‹ Les campagnes des armées françaises (1792-1815) [microform]Chapitre 13 sur 73 · LA DÉFENSE DES FRONTIÈRES · texte numérisé non relu

LA DÉFENSE DES FRONTIÈRES

d'août 1793 qu'au mois cravril. Partout les républicains étaient vaincus ou tenus en échec.

Au fort de la crise, la République est mieux servie par ses ennemis que par ses défenseurs. Parmi ces derniers, les représentants en mission et les généraux travaillaient aux armées d'une manière souvent discordante, les premiers sous la menace continuelle du rappel, les seconds sous celle de la destitution et de la guillotine , les uns dél'aisant ce qu'avaient fait les autres, tous impuissants à conjurer l'inexprimable désordre et l'esprit de défiance des troupes. A Paris, le Comité robespierriste renfermait dans ses premiers jours des hommes de terreur, non des hommes d'action. Leur seul but étant de frapper les aristocrates, les échecs aux frontières les servaient aussi bien que des victoires. Le ministre Bouchotte, laborieux, mais de vues courtes, dévoué aux hébertistes, souvent en lutte avec le Comité, s'occupait surtout des nominations de généraux, pour fournir à l'incrovable consommation qu'on en faisait. Ses choix étaient dictés le plus souvent par l'ancienneté, ce qui amena sous sa plume des noms tels que celui de Carlenc, vieux troupier sans valeur mis à la tète de l'armée du Rhin. Les décrets de la Convention n'étaient pas assez ellicaces. Le décret de la réquisition peimanente ou de la levée en masse, rendu sur le rapport de Barère (23 août) appela aux armes tous les Français, et d'abord ceux de 18 à 25 ans. Il remplit les camps de foules qui auraient été inutilisables en cas d'invasion immédiate. Partout allluèrent des paysans en sabots, armés de piques, l'arme des sans-culottes, et parfois accompagnés de leurs femmes et de leurs enfants. Il fallait du

temps pour transformer ces foules amorphes en bataillons organisés \

Heureusement pour la France, la coalition semblait marcher au suicide. On eût dit qu'un bandeau épais couvrait les yeux de ses ministres et de ses généraux. Car les uns et les autres prirent à tache de travailler à leur propre perte. Pendantle mois d'août, la question d'Orient détourna l'esprit des Prussiens de la question d'Occident. La Prusse et la Russie allaient se partager une seconde fois la Pologne : Brunswick se réserva sur le Rhin en vue des événements possibles. Il savait d'autre part que la grande alliance était travaillée par des dissensions secrètes, et surtout par la vieille hostilité entre l'Autriche et la Prusse. Plus encore que les Prussiens, les Autrichiens piétinèrent et s'écartèrent du but. Cobourg avait chassé du camp de César l'armée de Kilmaine (8 août), et repoussé les Français jusqu'au camp de Gavarelle, entre Douai et Arras. Le général autrichien, qui manquait moins d'intelligence que d'énergie, voulait cette fois marcher sur Paris. Ses alliés les Anglais s'y refusèrent. Le duc d'York déclara que son gouvernement s'attachait avant tout à la prise de Dunkerque. Les Anglais voulaient travailler pour eux-mêmes, non pour les Autrichiens. Sur quoi Cobourg se décida à laisser partir les Anglo-Hollandais, et à continuer de son côté la guerre autrichienne : York devait prendre Dunkerque, tandis que les Impériaux iraient s'emparer du Quesnoy (10 août). La dispersion commença : les alliés avaient signé euxmêmes l'arrêt de leur défaite.

Kn même temps, après les premiers jours de trouble et de désordre, l'autorité se concentrait chez les Français, et pour la première fois, tombait entre des mains habiles. Le W août, Carnot et Prieur de la Cote d'Or

1. La Gonvcnlion clle-mcmc s'en rendit compte, lorsqu'elle décida d'afTecter les bataillons de nouvelle levée au service des places (Décret du 27 septembre 1793.)

furent adjoints au Comité de salut public, et le 16, le premier fut chargé des afïaires militaires. Carnot avait 40 ans. Il n'était ni un grand chef d\nrniée, ni un entraîneur de troupes, quoiqu'il ait paru tel un jour, à Wattignies. Il avait des qualités plus précieuses en 93, l'ordre, le savoir et une prodigieuse faculté de travail, seules qualités capables de débrouiller le chaos. Simple capitaine du génie, homme de règles et de formules, il avait trop de tendance à faire la guerre d'une manière géométrique ; il se fit reprocher d'opérer les concentrations en donnant comme objectif à ses troupes un point occupé par l'ennemi. Mais la nécessité et une intuition supérieure lui firent entrevoir les conditions de la guerre nouvelle. La nécessité le détermina à pousser les troupes, pour les faire vivre, hors du territoire français, qui était épuisé, ruiné, et ne rendait plus. 11 fut ainsi mis sur la voie de la vraie tactique révolutionnaire. Il comprit que les jeunes troupes de la République étaient inférieures en tout h leurs ennemies, sauf en nombre et en courao-e. Une guerre méthodique devait les ruiner vite : la guerre par déploiements et élans foudroyants devait les sauver. Il recommanda la concentration de grandes masses, l'attaque impétueuse et acharnée à la baïonnette, sans compter les morts, sans compter les échecs. Par là il imprima à la guerre une allure énergique et rapide. Il était favorisé par la souplesse nouvelle de l'armée, que la nécessité de s'étendre pour subsister fractionnait en divisions quasi-indépendantes. Cette souplesse lui permit déporter rapidement une masse écrasante de forces sur le point menacé : on le vit à Dunkerque, à Maubeuge et à Landau.

Ces idées ne se firent pas jour tout d'un coup chez Carnot. Ce n'était pas un homme à illuminations soudaines. Tout contribua à le pousser dans la voie nouvelle, même les déclamations des clubs. Chaque jour aux Jacobins on parlait d'aller de l'avant, d'anéantir les armées des tyrans, de montrer la supériorité du courage répu-

Page 1