LES ENVIRONS DE QUEBEC
Pèlerinages historiques. — Un cocher pour guide. — Le mistral canadien. — Sillerj'. — Le Château-Bigot. — Lorette. — Une ville indienne.
L'heure a sonné : <( Chaque matin, les bateaux à vapeur et les convois de chemins de fer déposent les voyageurs américains sur nos quais, où ils deviennent la proie des cochers nos seuls cicérones. »
Bientôt, commence le pèlerinage historique : (c La première place qu'ils visitent est la Plate-forme ou terrasse Durham. Le cocher leur raconte à sa manière l'histoire du château Saint-Louis, leur parle de l'île d'Orléans et surtout des hauteurs de Lévis, où l'on peut encore voir les anciennes batteries américaines et admirer les fortifications que le gouvernement a fait construire, il y a quelques années. Beauport, Montmorency et Charlesbourg ont aussi leur importance historique, et le cocher se garde bien d'oublier ces endroits renommés qui lui valent des courses que la loi n'a pas tarifées. Après avoir admiré le port et noté sur leur calepin tous les petits détails qui ne se trouvent pas dans le Guide de Québec, \es touristes vont faire le tour de la ville, avant d'aller relever
ses environs. La grande batterie, les portes, l'esplanade, le jardin du fort, la citadelle, tout est soumis à l'inspection, mesuré, historié, commenté. »
La ville examinée en tous sens, on ira vers la campagne goûter au pied de quelque chêne, criblé jadis par les balles françaises et tout couvert encore de cicatrices. Après les plaines d'Abraham et le champ de Sainte-Foye, il reste à faire le tour du Cap-Rouge et du lac Saint-Charles, il reste les chutes de Montmorency, grandioses et émouvantes.
S'ils ne couraient pas si vite, en touristes, et avec la secrète résolution de ne voir que ce qui doit avoir été vu, nos Américains se seraient arrêtés, çà et là une maison couverte en chaume, un chemin aux profondes ornières, (( une barrière qui s'ouvre en glissant, des arbres poussés au hasard, des granges blanchies à la chaux, avec des portes rouges, un ruisseau, sous une planche jetée entravers, courant au milieu d'un jardin oii les fleurs et les choux vivent côte à côte en bonne intelligence ; une bassecour qui s'étend un peu partout, vu l'indiscrétion des canards et des poulets, un cheval à l'air pensif et une hanche au repos, chassant les mouches par tous les moyens connus de sa race ; une vache qui rumine tranquillement la feuille de chou qu'elle a dérobée par-dessus la clôture trop basse du jardin. » Là, demeurent les paysans canadiens , ou plutôt des paysans français, normands, picards, champenois ou chartrains, qu'une magie a transportés avec leurs usages, leurs patois, leurs traditions, par delà les mers.
Ces habitants, comme on les nomme, nous les reverrons, nous entrerons chez eux, nous causerons ensemble, si
Fig. 16. — Chef Sioiuc.
l'un d'eux nous tire par la manche pour nous dire, comme il arriva à un voyageur français :
<( Vous ôtes Français, sans doute. Monsieur? On le
voit hen à votre mine. Parlez-moi donc un peu de mon pays.
— Comment, de votre pays !
— Eh! oui, j'en venons aussi, de la France. Mon arrière grand-père servait dans les gardes-françaises! Ah! nous ne l'oublions pas, allez, notre pays. ))
Les Américains n'ont engagé aucun dialogue, d'abord parce qu'ils sont pressés, puis, raison que l'on pourrait invoquer la première, ils ne parlent qu'un français de Guide en deux langues, et le paysan canadien ignore la langue officielle du gouvernement; enfin, peut-être, la promenade a-t-elle été interrompue par le terrible vent du nord-est, ce vent qui est pour le Canada presque aussi redoutable que le siroco, le mistral ou le simoun.
