comme un manque de sincérité des sentiments que la cour de Vienne professe à mon égard et servira de règle à ma conduite vis-à-vis d'elle ».
L'hostilité qui existait déjà entre les deux cours devint plus grande lorsque le Piémont fut occupé. Alors que François II, par droit de conquête, en revendiquait hautement la possession, Paul I" assurait l'intégrité de ce royaume. C'était à l'heure où Souvarow et Mêlas se haïssaient plus violemment. Souvarow se conduisait en boyard qui n*admet aucune résistance à ses fantaisies. M. de Mêlas demeurait, à travers les épreuves de la guerre, le gentilhomme poli et raide, s'élevant contre le pillage des Russes, s'indignant à la nouvelle que le généralissime voulait faire rassembler, par Strauch, les prisonniers français et cisalpins, pour les armer contre leurs frères*. 11 blâmait parfois la tactique du chef d'armée, éparpillant ses forces^. LVtat-major autrichien se plaisait à vanter la savante manœuvre du général Moreau, qui avait évacué ses équipages sur le Mont-Cenis. Et ces propos augmentaient l'irritabilité de Souvarow, dont la conduite restait étrange.
1. « Souvarow avait chargé un officier autrichien de rassembler nos prisonniers de guerre et de les envoyer en Piémont pour y former un corps d'armée après avoir prMéle serment de fidélité au roi et celui de ne plus porter les armes ni contre les cours impériales ni contre leurs alliés. Cet ordre n'a pas été exécuté parce que l'officier qui en était chargé reçut des contre-ordres de sa cour II fut même obligé de se rendre incessamment à Vienne. »> (Arch. des Atr. étr. Affaires d'Italie. Registre 218, p. 578.)
2. « Le maréchal Souvarow a été blâmé, non sans raison, pour avoir trop étendu sa ligne. Il bloquait Mantoue, Alexandrie, Tortone et la citadelle de Turin et occupait les défilés de Pignerol et de l'Assiette. Cette foule d'opérations de détails eurent le même effet que s'il se fût tenu dans une complète inaction. » {Mémoires politiques el milUnircs de Hitc/iie, t. 1, p. 18i.)
3J2 LES CAMPAGNK8 DE 1799
Ainsi, le 21 mai, à (]apriasco, il ordonnait qu'on mît Tauge de ses chevaux sur l'autel de Téglise, malgré les protestations du curé. Quatre jours plus tard, entré à Turin, il allait se prosterner dans la catlit^drale, au pied d'une croix et réclamait les bénédictions de Tarchevôque.
Turin adule Souvarow et lui offre une épée enrichie de diamants. Ses nominations de prince Italisky et de maréchal sarde sont bruyamment fêtées *. Charles-Emmanuel approuve ses exécutions et ses proscriptions'-. — Mais, secrètement, les Autrichiens travaillent à amoindrir l'autorité du Gouvernement provisoire^. La conduite de Souvarow, est si sévèrement jugée à Vienne que Rasumowsky écrit, le 8 juillet, au czar :
« J'ai lieu de me convaincre de tous les incon-
1. Un vieux savant, qui a parfaitement étudié les actes de la diplomatie russe, m'a rapporté que Paul !•' avait, après la victoire de Vaprio, nommé Souvarow romte Italisky. Charles-Emmanuel, averti, porta le titre jusqu'à la couronne de prince héréditaire, mais sous réserve que, dans la descendance du maréchal, le porteraient seuls les hommes ayant le grade de général.
Paul l"' écrivit au maréchal, de Gatcliina, le 25 août 1799 : * Je vous autorise, de tout mon cœur, à accepter la distinction qui vient de vous être accordée par S. M. le roi de Sardaigne. Admis comme membre d'une famille royale, vous devenez par cela même aussi mon parent, vu que les souverains sont considérés entre eux comme parents. »
2. « Le 14 juillet 1799. — L'ordre donné par Votre Altesse pour la confiscation des biens des jacobins fugitifs et pour réduire les moyens de ceux mAme qui sont en Piémont par de» impositions extraordinaires est conforme à la justice. Il est aussi flatteur pour moi d'avoir proposé ces mesures au conseil qu'affligeant de voir le mauvais etîet que produit l'inutilité de mes propositions. — Charles-Emmanuel IV. » (Arch. d'Etat de Turin. Correspondance des armées. 1799-1817.)
