LES COMPAGNIES PRIVILÉGIÉES
que dépouillée de la plupart de ses droits et de ses privilèges. Mais, dès la seconde moitié du xviii^ siècle, dénoncées par les commerçants et poursuivies par beaucoup de publicistes (encyclopédistes et économistes) , elles semblaient condamnées par l'opinion et abandonnées parles gouvernements; et, surtout après la suppression de la Compagnie des Indes anglaises (deux dates : 1834 et 1858), on pouvait croire que cette forme de colonisation ne relevait plus que de l'histoire, quand, tout d'un coup, on Ta vue, depuis une vingtaine d'années, reparaître, grandir, et à nouveau s'étendre sur tout le monde.
L'xVngleterre, puis l'Allemagne, puis le Portugal, ont par des procédés législatifs différents, mais dans un but presque toujours identique, suscité ou encouragé des Compagnies privilégiées de colonisation. L'Italie, avec sa passion d'imitation, a prétendu en fonder à son tour *, d'ailleurs jusqu'ici sans résultat sérieux. L'Espagne elle-même s'est émue, et a songé à orga-
i. Ceci, une première fois affirmé par nous, a été mis en doute. On en trouvera la trace dans l'ouvrage de M. le député italien Colajani : La politica coloniale.
niser une Compagnie de colonisation dans ses Philippines pour le peuplement et la mise en valeur des parties jusqu'alors inoccupées. Enfin, la France, qui depuis vingt ans a reconstitué son empire colonial et a des droits à faire valoir sur d'immenses étendues, en Asie et surtout en Afrique, s'est demandé si elle n'allait pas recourir, elle aussi, à ce procédé, dont elle a si largement usé sous l'ancien régime, et qui, transformé d'ailleurs et approprié aux idées et aux besoins des sociétés modernes, semble avoir donné à ses rivales des résultats dignes de considération.
Ce sont des publicistes qui tout d'abord ont lancé cette idée parmi nous; le gouvernement y a prêté attention, et, quand il était sous-secrétaire d'Etat aux colonies, M. Etienne a saisi de la question le Conseil supérieur des colonies. Le Conseil l'a étudiée avec soin, quoique avec passion : il a donné au gouvernement une consultation dont on pourra tirer profit si jamais on passe de l'étude à l'action. Plus tard, le gouvernement a déposé sur le bureau du Sénat un projet de loi, assez bref d'ailleurs, demandant pour le gouvernement l'autorisation de
LES COMPAGNIES PRIVILEGIEES 5
créer par décret des Compagnies de colonisation.
Entre temps un ministre a tenté l'expérience : il a accordé des concessions territoriales, bases de Compagnies de commerce et de colonisation, mais sans les grands privilèges qu'a connus l'Ancien Régime.
Enfin un sénateur, M. Lavertujon, voyant la solution législative qui traînait en longueur, a repris l'idée à son compte; et M. Pauliat, rapporteur de la commission spéciale, a fait un rapport, publié au début de 1898, qui ne semble pas favorable à l'excès aux Compagnies de colonisation privilégiées ou non.
Ce rapport ne sera vraisemblablement pas l'objet d'une discussion prochaine. La résurrection entrevue des Compagnies de colonisation a suscité des défiances dans le Parlement, et, dans la presse, de très vives controverses. Quelques-uns de nos publicistes les plus distingués sont intervenus dans la discussion et ont pris parti pour ou contre les Compagnies.
Les choses aujourd'hui sont en l'état.
Cette question, cependant, a son importance ;
6 LES COMPA'GNIES DE COLONISATION
elle mérite d'être étudiée; nous apportons notre contribution à cette étude.
Nous publions aujourd'hui une première partie : les Compagnies privilégiées de l'ancien régime. Nous en publierons plus tard une seconde : les Compagnies à charte modernes.
§ 1. Pourquoi des Compagnies privilégiées de colonisation?
Sommaire. — Causes qui déterminèrent Tassociation : le commerce des épices monopole de deux ou trois nations : Portugais, Hollandais; entrée en scène des Anglais, Français, Espagnols; dangers de cette concurrence internationale; les convois escortés; les associations de défense; les associations de commerce et de culture.
Causes qui déterminèrent le privilège : risques de ces entreprises; rareté des capitaux mobiliers; nécessité de les associer; nécessité de les attirer par des avantages.
L'instrument par excellence de colonisation sous l'Ancien Rég-ime a été, nous venons de le dire, les Compagnies privilégiées. Toutes les nations en ont créé à l'envi. La France en a eu depuis le début du xvu^ siècle jusqu'à la fin du
xviii% et les échecs si nombreux des ces Compag-nies, soit françaises, soit étrangères, n'ont jamais pu complètement dégoûter nos rois de cette forme de colonisation.
Pourquoi toutes les nations qui, à cette époque, ont voulu coloniser ont-elles recouru au même procédé? Et pourquoi, y ayant une fois recouru, ne l'ont-elles jamais entièrement délaissé? Pourquoi des Compagnies? Et pourquoi des Compagnies privilégiées? C'est ce que nous voudrions rechercher d'abord.
La colonisation au début du xvii° siècle fut fille du commerce.
Le xvi^ siècle avait vu les navigateurs, surtout de la Hollande et du Portugal, rapporter d'Amérique, d'Asie et d'Océanie des richesses fabuleuses, soit en métaux précieux que l'on estimait alors le souverain bien, soit en épices qui se vendaient à peu près au poids de l'or. Et tous les peuples, obligés de s'approvisionner près de ces privilégiés, s'étaient posé unanimement cette question : Pourquoi acheter à ces intermédiaires? pourquoi ne pas aller aux lieux mêmes de production?
Comme on le voit, cette conception était très voisine de celte autre, qui allait bientôt et pendant deux siècles dominer la politique économique de presque tous les peuples : chaque nation doit se suffire à elle-même; c'est la base de tout le protectionnisme, depuis Colbert jusqu'à nos jours.
Partant de ce principe, chaque peuple marilime s'équipa, arma des bateaux, mit à leur tète de hardis capitaines, et tenta de découvrir ces pays d'au delà du cap de Bonne-Espérance (Indes, Gathay, Malaisie), ou par delà les îles du Cap-Vert (Antilles, Indes occidentales), dont Portugais, Hollandais et autres gardaient jalousement le précieux secret. Cette lutte, dont l'amiral Jurien de la Gravière nous a raconté quelques brillants épisodes dans ses Marins du quinzième siècle, amena ce résultat prévu que bientôt Anglais, Français, Espagnols disputèrent aux tlollandais et aux Portugais le trafic des denrées exotiques dont ceux-ci avaient eu jusqu'ici le monopole.
Et le commerce de ces denrées prit tout de suite un développement considérable.