Une page des plus pittoresques de M. Chauveau, rhomme d'Etat poète et romancier, va nous en donner une idée :
(( C'est pour le district de Québec un véritable fléau que le vent du nord-est. C'est lui qui, pendant des semaines entières, promène d'un bout à l'autre du pays les brumes du golfe. C'est lui qui, au miHeu des journées les plus chaudes et les plus sèches de l'été, vous enveloppe d'un linceul humide et froid, et dépose dans chaque poitrine le germe des catarrhes et de la pulmonie. C'est lui qui interrompt, par des pluies de neuf ou dix jours, tous les travaux de l'agriculture, toutes les promenades des touristes, toutes les jouissances de la vie champêtre. C'est lui qui durant l'hiver soulève ces formidables tempêtes de neige qui interrompent toutes les communications et bloquent chaque
habitant dans sa demeure. C'est lui enfin qui, chaque automne, préside à ces fatales bourrasques, causes de tant de naufrages et de désolations, à ces ouragans répétés et prolongés, qui à cette saison rendent si dangereuse la navigation du golfe et du fleuve Saint -Laurent.
c( Dès qu'il commence à souffler, tout ce qui dans le paysage était gai, brillant, animé, velouté, gazouillant, devient terne, froid, morne, silencieux, renfrogné. Un ennui, un malaise décourageant, pénètre tout ce qui vous touche et vous environne. Bientôt, des brumes légères, aux formes fantastiques, rasent, en bondissant, la surface du fleuve. Ce n'est que l'avant-garde de bataillons beaucoup plus formidables, qui ne tardent pas à paraître. Alors, vous chercheriez en vain un rayon de soleil, un petit coin de ce beau ciel bleu si limpide, qui vous plaisait tant. Sur un fond de nuages d'un gris sale, passent rapidement, comme des flèches, ces mêmes brumes, qui se succèdent avec une émulation, une opiniâtreté désolantes.
a Une journée maussade, quelquefois deux s'écoulent ainsi. Puis vient une pluie froide et fine qui va toujours en augmentant, jusqu'à ce qu'elle se transforme en véritable torrent, poussée qu'elle est par un vent impétueux. Tout le jour et toute la nuit, et souvent plusieurs jours et plusieurs nuits, ce n'est qu'un même orage, uniforme, continu, persévérant. Pendant tout le temps que la pluie tombe comme dans les grandes averses, la fureur du vent se maintient à l'égal des ouragans les plus terribles. Il semble que le désordre est devenu permanent, que le calme ne pourra jamais se rétablir. Cependant, cela cesse ;
mais alors recommence l'ennuyeuse petite pluie froide, plus désagréable et plus malsaine que tout le reste. Enfin, un beau jour, sur le soir, éclate une épouvantable tempête : ce n'est plus le vent du nord-est seul, tous les enfants d'Eole sont conviés à cette fête assourdissante. C'est ce qu'on nomme le coup du revers. Cela termine et complète la neuvaine du mauvais temps. ))
Hâtons-nous d'ajouter que ces aventures atmosphériques sont rares et que, la plupart du temps, l'été, rien n'empêche le touriste « qui n'est pas fâché de voir de près quelques Peaux-Rouges », de pousser jusqu'au village de Lorette, où une tribu huronnese meurt sous la paternelle et notariale royauté du grand chef Picot.
Mais il faut voir aussi Sillery et Château-Bigot. Commençons par là nos excursions. La chute de Montmorency n'est après tout qu'une chute d'eau ; elle porte un beau nom, mais on l'a utilisée à scier des planches : la scierie Montmorency ; oubHons sa fonction pour ne garder que le souvenir d'un nom qui transporte les environs de Paris aux environs de Québec.
Lorsque Noël Brûlart de Sillery, chevalier de Malte et courtisan de Marie de Médicis, revenu des vanités de ce monde, entra dans les ordres, le Canada était la mission à la mode, et Je noble néophyte signala sa renonciation en employant une jDartie de sa fortune à la conversion des Indiens. Il fournit aux jésuites une somme suffisante pour entretenir un établissement religieux près de Québec, lequel reçut son nom champenois, conservé depuis par la région où il s'élevait. Le lieu devint aussitôt célèbre
comme la première résidence dans le pays des jésuites et des religieuses qui travaillèrent et souffrirent là pour Dieu les horreurs de la peste, du froid, de la faim et des Iroquois. Ce fut la scène de nombreux martyrs et le centre des efforts des missionnaires parmi les Indiens.