3. Le Gouvernement provisoire du Piémont était présidé par Thaon de Saint-André. M de Marsan était ministre de la Guerre. Le général Torre, gouverneur du Piémont, écrivait, le 14 juillet, à M. de Mêlas : « J'éprouve tous les déboires. Un commissaire civil prétend suspendre d'un mot toute mon autorité; les troupes
AGISSKMKNTS DES DKl'X EMPKRKUUS 393
vénieiils quVntraînera le retour actuel du roi de Sardaigne, qu'on envisage ici comme contraire au système adopté pour la gestion des affaires en Italie pendant la guerre et comme devant amener à sa suite une complication d'intérêts et d'intrigues, dont les pernicieux effets mettraient les plus grandes entraves à la poursuite des avantages glorieux acquis jusqu'ici surles Français, et, par conséquent, comme décidément inadmissibles jusqu'à ce que l'objet de la guerre accompli écarte tout ce que cet événement présente de contraire aujourd'hui à son système. Il m'a paru. Sire, que cette Cour-ci tenait à ce principe si positivement que dans le cas où elle se verrait contrariée, elle croirait que sa prudence lui prescrit d'évacuer le Piémont pour se retirer dans la partie restante des conquêtes, en Italie... » Le retour, h Turin, de Charles-Emmanuel, fut ajourné. Ce prince reçut, en Sardaigne, les diamants de sa couronne arrachés par Souvarow aux marchands renfermés, avec Fiorella, dans la citadelle. Plus tard, Souvarow parut s'étonner des murmures des Piémontais accablés de réquisitions. Ces insurgésqui avaient, pendant plusieurs mois, trempé leurs mains dans le sang français, pour pouvoir être libres et rester fidèles aux croyances ancestrtales, durent reconnaître, malheureux habitants
que j'avais été cliarçé de commander sont successivement soustraites à mon autorité. Gouverneur de la capitale, il m'est défendu de faire la moindre proclamation, quoique ce droit soit essentiellement inhérent à ma place. Enfin, on exige des troupes un serment à l'Empereur, rpic je ne puis approuver sans l'avoir vu préalablement. — Si une résistance sur un point qui touche si essentiellement à mes devoirs les plus sacrés paraît un crime, je n'ai rien à ajouter; jamais je ne consentirai à rien qui puisse porter atteinte aux droits du Roi. » (Arch. d'Etat de Turin.)
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voués aux pires malheurs, qu'ils n'avaient guère gagné de changer do maître, en tombant des mains desathées impies à celles des barbares inexorables, car les exactions de ceux-ci coûtèrent au Piémont, pendant cinq mois, 150 millions de francs.
Dans le temps où M. de Mêlas hésitait à enrôler sous le drapeau autrichien les officiers et soldats cisalpins, qui se plieraient mal à la discipline russe* Souvarow tentait de ramener à lui les troupes piémontaises passées au service de la France; il chargeait le prince Bagration de solliciter CoUi, de lui marquer de l'intérêt :
« MOiNSIEUR LE GÉNÉRAL,
« La manière distinguée avec laquelle vous avez servi votre Roi, qui me soit connue aussi qu'au maréchal Souvarow, de la part duquel je suis chargé de vous écrire, ne me laisse aucun doute que vous vous rendiez à l'invitation qu'il me charge de vous faire.
u Vous n'ignorez pas sans doute que ce n'est que par une violence atroce que l'on a arraché à votre souverain l'ordre qui vous a forcé de servir les Français ; il vient de le déclarer par un acte solennel qui annule tous vos engagements.
a Je ne m'épuiserai pas en vains raisonnements pour vous prouver combien deviendraient coupables
\. Dans Tarmée russe, les chàlimenls corporels étaient infligés même aux officiers, ainsi que le rapporte cette citation : « Je restai plusieurs jours à Alexandrie. Le second jour, j'étais allé voir un régiment russe qui manœuvrait sur la place d'armes, et je vis. à mon extrême surprise, un violent coup de canne s'abattre sur les épaules d'un lieutenant.» [Notes autobiographiques de Villamorina, p. 147.)
les Pic^montais qui ne tenteraient pas tous les moyens possibles pour se soustraire au joug qui leur a été imposé, de môme que ceux qui y parviendraient doivent voir leurs efforts récompensés par des bienfaits de leur souverain.
« Vous, Monsieur le général, dont les services peuvent être si utiles à votre patrie, vous dont les talents militaires peuvent vous faire espérer à quelque place que ce soit, hàtez-vous de revenir parmi nous et d'engager, s'il est possible, les Piémontais qui sont dans votre malheureuse position, à suivre votre exemple.
«< Persuadez-vous bien que c'est votre bonheur que Ton veut, que c'est votre intérêt et celui de votre patrie qui a dicté celte démarche. Le maréchal Souvarow, votre gouvernement, Tarmée piémontaise, tous désirent vivement vous avoir parmi eux. Vous pouvez être assuré qu'on aura en vous toute la confiance possible.
« Je suis persuadé. Monsieur le général, que la demande que je fais auprès de vous ne peut que vous en inspirer et vous décider à hâter Tinstant de votre retour dans le sein de votre famille et de votre patrie, de laquelle vous vous trouveriez à jamais exilé si vous u'acn^ptiez pas les offres du maréchal Souvarow et celles du Gouvernement.
<i Votre très humble et très obéissant serviteur,
« Le général commajulant Vavant-garde russe « P. Bagkation*.
« Du camp de Spinetta, le !•' juillet 1799. »