Naturellement les nations qui s'y adonnaient
se jalousaient. Leur premier soin avait été de se cacher mutuellement les routes découvertes ; quand cela devint impossible, elles cherchèrent à s'enlever réciproquement leurs navires. Tout navire portant un pavillon étranger était un ennemi : cette époque vit des combats homériques. Pour obvier autant que possible aux conséquences fâcheuses des embuscades et des attaques, on faisait partir les bateaux en convois, souvent même, on les faisait escorter par des navires de guerre. De là, entre armateurs, entre marchands, des associations qui, à la fin du XVI® siècle, avaient une réelle importance. /C'étaient des associations de commerce; ce n'étaient pas encore des Compagnies de colonisation. Voici ce qui amena la transformation.
Les diverses nations européennes qui faisaient à l'envi le commerce des épices, aboutissaient fatalement à visiter les mêmes lieux. On ne trouvait pas, comme aujourd'hui, après des siècles de dissémination et d'acclimatation des plantes, toutes ces denrées exotiques : vanille, café, thé, poivre, etc., indifféremment sous toutes les longitudes. On les trouvait en tel endroit connu, parfois en tel autre endroit proche du
premier, mais non pas ailleurs, non pas partout. Il en résultait que tous les navigateurs de toutes les nations, en quête des mêmes produits, visitaient les mêmes contrées. Or, les denrées qu'ils venaient chercher, la nature ne les produit pas en quantités inépuisables. Les indigènes n'en apportaient que des quantités limitées. Souvent, le premier navire emportait tout le stock disponible; ceux qui venaient après lui ne trouvaient plus rien à charger et n'avaient d'autre ressource, pour n'avoir pas fait un voyage inutile, que de courir sus au premier et de s'emparer de sa cargaison. Et cela se passait ainsi même entre nationaux.
Les marchands imaginèrent alors de faire non plus seulement du commerce, mais de la colonisation.
Pour cela, dans les territoires propices, parmi les peuplades adonnées à ces sortes de cultures, on instituerait d'abord des comptoirs, d'où les marchands européens établis à demeure stimuleraient les cultivateurs indigènes; ensuite, si cela ne suffisait pas, on prendrait la culture en main, soit avec le seul concours des indigènes, soit même avec l'aide d'Européens immigrés.
Du coup, à la conception primitive du commerce se joignait la conception de la colonisation.
Cette transformation allait avoir une influence décisive sur la façon de faire les affaires . Maintenant il ne s'agissait plus seulement d'aller chercher ces denrées aux pays d'origine et de les rapporter en Europe; il fallait désormais les produire, les récolter, les préparer, les transporter, les vendre. Avec la durée moyenne des récolles et des voyages, on calculait que l'argent parti d'Europe et engagé dans ce genre d'entreprises n'en pouvait pas revenir avant trois années pleines. Trois longues années à attendre, sans compter les risques.
Et ces risques étaient considérables. C'étaient sur terre les incertitudes et les inclémences des saisons, plus redoutables sous ces climats encore mal connus, qui pouvaient rendre inutiles les soins des cultivateurs; c'étaient l'humeur et les exigences des populations et surtout de leurs chefs, ces innombrables potentats des régions océaniennes et asiatiques, avec lesquels il fallait sans cesse négocier pour ne pas combattre; c'étaient enfin, sur mer, les hasards d'une navi-
gation toujours périlleuse pour des bâtiments dont beaucoup ne jaugeaient pas 300 tonneaux, €t de combats incertains entre rivaux égaux en force, en courage et en acharnement.
Ces risques, sur lesquels personne ne fermait les yeux, amenèrent, nécessitèrent la création de Compagnies. Ces Compagnies, au début, étaient des Compagnies de nature mixle : leur but était le commerce; leurs moyens étaient la culture et la navigation. Culture, navigation, <:ommerce, tout cela allait être conduit de front par les Compagnies de colonisation.
Ces Compagnies, nous y insistons, étaient une nécessité de l'époque. Pour mener à bien ces entreprises d'outre-mer, telles que les circonstances économiques et politiques les avaient faites, il fallait engager des capitaux considérables et les exposer à des risques énormes. Or, <les capitaux considérables, quels particuliers, à cette époque, en possédaient? En Hollande, en Allemagne, en France, en Angleterre, on n'en ^eût pas trouvé cent. Pour s'en assurer, il suffit ■d'ouvrir l'histoire des grands financiers de ce temps : on les compte par unités.
Mettons qu'on en eût trouvé assez : imagine-
t-on qu'à une époque où la richesse par excellence était la terre, où les biens immobiliers étaient — et cela se traduisait dans les lois et dans les coutumes — seuls considérés, où l'argent comptant se plaçait, par contrats de gage, de rente, ou de vente à réméré (remplaçant l'hypothèque, plus moderne), si sûrement sur des domaines princiers ou royaux, imagine-t-on que les possesseurs de grosses fortunes, heureusement acquises et conservées, allaient les exposer dans des entreprises à ce point aléatoires? C'eût été de la folie. Ces entreprises ne pouvaient tenter que des aventuriers ou tout au plus des esprits aventureux. Après eux, séduits par leurs promesses et rassurés par leurs talents, des capitalistes ou des grands seigneurs s'engageraient bien pour une certaine somme, fraction minime de leur fortune. C'était tout ce qu'on pouvait espérer. Et c'est, en effet, ce qui se produisit.
L'exemple vint de Hollande. La Compagnie
^, hollandaise des Indes, fondée en 1605, avait été
"* confirmée ou modifiée en 1621, 1622, 1623. Son
capital — environ 8 millions de francs — avait
été réparti en actions de 4000 livres. Ce n'était
pas, comme nos obligations ou nos quarts, nos cinquièmes d'obligation, accessible à toutes les bourses ; ce l'était aux bourgeois, aux magistrats, à la petite et grande noblesse, surtout aux marchands et aux navigateurs.
L'exemple de cette Compagnie de Hollande eut sur les autres nations une influence considérable. Dans les premiers temps, ses dividendes étaient, année moyenne, de 30 ou de 40 pour 100; ils s'étaient même élevés (1606) à 75 pour 100. Gela se sut dans toute l'Europe. Gela tourna toutes les têtes ; en Angleterre, en France notamment, les marins, les marchands réclamèrent des Compagnies de colonisation.
Les premières Compagnies, toutefois, ne furent pas privilégiées. Elles n'avaient pas, aux termes de leur charte, le monopole du commerce dans les régions qui leur étaient assignées. Mais ces premières Compagnies, presque sans exception, sombrèrent. On attribua leur échec à l'absence de privilège. Aussi, dès le second tiers du xvn^ siècle, on ne rencontre pas une seule charte qui ne réserve à la Compagnie, outre une foule d'avantages que nous énumérerons, le monopole du commerce.
16 LES COMPAGNIES DE GOLONISATIOiN
Les motifs invoqués pour le leur concéder se résument dans ces mots : utilité, nécessité, justice.