Sillery est intimement lié à l'histoire primitive de Québec et di^ne d'être visité, moins encore pour la sauvage beauté du site que pour ses souvenirs héroïques. Environ à une lieue de la ville, là où la chaîne des rochers sur laquelle est bâtie Québec s'éloigne de la rivière, laissant entre les bois et les berges une immense prairie, s'élevaient jadis la mission et le village indien. On voit encore aujourd'hui l'imposante construction de la première résidence des jésuites, modernisée, détournée de sa situation, mais toujours solide et capable de tenir encore bien un siècle. Un misérable village s'étend et se dissémine le long de la route et de la rivière ; d'énormes bâtiments chargent du bois pour l'Europe ; sur l'autre bord, une ville s'élève au milieu des arbres. L'endroit est des plus charmants, surtout lorsque les épais et verdoyants feuillages commencent àrevôtir la pourpre automnale. Dans les prés, la vigne court ça et là parmi le gazon ; les cerises tardives mûrissent sur les haies ; l'air est plein du mélancolique bavardage des criquets et des grillons ; c'est un paysage normand.
La distance est courte de Québec à Sillery. Une fois qu'on a quitté la route de Saint-Louis pour s'engager sur ce chemin agreste qui dévale vers le fleuve, on se sent arrivé. Les fondations de l'antique chapelle des Jésuites ap-
paraissent encore sous les herbes envahissantes ; un petit monument, élevé non loin de là, porte une inscription à la mémoire du premier missionnaire jésuite au Canada qui mourut à Sillery. On a vite fait de voir comment Fancien édifice a été transformé en maison moderne : les murs ont trois pieds d'épaisseur, comme en témoignent la profondeur des étroites fenêtres; les pièces sont basses de plafond, avec un aspect imposant que leur donne leur massive tournure. En sortant, les yeux s'arrêtent sur le Saint-Laurent, où descendent de majestueux trains de bois, entre les navires à l'ancre, et on regagne Québec, au milieu des paysans qui rentrent du travail.
La route de Château-Bigot offre un panorama bien différent et beaucoup plus étendu. Après qu'on a dépassé les anciens faubourgs de la ville basse, gravi la côte de la grand'route, parmi les maisons de campagne qui rejoignent le village de Charlesbourg, on aperçoit en se retournant, dans un ensemble d'un merveilleux pittoresque, les clochers et les toits de la ville haute se détachant au dessus des murailles qui couvrent en circuit irrégulier la crête de la coUine ; puis, à mesure que l'on descend, les hautes cheminées du quartier de Saint-Roch, encore des clochers, des murs de couvent ; enfin Saint-Charles, les bassins, la vallée qui s'élargit dans la lumière du Saint- Laurent.
De paisibles et larges espaces de prairies s'étendent entre les dernières constructions suburbaines et Charlesbourg ; à cet endroit, on prend un chemin fort champêtre qui devient bientôt de plus en plus rude jusqu'à ne plus
offrir qu'un sentier au milieu des bois, oii les fortes odeurs des pins et des herbes sauvages emplissent l'air. On arrive
Fig-. 17. — Femme crise.
et on s'arrête volontiers près d'un ruisseau dont l'eau, dit-on, est si vive qu'elle ne gèle jamais, et si abondante que les plus grandes chaleurs n'arrivent pas aie dessécher. De grandes herbes vertes en couvrent les berges : au-
CMNADIENS DK FUASCE.
delà, s'étend un grand espace vide, au milieu duquel s'aperçoivent les ruines du château. Elles n'ont rien d'imposant, et ce n'est guère un château que par la grâce de l'imagination populaire. C'est une scène d'abandon ; des restes de jardins se devinent sous la désolation sauvage des alentours, mais rien qui fasse penser à autre chose qu'à une maisonnette de plaisance.
Par le fait, le fameux Bigot, l'intendant prévaricateur, n'eut jamais là qu'un simple pavillon de chasse. Détruit et incendié par les Anglais lors de la conquête, il n'en reste guère que les pignons et les murs du fond, encore debout et couverts de mousses et de lichens. Au pied des murailles poussent quelques touffes de Hlas et de syringas, des ronces, des framboisiers. Quelques pierres sculptées montrent que Bigot eut au moins l'ambition du luxe, car elles sont fort belles et assez pareilles à celles qui ornent en France les édifices de cette époque. La légende d'une Huronne assassinée flotte autour de ces tristes murailles, mais si vague qu'on ne saurait en tirer un récit, sinistre accompagnement au nom maudit du mauvais Français, dont la responsabilité fut grande dans la perte du Canada.
