CHAPITRE VII
LA LUTTE CONTRE L'ANGLETERRE
Sommaire. — Guerre maritime et guerre continenlale. — A. L'Irlande. Projets de Hoche et de Wolf-Tone (170(5). — Obstacles. — Échec de rcxpèdition. — Insurrection des Irlandais-Unis (1798). — Secours in.suiUsants du Directoire : Ilunibert; combats de Castlehar ('27 août), de Ballinamiick (8 septembre 1798).
— Inutilité de ces tentatives. — B. I/Éjivple. Projets de lionaparte. — Départ de Toulon (19 mai 179S). — xMalte (Îl-Ù juin). — Alexandrie ( l'"' juillet). — Etat de l'Egypte. — Chébreiss (IH juillet). — Les Pyramides (^l juillet). — Bataille navale d'Aboukir (l" août). — Administration de l'Egypte. — Expédition de Syrie : El-Arisch, JafTa, (îa/a (février-mars 1799). — Siège de Saint- Jean d'Acre (18 mars-JU mai). — Betour en Egvplt» : bataille d'Aboukir (II) juillet). — Départ de Bonaparte ('l'2 août). — Klcber commandant en chef. — Convention d'El-Arisch ("28 janvier 1800). — Bataille d'Héliopolis (20 mars). — Assassinat de Kleber (14 juin). — Menou. — Bataille de Canope ('21 mars 1801). — Capitulation d'Alexandrie (Ml août). — C Saint- Domingue. — La lutte des races à Saint-Domingue. — Toussaint Louverture. — Décision de Bonaparte. — Expédition de Saint-Domingue: Leclerc (février 180:2).
— Défaite des noirs ; le Gros Morne, la Crète à Pierrot. — Pacitication. — Arrestation de Toussaint. — La fièvre. — Nouveau soulèvcuient. — Mort de Leclerc (h"" novembre 1S02}. — Uochambcau. — Évacuation de Saint-Domingue (novembre 180M).
La Révolution avait saisi corps à corps son ennemie continentale, TAutriche, et rAiitiiche avait été terrassée. ^lais son ennemie maritime, l'Angleterre, échappait à ses coups. Tandis qu'après les crises du début l'armée de terre de la France républicaine grandissait en force offensive, l'armée navale, désorganisée elle aussi dès les premiers jours, ne guérissait pas ses plaies. Elle ne disputait plus la mer aux escadres brilanni(|ues ; elle se contentait de protéger les cotes. Elle ne put même pro-
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ci.irer aux troupes de terre un débarquement facile sur les cotes anglaises, et sa faiblesse rendit hasardeuse toute expédition d'outre-mer. On fit pourtant quelques tentatives, soit directes, soit indirectes, pour ressaisir l'empire de rOcéan : en Irlande, la Révolution voulut frapper au cœur la puissance anglaise; en Egypte, elle voulut fonder une colonie rivale des colonies" britanniques et menacer la domination des Anglais dans l'Inde; à Saint- E)omingue, pendant le court intervalle de la paix d'Amiens, le premier consul songea à relever la puissance coloniale de la France en domptant les nègres révoltés, et c'était là encore une manière de lutter contre Londres.
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L'Irlande, écrasée et spoliée par les Anglais dès le temps de Cromwell, avait montré depuis l'époque de Louis XIV et de Jacques II qu'elle n'attendait qu'un secours extérieur pour secouer l'oppression qui pesait sur elle. Les premiers succès de la Révolution firent croire aux patriotes irlandais que l'heure était venue. Le gouvernement anglais servait leurs desseins par ses rigueurs impolitiques, car il redoutait plus encore les intelligences jacobines en Irlande que dans le Royaume-Uni. Un parti républicain irlandais se forma, sous les inspirations et l'influence de Wolf-Tone, qui montra à ses compatriotes qu'ils ne pouvaient se délivrer que par le secours des Français. Wolf-Tone vint à Paris et plaida auprès des Directeurs la cause de son pays (1796). Le gouvernement directorial, dont les forces actives étaient occupées partout, voulait organiser en Irlande une simple chouannerie révolutionnaire. Wolf-Tone demandait une expédition régulière. A lui seul, il n'eiU pas réussi à l'obtenir: mais il fut puissamment appuyé par Hoche, qui avait f\iit de la lutte contre l'Angleterre' l'alTaire de sa vie, et qui, depuis la pacification de la Vendée, demandait avec instance unç
irruption foudroyante en Irlande. L'expédition fut donc décidée avec Iloche pour général en chef (20 juillet 179G).