Utilité : les capitaux qu'on veut attirer ne viendront que bien difficilement, si on ne leur offre pas des avantages tout à fait exceptionnels;
Nécessité : si, dans la même région, plusieurs compagnies ou particuliers peuvent faire le commerce, leur concurrence — toujours acharnée, l'expérience, notamment des Hollandais, l'a démontré — ne profitera qu'aux indigènes ou à leurs rivaux et de toute certitude ruinera les actionnaires ;
Justice : « N'étant pas juste, comme disent les notables de Tours, La Rochelle et Nantes, dans une Pétition à Louis XIV pour l'établissement d'une Compagnie des Indes, n'étant pas juste que les étrangers, ni mesme les autres François, jouissent de l'advantage que l'on prêtent qui se peut rencontrer dans la suitte de ces voyages des Indes, après que les proposans y auront estably la seureté aux risques de leurs personnes, leurs coust et despens. »
A ces trois motifs, il en faut ajouter un dernier, d'un caractère plus général : la société de
l'ancien régime reposait, dans ses lois, ses coutumes, son esprit, sur le privilège.
Résumons-nous en une série de propositions :
Le commerce des Indes est la source d'immenses profits;
Ce commerce, au bout d'un certain temps, exige la coopération de la colonisation;
Ces entreprises jointes ne peuvent se faire qu'avec des capitaux, des forces, une organisation considérables ;
Ni l'Etat toujours pauvre et toujours préoccupé des affaires continentales, ni les capitalistes, rares d'ailleurs et prudents, ne peuvent assumer isolément le risque d'entreprises fructueuses mais aléatoires;
Les capitaux associés seuls le pourront;
Ils ne le voudront que si on leur fait, au moyen de privilèges concédés, miroiter des perspectives rassurantes ;
Le privilège est dans l'esprit, il est de l'essence de la société de l'ancien régime.
Voilà pourquoi la colonisation a été conduite par des Compagnies et pourquoi ces Compagnies ont été privilégiées.
Gela et à l'étranger et en France.
Reste à montrer l'importance, le but, les procédés de ces Compagnies en France.
§ 2. Zes compagnies de r Ancien Régime.
SOiMMAiRE. — Variété des Compagnies de colonisation : Compagnies de commerce; Compagnies de commerce et de colonisation; colonisation par peuplement; colonisation par exploitation. — Les promoteurs : Henri IV, Richelieu, Fouquet, Golbert. — ■ Liste des Compagnies de colonisation; valeur relative des chiffres : dédoublement des compagnies; fusion des compagnies.
Sous le nom générique de Compagnies de colonisation, on englobe, nous l'avons déjà dit, des entreprises de nature diverse : Compagnies de commerce et Compagnies de colonisation, ces dernières embrassant des colonies de peuplement et des colonies d'exploitation. Cela débute, en France, par des Compagnies purement de commerce; cela continue et par des Compagnies purement décolonisation, et par des Compagnies à la fois de commerce et de colonisation, le type de la colonisation étant surtout la colonisation par peuplement; enfin cela se termine par des Compagnies de commerce et de colonisation,
le type de la colonisation étant surtout la colonisation dite d'exploitation. Tout cela est fort différent; tout cela n'en est pas moins appelé, par les publicistes du temps, Compagnies de colonisation.
Ces Compagnies apparaissent, dans notre histoire, avec les dernières années du xvi° siècle et les premières du xvll^ Elles sont extrêmement nombreuses de 1599 à 1715, c'est-à-dire pendant plus d'un siècle, sous Henri IV et pendant la régence de Marie de Médicis, surtout sous Louis XIII et Louis XIV. A partir de 1715, on n'en compte plus guère. Il est vrai qu'en 1719 on en vit se fonder une qui est peut-être la plus célèbre de toutes, la grande Compagnie des Indes, qui, après des fortunes diverses, fut liquidée en 1770. A ce moment, condamnées, avec la Compagnie des Indes, par l'opinion publique, les Compagnies de colonisation sont à peu près complètement abandonnées par le gouvernement.
Les noms les plus éclatants de notre pays sont attachés à l'histoire de ces Compagnies. Et nous ne parlons pas ici de toute cette noblesse qui s'y intéressa comme bailleurs de fonds, chefs d'es-
cadre, gouverneurs, amiraux, surintendants de la navigation, etc. Nous parlons ici des personnages illustres qui en furent les promoteurs ou les protecteurs. C'est tout d'abord Henri IV, qui, en dépit de l'opposition de Sully, autorise ou encourage plusieurs sociétés, dont la plus célèbre fut celle du Canada; c'est ensuite Richelieu, qui donne à ces entreprises un développement considérable, sur lequel nous aurons à revenir; c'est, après lui, Fouquet, dont le rôle, longtemps méconnu, a été remis dans son véritable jour par son historien M. Lair, par le regretté M. Pigeonneau et son élève, M. Deschamps '; c'est, après Fouquet, Colbert et Louis XIV, dont nous aurons plus tard à nous occuper à loisir, sans prétendre, d'ailleurs, résoudre le problème délicat, mais pour nous peu important, de savoir si Louis XIV a été, dans cette catégorie d'affaires, l'instrument ou l'inspirateur de Colbert; c'est enfin, après Colbert, le Régent et le fameux Ecossais Law, puis toute la série des
1. Voir Foucquet, par Lair, 2 vol. in-8, Pion, 1890; Pigeonneau, Histoire du commerce, inachevée malheureusement; Deschamps, Histoire de la question coloniale en France, 1 vol., 1891, Pion.
ministres qui ont fondé et soutenu des deniers mêmes de FÉtat la grande Compagnie des Indes.
Nous ne croyons pas inutile de dresser la liste, à peu près, mais seulement à peu près, exacte et complète des Compagnies de colonisation fondées de 1599 à 1789, date de la dernière Compagnie de l'Ancien Régime.
lo99 — Compagnie du Canada et derAcadie.^""'^
1600 — Compagnie de Sumatra, Java et des Moluques.
1600 — Compagnie du Corail (arrêt du Conseil du 8 février), Pays Barbaresques.
1600 — Compagnie de Saint-Malo, Laval et Vitré, dite des mers orientales {{"^ Compagnie des Indes orientales; mais elle ne portait pas ce titre).
1602 — ""Uo'mpagnie du Canada ou de la Nouvelle-France (fondée par des marchands de Dieppe, Rouen, La Rochelle).
1604 — Compagnie de la Gujane.
1604 — Compagnie Gérard Deroy, 2« Compagnie des Indes orientales (arrêt du Conseil, l^^^' juin 1604).
1613 — Com'pâghie du Canada (2e), fondée par Chani>plain.
161o — Compagnie des Moluques ou La Flotte de Montmorency (négociants de Rouen).
1615 — Compagnie Beaulieu et Le Lièvre.