Pour aller à Lorette, on sort de Québec par la porte Saint-Jean, et l'on s'engage dans des terres de labour, où la route se contourne en capricieux tours et détours. Elle est assez solitaire, moins peuplée de cottages, mais douée d'un charme plus champêtre. Les habitants semblent y avoir moins subi les influences modernes qu'en aucune autre région de la banlieue de Québec. De jeunes paysannes en jupes rouges, coiffées de larges chapeaux de paille.
apparaissent çti et là ; sur le pas des portes, des vieillards fument leur pipe et la mèche de leur bonnet de laine leur retombe sur l'épaule.
Avant Lorette, on traverse Jeune-Lorette, village français aux maisons toutes ornées de balcons, d'où des gens regardent. Lorette est une ville indienne, l'air débraillé, avec des chaumières disséminées le long d'étroits sentiers. Des enfants grouillent : les filles vendent des mocassins et des sachets de perles ; les garçons, des arcs et des flèches.
La chapelle, élevée sur l'emplacementde l'église brûlée naguère et que l'on reconstruit, est petite, nue, sans autre ornement que deux statues de bois peint, représentant l'une une religieuse, l'autre un prêtre, trop léger souvenir de ceux qui ont tant souffert pour cette race désespérante qui croupit à Lorette, dans une incurable misère. Ils sont chrétiens, mais à leur mode, ces pauvres restes de la puissante nation huronne, avec beaucoup de superstitions, et au fond du cœur la plupart restent ce que furent leurs ancêtres, des sauvages à figures de loups et de renards. Vivre parqués dans des concessions, ce n'est pas l'affaire des Indiens ; sans la liberté, la chasse, la guerre, cette race ne peut que s'abâtardir dans une lamentable dégénérescence. On ne saurait vraiment demander au gouvernement de les lâcher à travers le Canada, mais il y a néanmoins quelque chose de pénible dans ce spectacle d'un peuple prisonnier de la civilisation.
Le chef, en même temps notaire, demeure au bout de la principale rue du village. On s'aventure au milieu de
l'étrange population : chez les femmes, plus que chez les hommes, la trace du sang blanc est visible : le métissage est certain, et si la nation huronne n'est pas morte, elle est mourante. Ces femmes répondent aux questions qu'on leur adresse avec un mélange de gravité indienne et de légèreté française : ce ne sont plus des squaivs.
La maison du chef, la seule qui soit entourée d'une clôture, s'élève au milieu d'une pelouse verdoyante : c'est un charmant et confortable cottage. Les murs de chaque pièce sont tendus d'étoffes et les parquets recouverts de tapis : dans le salon, un poêle immense et une table, surmontée d'un trophée de perles. Le chef, qui se nomme Picot, ce qui ne semble pas indiquer une origine huronne très pure, est un vieillard chargé d'embonpoint, avec des yeux noirs et vifs, éclairant une face calme et sombre. Il vend à ses visiteurs, à même le trophée, autant de colifichets de perles que l'on veut bien en désirer, et, sur quelques insistances, donne de vagues détails sur son peuple.
C'est le débris de la nation huronne, qui fut détruite jadis par les Iroquois : il en reste à peu près 300 individus, qui vivent de labourage, de divers petits métiers. Aux environs de Montréal, il y a quelques Indiens Cris, que nous visiterons ; les Iroquois, bien assagis, résident dans la province d'Ontario ; dans l'Est, ce sont des Micmacs et des Algonquins. Parmi les tribus de l'Ouest et du Kord- Ouest, les Pieds-Noirs sont les plus intelligents et les Oneidas, les plus riches : ces deux nations émigrèrent, il y a quelques années, des Etats-Unis, où ils sont pourchassés, tandis que le Canada les traite paternellement.
Il ne faut pas croire que cette race soit en train de disparaître, et ce serait mal juger de sa vitalité que de l'estimer par ce qu'on voit autour des grandes villes d'Indiens domestiqués et abâtardis : dans tout le territoire de la Puissance du Canada, on compte environ 130,000 sauvages, autant, sinon plus, vraisemblablement qu'il n'y en eut jamais, même avant l'arrivée des blancs.