Iloche réunit en Hretagne plusieurs divisions d'élite, et prépara à Brest Tescadre et la flotte de transport, de concert avec le ministre de la marine Truouet. Tout de suite il eut à compter avec le mauvais vouloir et la désorganisation de la marine ; il n'y avait aucune confiance chez les chefs, et en particulier chez Villaret-Joyeuse, commandant de l'escadre ; hommes, agrès, vivres, t(mt manquait. Après une lutte très vive, après la destitution de Villaret-Joyeuse et son remplacement par Morard de Galles, la flotte, comprenant 30 navires et portant 10,000 hommes de déharquement, quitta le port de Brest (16 décemhre). Mais tous les malheurs fondirent sur l'expédition. Une tempête violente la dispersa, en séparant Iloche et l'amiral du gros de l'armée navale. La plupart des vaisseaux arrivèrent dans la baie de Bantry ; quoique privés de leurs chefs supérieurs, les capitaines voulurent débarquer leurs hommes; l'état de la mer les en empêcha, et ils finirent par rentrer à Brest. Quant h Hoche, étant arrivé seul et trop tard dans la baie de Bantry, il revint sur les cotes de France, où un coup de vent le jeta aux bords de l'île de Ré (L5 janvier). Il fut obligé de prendre le commandement de l'armée de Sambre-et-Meuse ; ses projets furent différés pour longtemps, et sa mort à AVetzlar (19 septembre 1797 les fit sombrer pour jamais. Le gouvernement obéit désormais aux directions que lui donnait impérieusement le général Bonaparte, peu favorable à une descente en Irlande. Les Anglais, après avoir ruiné notre marine, purent ruiner tranquillement celles de nos alliés les Espagnols et les Hollandais.
Cependant les Irlandais n'avaient pas perdu tout espoir. Ils voulurent montrer, comme ^^olf-ïone l'avait promis à Hoche, qu'ils étaient dignes de la liberté et prêts à la revendiquer les armes ii la main. Le Comité des Irlandais-Unis prépara tout pour une insurrection
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générale. Au lieu d'essayer de gagner la population parla douceur, le gouvernement anglais livrait l'île entière à 1 occupation mditaire et aux excès de la soldatesque, procédait à un désarmement général, faisait proclamer la loi martiale. L'exaspération s'accrut dans le peuple. L'Irlande devint une seconde Vendée. Le 2\ mai 1798, l'insurrection éclata. Les soldats et les miliciens anglais, surpris, subirent en différents points des pertes cruelles. Mais les insurgés manquèrent d'ensemble dans leurs attaques. La discipline anglaise ne tarda pas à triompher d'eux, et le ministère Pitt comprit enfin que la seule manière' de prévenir le retour de la révolte était d'établir en Irlande un gouvernement doux et humain : telle fut la mission, toute d'amnistie et de pardon, donnée peu après à Cornwallis.
Le Directoire, absorbé par les préparatifs de l'expédition d'Egypte, avait laissé passer le moment où il eût pu donner la main avec succès au soulèvement irlandais. Déjà l'amnistie était proclamée, et les insurgés déposaient les armes, quand le gouvernement français se décida à leur envoyer un secours dérisoire de i, 000 hommes, qui devait partir en deux divisions de Brest et de Bochefort. La division de Brest, faute d'argent, ne put quitter le port tout de suite. La division de Rochefort emporta 1,000 hommes commandés par Humbert (\ août 1798;. Débarqué à Killala, Humbert eut d'abord des succès, en brave ferrailleur qu'il était; il rallia quelques centaines d'Irlandais, marcha délibérément aux milices anglaises et les mit en déroute à Castlebar (27 août). Déjà il proclamait la République irlandaise et décrétait la levée en masse. Mais Cornwallis concentrait 15,000 hommes : Humbert, avec sa poignée de braves, ne pouvait résister à une telle masse; il fut enveloppé et pris à Ballinamuck(8 septembre). Quant à la division de Brest, partie fort en retard, elle ne put même débarquer. Les escadres anglaises la guettaient : elles la virent sortir \. et lui donnèrent la chasse. Elle fut rejointe sur la côte
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irlandaise, près de Tilo Torry, où les Anglais la capturèrent presque entièrement '(1 2 septembre). Wolf-Tone, fait prisonnier, se donna la mort. La cause de l'Irlande était perdue.
Des deux tentatives de 1796 et de 1798, la première seule était faite pour inquiéter sérieusement les Anglais.
Et même dans le premier cas, l'entreprise était fort risquée. Iloche eut sans doute triomphé plusieurs fois, mais ses succès n'auraient pas eu de lendemain : il n'était pas maître de la mer: les Anglais lui auraient coupé toute communication avec la France, et auraient fini par avoir raison de lui, comme ils eurent raison de Jacques II et de Lauzun en 1G90, et de Menou en Egypte en 1801.