1616 — Compagnie de Paris et de Rouen, 3« Compa-
gnie des Indes orientales.
1620 — Compagnie du Canada {3^), dite Compagnie dC' Montmorency.
,. 1625 — La Nacelle de Saint-Pierre fleurdelysée, sans territoire précis assigné.
1626 — Compagnie du Morbihan (même observation), fondée par cent associés, comme celle du Canada, de 1627.
1626 — Compagnie normande (Côte occidentale d'Afrique), Dieppe, Rouen, Fermanel.
1626 — Compagnie de Saint- Christophe, la Bar-
bade, etc., appelée encore Compagnie des Isles de l'Amérique.
^1627 — Compagnie des Cent Associés, ou du Canada, dite de la Nouvelle France {¥).
1627 — La Compagnie dite k La Nacelle de Saint-
Pierre » aurait peut-être succédé à celle du Morbihan; donc au lieu de 1625, c'est en 1627 qu'il faudrait placer sa fondation.
1633 — Compagnie du sieur de Caen, appelée encore Compagnie de Rouen, îles au nord de Saint- Dominique, Cayenne, etc.
1633 — Compagnie Dumé d'Applemont (4« des Indes orientales).
1633 — Compagnie du cap Nord (du cap Nord à la rivière d'Approuage), 1"' de ce nom.
1633 — Compagnie du cap Vert (Sénégal, cap Vert,
Guinée).
1634 — Compagnie de Guinée (de Sierra Leone au cap
Lopez).
1634 — Compagnie du cap Blanc (du cap Lopez au cap
Blanc).
1635 — Nouvelle Compagnie des Isles d'Amérique ou
Compagnie de Saint-Christophe.
1638 — Compagnie du cap Nord (2<').
1642 — Compagnie de l'Isle Saint-Christophe (Nouvelle) dite Compagnie des Isles d'Amérique.
1642 — Compagnie Ricault ou Rigault ou de Mada-
gascar et de la mer des lades, dite de la France^ orientale (5°). /^
1643 — Compagnie du cap Nord, pays entre l'Orénoque
et l'Amazone (3'^).
1644 — Compagnie du Nord (Hollande, Zélande, Alle-
magne, Suède, Norvège, Moscovie) (1"-'), au profit du sieur Claude Rousseau et autres intéressés.
1648 — Compagnie de Saint-Jean de Luz (jointe à la Compagnie du Nord).
1651 — Compagnie de Paris (Guyane), dite de la France équinoœiale, île de Cayenne.
1653 — Compagnie parisienne du cap Nord, dite de la France septentrionale {Grands Lacs et Saint-Sacrement),
1660 — Compagnie de la Chine (i'^), Tonkin, Cochinchine.
1662 — Compagnie d'Ogeron (Lucayes, Caïques).
1663 — Compagnie de la France éqiiinoxiale{^^).
1664 (mai) Compagnie des Indes occidentales (Antilles,
Guyane). v.v.^A^ '^ ^ ^. -<• ^ ' * ^ 1664 (août) Compagnie des Indes orientales (Madagascar et Indes), 6|«.
1666 — Compagnie d'Afrique au profit du sieur Arnaud
et autres (2«).
1666 — Compagnie du cap Nègre.
1669 — Compagnie du Nord (2«), Hollande, Zélande, etc.
1670 — Compagnie du Levant.
1671 — Compagnie du Nord (3'-) avec privilège de
commercer en outre avec les îles de l'Amérique et la Nouvelle France. (Négociants de Bordeaux.)
1673 — Compagnie du Sénégal (l'*^ de ce nom).
1679 — Compagnie du Sénégal et de la Guinée (2®).
^^^683 — Compagnie de l'Acadie.
1684 — Compagnie de Guinée.
1685 — Compagnie du Sénégal (3'^) (arrêt du 6 janvier). 1684 — Compagnie du Mississipi.
1683 — Compagnie de la Guinée (traite).
1686 — Compagnie du cap Nègre.
1693 — Compagnie Héli (Pays liarbaresques, 3^}.
1696 — Compagnie du Sénégal et du cap Vert.
1698 — Compagnie de Ciiine (2*) ou Compagnie Jourdan.
1698 — Compagnie de la mer du Sud ou de la mer Pacifique.
1698 — Compagnie de Saint-Dominique.
1701 — Compagnie de L'Assiento (jointe à la Guinée).
1701 — Compagnie de Guinée, Crozat, Magon, etc.
1706 — Compagnie d'Afrique (Pays Barbaresques), cap Nègre (4*^) (Bastion).
^^1706 — Compagnie des Castors ou du Canada (Aubert). ,^^^710 — Compagnie dePHudson.
1712 — Compagnie des côLes d'Afrique (5^).
4712 — Compagnie de la Louisiane (Crozat).
1712 — Compagnie de Chine (S^'j ; ne devait commencer à fonctionner que le l^"" mars 1715.
1717 — Compagnie du Mississipi, ou de la Louisiane, ou d'Occident.
1719 — Compagnie perpétuelle des Indes {1^ des Indes Orientales).
1719 — Compagnie de Pîle de Saint-Jean à Terre- '^^'^ Neuve.
1725 — Nouvelle compagnie des Indes.
1730 — Compagnie d'Auriol (côtes de Barbarie, 6*'),
{l'a — Transformation de la Compagnie des Indes.
1741 — Compagnie Royale d'Afrique.
1771 — Compagnie de la Guyane (traite).
CAUSES, BLTS, PROCEDES Z.j
1777 — Compagnie de Cayenne ou de la Guyane française.
1784 — Compagnie de la rivière du Sénégal et dépendances.
1789 — Nouvelle Compagnie des Indes.
C est là une liste fort longue, et pourtant, je le répète, encore incomplète ^ Il n€ faut pas, toutefois, que, par sa longiieur, elle nous fasse illusion.
Tout d'abord, la simple énumération qui précède montre à première vue que certaines Compagnies qui font l'objet de deux ou trois numéros sont les succédanés les unes des autres. Il y a eu, par exemple, 7 Compagnies des Indes orientales, 3 Compagnies de Chine, 3 du cap Nord, etc. Ce sont autant d'entreprises distinctes, et, par cela qu'elles sont distinctes, elles attestent la confiance persistante de l'opinion dans ce genre d'affaires; mais elles portent toutes sur le même territoire ou peu s'en faut, et ce sont seu-
1. Il serait malaisé de dresser une liste complète et exacte. II faudrait pour cela avoir les chartes de toutes les Compagnies formées. Or, ces chartes n'ont jamais été publiées en ■corps. 11 en résulte que, faute de documents de première main, les publicisles se copient, sauf que les dates, le nom, l'objet de chaque compagnie varient un peu de l'un à l'autre.
lement leurs insuccès successifs qui causent leur multiplicité.
Notons encore cet autre aspect de la question. Beaucoup de Compagnies sont le dédoublement ou, au contraire, l'agrégation, la fusion, de Compagnies différentes. En 1633 et en 4634, nous voyons se former une Compagnie du cap Vert, une Compagnie de Guinée et une Compagnie du cap Blanc : les deux dernières sont des démembrements de la première. La Compagnie de 1633, du cap Vert, s'étendait au Sénégal, au cap Vert et à la Guinée. Son domaine — et c'est là une observation que nous aurons souvent à faire — était trop vaste pour elle ; elle en cède, on pourrait dire elle en recède, une partie aux deux autres : à la Compagnie de Guinée, le territoire qui va de Sierra Leone au cap Lopez, à la Compagnie du cap Blanc, celui qui va du cap Lopez au cap Blanc. Même observation pour les Compagnies fondées en 1673, 1679, 1684. La première (1673) s'appelle Compagnie du Sénégal; quelques années plus tard (1679), se croyant de taille à suffire à une tâche plus lourde, elle joint à son territoire premier la Guinée ; puis elle trouve, à l'expérience, cette tâche vraiment trop
lourde et, de Compagnie du Sénégal et de Guinée, elle redevient en 1684 simplement Compagnie du Sénégal.
En sens inverse, certaines Compagnies se forment en englobant plusieurs sociétés préexistantes. La Compagnie des Indes occidentales de 1664 s'élève sur les ruines de la Compagnie de la France équinoxiale (1663), formée elle-même de plusieurs Compagnies antérieures. La Compagnie des Indes orientales de 1664 se forme des débris de la Compagnie de la France orientale de 1642, et de la première Compagnie de Chine (1660). Mais bientôt elle trouve son domaine trop vaste : elle abandonne (1666) son privilège sur Madagascar, et cède une partie de ses droits à la deuxième Compagnie de Chine (1697). De même, la grande Compagnie des Indes de 1719 se forme en absorbant la Compagnie des côtes d'Afrique (1712), la Compagnie de Saint-Dominique (1698), et la Compagnie de la Louisiane (1712 et 1717). Puis, au bout de quelques années, elle renonce à Saint-Dominique (1724), aux côtes de Barbarie (1730), à la Louisiane (1731), et se cantonne sur le seul territoire des Indes orientales.
Ainsi la multiplicité des Compagnies n'im-
plique pas nécessairement la multiplicité des points sur lesquels elles opèrent. Le territoire colonisé ne s'étend pas nécessairement avec le nombre des Compagnies : toutes se succèdent presque sur les mêmes points, héritant, à prix d'argent, des établissements de celles qui les ont précédées. Toutes se cantonnent — si cantonner peut être un terme exact quand il s'agit d'aussi immenses étendues — sur les mêmes points. Ce sont : en Amérique, le Canada, la côte est des Etats-Unis, les Antilles et les îles voisines, la Guyane; en Afrique, la côte occidentale, un point des côtes de la Barbarie et enfin Madagascar; en Asie, les Indes, la Chine et Flndo-Chine; en Océanie, d'ailleurs fort rarement visitée par nos navigateurs et par nos colons, Java et les Moluques.
Tel est le territoire où nous avons tenté de créer de nouvelles France. Nos efforts n'ont pas partout réussi, et il est bien certain que notre empire colonial d'aujourd'hui ne doit que fort peu de chose à l'Ancien Régime; mais l'Ancien Régime n'en peut pas être tenu pour totalement responsable. Il avait transmis au premier Empire, malgré les désastres des traités de 1711 et de
1763, un ensemble de colonies encore admirable : l'Empire n'a pas pu les conserver. La responsabilité de l'Ancien Régime est ailleurs. Elle consiste en ceci, qu'ayant fondé des colonies, il n'a pas su dans la métropole intéresser assez de gens à la conservation de ces colonies, et dans ces colonies attacher assez de gens au maintien du lien avec la métropole.
C'est ce qui apparaîtra plus tard au cours de ces études.
§ 3. Le bat y les moyens, les chartes.
Sommaire. — But religieux et but politique. — But religieux : propager la foi catholique; but politique : étendre la puissance de la France et enrichir ses sujets. — Moyens : compagnies de commerce et de colonisation; peuplement plus accentué sous Richelieu; commerce plus accentué sous Golbert. — Chartes : action plus ou moins profonde de la Couronne; évolution des chartes dans le sens de l'intervention grandissante du roi; exemple des chartes concédées aux îles d'Amérique.
Les Compagnies privilégiées de colonisation de l'Ancien Régime, à quelque époque qu'on les considère, se proposent un double but : un but religieux et un but politique. Le but religieux est de propager dans de nouvelles contrées la foi
catholique; le but politique est, par la colonisation, d'étendre le domaine et la puissance de la France et d'enrichir ses sujets.
^ La religion, au premier abord, semble n'être qu'un moyen. Dans les lettres de provision accordées au duc d'Ampville pour lui conférer la charge de vice-roi et lieutenant général (1655 juillet), Louis XIV, encore en tutelle, constate que les premiers navigateurs et colons, assistés par son père et son aïeul, avaient recherché « des terres propres et commodes pour faire des habitations capables d'établir des colonies, afin d'essayer, avec l'assistance de Dieu, d'amener les peuples qui en habitent les terres à sa connaissance et les faire policer et instruire à la foi catholique, apostolique et romaine, et, par ce moyen, y établir notre autorité et introduire quelque commerce qui puisse apporter de l'utilité à nos sujets ». Gela semble décisif et évident : la religion n'est ici qu'un instrument.
Mais cette première opinion ne tienl^as devant l'examen des faits. Toute la première période de la colonisation française accorde, à l'imitation de la colonisation espagnole, une large part de ses efforts à la propagation de la foi. Les membres
de la noblesse et du tiers qui s'associent à ces entreprises consacrent des sommes considérables à l'établissement des ordres religieux dans les nouvelles possessions; les chartes des compagnies mentionnent l'obligation d'entretenir des prêtres et des religieux en nombre déterminé; les ordonnances du roi renferment de nombreuses dispositions contre les ennemis de la vraie foi et en faveur des religieux des divers ordres ; enfin, les dénombrements des colonies ou d'autres documents, tels que ceux qui furent publiés après l'expulsion des jésuites en 1762, attestent l'importance de la richesse immobilière du clergé, partant l'importance de ce clergé, au moins du clergé régulier.
Et, en somme, la religion catholique, quelque médiocres * qu'aient pu être certaines de ses recrues dans les colonies, a pu, en somme, s'y implanter définitivement, si bien que la moitié
1. Il n'est pas nécessaire d'insister sur ce point. Nous citerons toutefois, entre cent documents probants, les suivants : Lettre du ministre, 30 septembre 1721, aux administrateurs SU)' quelques points de religion; Arrêt sur ceux qui négligent de faire baptiser leurs enfants, 4 novembre 1742, 1 1 octobre 1743; Lettre du 8 février 1761 sur certains abus en matière de religion de la part des gens de couleur, et surtout Mandement du vice-préfet des Dominicains, ^we supprime la messe de minuit, ld-20 novembre 1751 >
du continent américain et presque toutes les îles sont étroitement et probablement à jamais attachées à cette relig-ion que la colonisation s'était proposé d'y établir.
Voilà pour le but religieux.
Le but politique, le seul qui doive nous occuper ici, est, comme nous le disions plus haut, d'augmenter le domaine et la richesse de la France. Pour cela, nos rois recourent volontiers et, pendant un certain temps, à peu près exclusivement, aux compagnies dites de colonisation; mais ces compagnies se présentent à nous sous des aspects qui varient avec le temps.
Les premières compagnies sont surtout des compagnies de découverte, d'occupation et de commerce, mais déjà il s'y joint quelques tentatives de colonisation : telles sont les compagnies du règne de Henri IV et de la régence de Marie de Médicis.jpelles qui viennent ensuite sont surtout des coropaginies de colonisation, et de colonisation par peuplement : sur des territoires à peu près dénués d'habitants ou qui, du moins, renferment d'immenses espaces libres, on se propose de transplanter un nombre suffisant de
Français qui, par mariage soit avec des Françaises, soit avec des femmes indigènes converties et naturalisées, croîtront et multiplieront et fonderont de nouvelles France. C'est le caractère principal des compagnies que foncTèT^îchelieu, et ce caractère apparaît nettement dans les chartes de ces compagnies et se révèle aussi par leurs titres : les compagnies du Canada ou de la Nouvelle France, de la mer des Indes ou de la France orientale, du Cap Nord ou de la France septentriotiale, de la Guyane ou de la France équinoxiale, etc.
Toutefois, à côté de ce caractère principal : compagnies de colonisation par peuplement, se maintient encore le caractère de compagnies de commerce. Ce caractère apparaît dans les lettres patentes qui ont créé Richelieu grand maître y chef et surintendant général de la navigation et du commerce et dans le texte mèma de ces lettres patentes, qui autorisent Richelieu à se préoccuper de la fondation d'une compagnie puissante et bien réglée, pour entretenir un commerce par terre et par mer et l'engagent à examiner toute proposition faite sur le sujet de l'établissement du commercé. Et, au surplus, tout ce que nous
savons, tous les documents de nos archives nous montrent Richelieu et ceux qui le conseillent préoccupés du commerce presque autant que du peuplement même des colonies.
Ce caractère d'entreprises commerciales s'accentue sous Louis XIV. Sans doute, Louis XIV et ses ministres n'abandonnent pas — loin de là — la colonisation par peuplement, mais ils attachent au commerce plus d'importance encore que ne faisait Richelieu. Celte importance apparaît, un moment, prédominante : cela, à la fin du règne de Louis XIV et surtout sous la Régence, quand se fonda la compagnie des Indes. A ce moment, le commerce est la principale préoccupation, et le titre « compagnies de colonisation » semble tout à fait décevant. Puis cette compagnie des Indes, la plus considérable et presque la seule dont il vaille s'occuper pendant le xviii^ siècle à partir de 1725, agrandit ses bases d'opérations, élargit ses ambitions et devient tout à la fois compagnie de commerce et compagnie de colonisation, colonise soit par peuplement, soit par exploitation, fonde des comptoirs, occupe des territoires, fait de la politique, traite et combat avec les princes indigènes, etc., jus-
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qu'au jour où, épuisée et surchargée de dettes, elle est obligée de liquider.
Envisagées de ce point de vue, les compagnies de colonisation, en dépit de l'uniformité de leur titre, ont donc subi, dans leur essence même, au cours d'un siècle et demi, des modifications profondes.
On en peut encore constater d'autres, non moins saisissantes, dans leurs rapports avec la Couronne.
La Couronne, au début, se tient un peu à l'écart et sur la réserve. Elle considère assurément ces entreprises comme très dignes d'encouragement; mais elle se contente de les encourager, on peut le dire, par de bonnes paroles. Ses concessions consistent en ceci : elle concède aux compagnies des territoires que ces compagnies ont découverts ou conquis elles-mêmes et détiennent déjà. Les colonies ne la passionnent pas encore : l'Europe continentale lui semble seule mériter attention et sacrifices. Puis, le point de vue change : les colonies paraissent probablement plus précieuses; les compagnies qui les découvrent ou les conquièrent et les fondent pour la France, deviennent des auxi-
liaires que, d'abord, on encourage autrement que par des paroles flatteuses, que bientôt on aide, qu'on soutient de ses forces et de ses deniers. Enfin, une dernière évolution s'accomplit : les colonies ont un tel attrait et la possession en est si désirable que, là où les compagnies ont échoué, on se substitue à elles et qu'on pratique l'administration directe.
Cette transformation, moins lente qu'on ne pourrait croire, apparaît très nettement, par exemple, dans les chartes successives qui se rapportent aux îles d'Amérique. Nous possédons, à propos de ces îles, six chartes ou lettres patentes de 1626^ 1635, 1642, 1662, 1664, 1674 et d'autres encore, d'ailleurs, mais dont l'examen est inutile pour le but que nous nous proposons. Nous allons les analyser sommairement.
La Charte de 1626 a ceci de particulier : elle €st une commission donnée aux sieurs d'Enambuc et Rossey d'aller établir une colonie dans les Antilles de l'Amérique. Les sieurs d'Enambuc et Rossey apportent ensuite leur commission à « l'Association des seigneurs des Isles de l'Amérique », et une compagnie se fonde. Or, dans
la commission émanée de Richelieu, il n'y a — premier point caractéristique — aucune concession de territoire faite par la Couronne à la compagnie. Le cardinal constate que les sieurs d'Enambuc et Rossey ont découvert et occupé les îles de Saint-Christophe et de la Barbade et autres, non dénommées, qui s'étendent du ll*^ au 18'' décoré depuis la ligne équatoriale; que, dans ces îles, ils ont construit deux forts et laissé quatre-vingts hommes et un chapelain, et que maintenant ils viennent demander au roi ce qu'il convient de faire : revenir en France en ramenant les hommes et abandonnant les îles ou s'y fortifier et s'agrandir. Et Richelieu — c'est là qu'il intervient — dit à ces pionniers : restez. Il n'a rien à leur concéder comme territoire puisqu'ils occupent ce qu'on leur concéderait ; il les invite seulement, il les autorise plutôt à le tenir sous l'autorité et la puissance du roi. Mais, puisqu'ils ont fait des dépenses, puisqu'ils en feront encore, il leur garantit ceci : jjendant vingt années, aucun autre Français qu'eux n'ira peupler ces îles, en convertir les habitants, en cultiver les terres, en exploiter les mines. En échange de cette promesse, le roi se
réserve le dixième de tout ce qui en proviendra (on ne voit pas si en se rapporte seulement aux mines ou aussi aux terres). Tout ceci est très explicite. Le privilèg^e de transporter seuls en France et de vendre seuls en France les produits du pays, pendant cette même période de vingt ans, n'est pas aussi nettement concédé. Il y a certaines omissions et certaines ambiguïtés de langage, certaines différences de texte entre la commission délivrée par Richelieu et l'acte d'association des seigneurs — tous deux du 31 octobre 1626, — qui ne permettent pas de conclure nettement à la concession du privilège exclusif du transport et du commerce des fruits de ces îles. Toutefois le privilège est probable, et une déclaration du roi du 25 novembre 1634 l'atteste très explicitement.
Au surplus, et malgré le privilège du commerce, cette charte de 1626 ne confère que des avantages peu considérables.
Le temps passe. Cette première compagnie n'a pas réussi. Notons en passant cette raison que donne le roi de son échec. Elle est tombée, dit-il, « au moyen de ce qu'aucun des associés ne s'est donné la peine d'y penser, joint que
les concessions accordées à la dite compagnie n'étaient suffisantes pour les obliger à s'y appliquer sérieusement ». Mais, s'il plaisait à Sa Majesté « leur accorder de nouvelles et plus grandes concessions et privilèges, ils pourraient rétablir la Compagnie... » Le roi y consent; de là, nouvelle charte accordée à une nouvelle compagnie ou plutôt contrat de rétablissement de l'ancienne (42 février 1635).
Lors de la formation de la Compagnie de 1626, il n'y avait point, à vrai dire, de concessions, les associés étant, au fond, propriétaires des territoires de la Compagnie. Mais, soit que l'échec de la Compagnie ait entraîné une sorte de déchéance, soit, comme semblerait l'indiquer une déclaration du 25 novembre 1634, que la Couronne ait, après coup, considéré comme siens des territoires que la Compagnie tenait jusqu'alors sous l'autorité et la puissance du roi, toujours est-il que, dans le contrat de rétablissement du 12 février 1635, le roi, cette fois, concède formellement à perpétuité aux associés et à leurs héritiers la propriété de ces îles, sauf foi, ressort et hommage au roi, et le droit pour le roi d'y nommer les magistrats supérieurs et
le gouverneur. Ce n'est pas tout : au* lieu seulement des îles que la Compagnie possède, le roi leur concède toutes celles, sous certaines réserves, qui sont situées entre le 10'' et le 30® degré, depuis la ligne équinoxiale.
Aux concessions territoriales, il en ajoute d'autres, bien propres à encourager la Compagnie. C'est tout d'abord — et cette fois très explicitement — le monopole du commerce pendant vingt années, à l'exclusion de tous autres, étrangers ou Français, sauf, parmi ces derniers, ceux à qui la Compagnie donnerait son agrément. C'est ensuite toute une série de mesures qui tendent à procurer à la Compagnie des colons de choix : l'article 2 déclare que les colons établis dans ces îles conserveront ou même acquerront tous les avantages de naturels Français, avantages à cette époque considérables; l'article 12 déclare que les nobles pourront s'élablir aux îles, y faire des plantations et du négoce, sans courir risque de déchéance; l'article 13 enfin déclare que les artisans qui auront exercé leur métier durant six années dans ces îles pourront être réputés maîtres et exercer plus tard dans toutes les villes du royaume Ce n'est pas tout : si la guerre sur-
venait, les privilèges de la Compagnie pourraient être prorogés au delà de \ingt ans.
En échange de tous ces avantages, la Compagnie s'engage à implanter la foi dans les îles, à y transporter en vingt ans 4000 Français et catholiques romains, ou à faire en sorte que pareil ou plus grand nombre y passe dans le même temps, et, dernier point, à fonder des colonies aux lieux les plus commodes pour l'assurance du commerce. Si la Compagnie ne remplit pas ses obligations, Sa Majesté pourra lui retirer son monopole et ouvrir le commerce librement à tout le monde, et, de plus, disposer de toutes les terres qui ne seraient pas alors occupées par la Compagnie ou par ses ayants droit.
Telle est cette deuxième Charte d'une même compagnie sur un même territoire. Si on la rapproche de 1626, on constate que la Couronne y accorde à la Compagnie de bien plus grands avantages, en lui imposant en même temps des obligations plus précises, et qu'au surplus elle prétend, dans le présent et dans l'avenir, à un véritable droit de propriété sur toutes les portions non occupées et au domaine éminent sur le reste.
Au bout de quelques années, la Compagnie a probablement réussi. Le roi constate (1642) qu'elle a peuplé, non seulement Saint-Christophe, mais encore plusieurs autres îles; qu'au lieu de 4000 colons, elle en a transporté et établi 7000, dont de nombreux religieux; qu'elle a construit des forts, etc. Aussi pour reconnaître ses peines et « les services agréables » qu'elle a rendus, et en même temps pour encourager ceux qui seraient tentés de l'imiter, le roi non seulement la confirme dans toutes les concessions et privilèges antérieurs, mais il en ajoute de nouveaux. Si la Compagnie veut entreprendre contre des îles occupées par l'ennemi, le roi s'engage à « l'assister de vaisseaux et de soldats, armes et munitions selon les concurrences et l'état de ses affaires » ; il déclare que toutes les marchandises venant des îles seront exemptées de tous droits à leur entrée en France, et qu'au surplus elles pourront entrer dans n'importe quel port à leur convenance et non plus seulement dans le port du Havre; il évoque à son Conseil toutes les affaires relatives à la Compagnie ; enfin, il donne à la Compagnie quatre brevets de noblesse en blanc pour en disposer à son gré, évidemment
au profit de ses associés ou de ses colons les plus considérables. Et, en échange de ces nouvelles faveurs, il ne lui impose aucune obligation nouvelle.
Cette fois, on le voit, la Couronne fait un pas décisif. Elle prodigue les faveurs à la Compagnie; elle lui facilite ses entreprises; elle met à sa disposition ses troupes et ses vaisseaux, et elle concède éventuellement non plus des territoires déjà occupés ou seulement inoccupés, mais même des territoires ennemis qu'elle l'aidera à conquérir.
Malgré tant de faveurs, la Compagnie désistes d'Amérique — est-ce parce qu'elle ne réussit pas? — en vint, après cette déclaration de 1642, à se défaire de la plupart de ses possessions, ce qui était un moyen d'éviter l'action de la Couronne sur les terres inoccupées par la Compagnie ou ses ayants droit. C'est ainsi qu'elle vendit (1649) la Guadeloupe, Marïe-Galande et les Saints à un sieur Boisseret, moyennant 73 000 francs; la Martinique, Sainte- Lucie, Grenade et les Grenadins à un sieur Duparquet, moyennant 60 000 francs; et un peu plus tard Saint- Christophe, Saint-Martin, Saint-Barthé-
lemi, Sainte-Croix et la Tortue à l'ordre de Malte, moyennant 40000 écus. A la suite de ces ventes, la Couronne ne parut pas autrement s'émouvoir; mais quelques années plus tard, un arrêt du Conseil d'État du 17 avril 1664, enjoignit à la Compagnie et à ses ayants droit de rapporter tous leurs titres de concession ou de propriété, pour être équitablement remboursés ou indemnisés. Le roi venait de prendre une grande décision.
Les Compagnies de 1626, 1635, 1642, ou plutôt la Compagnie fondée en 1626, rétablie en 1635, confirmée et élargie en 1642, était, malgré tous ses privilèges, une petite et faible Compagnie. Elle avait été fondée au capital de 45000 livres (somme évidemment insuffisante et peut-être inférieure à la réalité, mais qu'on limitait probablement à ce chiffre dans l'acte de la Société pour n'être pas tenu au delà) et, au dire de Raynal, elle n'avait jamais eu un capital de plus de 135 000 livres. C'était véritablement trop peu. Avec si peu, on ne pouvait pas faire, et, à dire vrai, on n'avait peut-être pas intérêt à faire beaucoup. C'est ce que dit, en termes peu voilés, l'arrêt du 17 avril 1664. « Au lieu de s'ap-
pliquer à les peupler d'habitants pour les cultiver (on oublie là évidemment, peut-être des constatations récentes font-elles oublier la louangeuse déclaration de 1642 citée plus haut) et à y établir un commerce considérable, ainsi qu'ont fait les étrangers, ils (les intéressés) se sont contentés de les vendre à. des particuliers, lesquels, n'ayant pas assez de force pour y établir de puissantes colonies et équiper un nombre suffisant de vaisseaux pour y faire porter de France les choses dont les habitants d'icelles ont besoin, et rapporter en échange les marchandises qu'ils en tirent, ont donné lieu aux étrangers de s'emparer du commerce dudit pays, à l'exclusion des sujets de Sa Majesté, ce qui ne serait pas arrivé si ladite Compagnie avait gardé lesdites îles et travaillé à l'établissement dudit commerce, comme c'était l'intention de Sa Majesté. » Et là dessus on invite la Compagnie et ses acheteurs à rapporter leurs titres devant le roi.
Pourquoi? Pourquoi des louanges et tant de grâces si éclatantes en 1642 et un si vif mécontentement et tant de sévérité en 1664? C'est, sans doute, à cause de cette vente; c'est aussi que, de 1642 à' 1664, le point de vue s'était modifié.
En 1642, on était sous Richelieu, au temps des colonies de peuplement, dans la période des Nouvelles France : la Compagnie avait transporté au lieu de 4000, 7000 colons; on ne lui demandait que de continuer. Mais, en 1664, tout est changé. Transporter des colons, c'est bien; transporter des marchandises, c'est mieux. Louis XIV et Colbert sont à l'école des Hollandais, qu'ils jalousent. Ils veulent que les colonies rapportent, enrichissent le royaume et, avec lui, le roi. Or, le commerce avec ces pays lointains, c'est, ainsi que je l'expliquais dans une précédente section, une grosse affaire, une affaire de longue haleine. Ces petites Compagnies y sont impropres. « Une grande Compagnie, composée d'un grand nombre d'intéressés puissants, travaillant au bien commun et à l'établissement général de toutes les îles, peut bien plus avantageusement faire ledit commerce que des particuliers, lesquels ne s'appliquent qu'à faire valoir celles qui leur appartiennent. » C'est ce que Sa Majesté a reconnu; aussi a-t-elle formé, à trois mois de distance, deux grandes Compagnies qui englobent presque toutes les autres ; du côté de l'Orient, la Compagnie des Indes orientales, du
côté de l'Occident, la Compag-nie des Indes occidentales (mai-jaillet 1664).
Maintenant comparez cette Charte de 1664 à la charte de 1642.
Étendue. — Il ne s'agit plus de l'île de Saint- Christophe ou des îles voisines, ni même des îles contenues entre le W et le 18® ou même le 30® degré de latitude depuis l'équateur : la Compagnie reçoit à titre de concession : la Guyane, toute la terre ferme de l'Amérique depuis la rivière des Amazones jusqu'à celle de l'Orénoc, le Canada, l'île de Terre-Neuve et autres îles et terres fermes depuis le nord dudit pays Canada jusqu'à la Virginie et Floride; en outre, toute la côte de l'Afrique depuis le cap Vert jusqu'au cap de Bonne-Espérance.
Pro'priélé. — Sur cette étendue immense, elle sera propriétaire de toutes les terres qu'elle pourra conquérir et habiter pendant les quarante années qui suivront.
Privilège. — Elle a le monopole de tout le commerce pendant également quarante ans.
Primes. — Pour chaque vaisseau qui fera son équipement et cargaison dans les ports de France, ira décharger et recharger dans lesdites
îles et terres fermes où les colonies françaises seront établies et fera son retour aux ports de France, elle reçoit 30 livres pour chaque tonneau (le marchandises exportées, et 40 livres pour chaque tonneau de marchandises importées.
Subventions. — Le roi fournit sans intérêt le dixième ,de toutes les sommes que la Compagnie dépensera pendant les quatre premières années.
Guerre. — Enfin le roi l'assistera de ses armes et de ses vaisseaux.
Joignez à cela des encouragements et des faveurs de toutes sortes, et même — j'en parlerai plus tard avec quelques détails — une grande pression officielle, pour amener à la Compagnie des souscriptions de toutes les classes de la nation. Mais nous ne pouvons insister plus longtemps : il faudrait lire toute la charte.
Depuis 1626, Is^ Couronne, on le voit, a fait des pas de géant. Pour les colonies elle engage ses finances et ses armées. Elle leur porte un intérêt passionné. Elle voit dans les colonies un instrument de la fortune nationale, qu'on ne saurait se dispenser de maintenir en bon état et d'avoir toujours en main. Elle pense que seule une puissante Compagnie, composée d'un grand
nombre de personnes, est capable de ce rôle. Si une telle Compagnie venait à se montrer inférieure à sa tâche, cette tâche ne devrait pas être abandonnée, mais, évidemment, reviendrait au roi.
Et cette éventualité fâcheuse se réalisant, le roi prend effectivement en main la direction des colonies. C'est ce qui advient en décembre 1674. Rien de plus habile et de plus curieux queïEdit portant révocation de la Compagnie des Indes occidentales et union au domaine de la Couronne des terres, isles, etc., de ladite Compagnie avec permission à tous les sujets de Sa Majesté d\j trafiquer, etc.
Ce préambule constate que 45 000 personnes habitent ces îles.