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MONTREAL

Une ville d'affaires. — Fêtes d'hiver : le palais de glace et le carnaval. — Le patin. — Le toboggan. — La raquette. — La montagne de Montréal. — Les Lidiens de Lachine et de Crughuawaga. — La rasade.

De Québec au Pacifique, c'est uu long voyage ; c'était, il n'y a pas longtemps, un voyage impossible : mais la locomoti^^e siffle maintenant à travers la prairie, traînant après elle une demi-civilisation. Nous ferons au moins une étape, qui partagera la. route en deux portions bien inégales, en nous arrêtant à Montréal, vieille ville française, presque aussi ancienne que Québec, mais dont l'aspect est assez différent. Là, les deux éléments anglais et français sont à peu près de même force : la vie est plus active, le ton plus moderne ; ce n'est plus canadien, en un mot, mais bien américain.

La voie la plus agréable pour aller de Québec à Montréal c'est le Saint-Laurent. On prend place sur un de ces immenses et superbes vapeurs qui incessamment naviguent entre les deux villes ; ils sont d'un confort admirable : salons, restaurant, buffet, salles de billard et de lecture, fumoirs, cabines larges et propres ; ce sont des hôtels flottants plutôt que des bateaux.

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Les magnifiques rives du Saint-Laurent se déroulent, verdoyantes, semées de maisons gaies, de clochers pointus, et bientôt ce sont les abords d'une grande ville. Montréal compte, en effet, environ 200,000 habitants, 120,000 de plus que sa rivale, qu'elle a détrônée, à laquelle elle a enlevé une bonne partie de son commerce. Québec n'est pas destiné à prendre une grande extension : c'est une ville arrivée : Montréal se développe de jour en jour et devient le centre commercial du Canada.

Ce tronçon du Saint-Laurent est exclusivement français: on passe devant Trois-Rivières, petite ville de 8,000 âmes dont la fondation remonte aux premiers temps de la colonie ; puis, ce sont les forges de Saint-Maurice, établies dès 1737; Bertier, Richelieu, Verchères, l'Assomption, dont les noms disent l'origine. Enfin, l'on aperçoit ce fameux pont Victoria, qui a près de 3 kilomètres de long et dont la construction a coûté plus de 30 millions de francs. Il est plus utile que beau; malgré sa longueur et sa hauteur, ses piles grêles, allongées en éperons du côté du courant, n'ont rien d'esthétique.

Le port de Montréal est très animé ; on se sent dans une ville décidément américaine, une ville d'affaires. C'est que sa position est excellente, à ce point du Saint- Laurent, non loin de l'Ottawa, importante rivière qui descend d'une région que la colonisation commence à exploiter, à quelques heures des Grands Lacs , où convergent les nouvelles voies commerciales, ouvertes ou près de s'ouvrir sur les Etats-Unis et le Nord-Ouest.

La ville est riche, bien bâtie, pleine de monuments

CASADIEN.S DE KItANCE.

d'une bonne architecture, mais tout cela est neuf et sans originalité. On remarque les deux cathédrales, catholique et anglicane ; mais on remarque aussi d'autres temples dont l'aspect n'est guère moins monumental, les banques 011 l'on adore sur un pied de parfaite égalité le dieu Dollar et le dieu Piastre, nom canadien de la trop célèbre monnaie américaine.

Montréal a un bon moment, c'est celui des fêtes de l'hiver, qui ont vraiment du caractère et de l'imprévu. Tout le monde a entendu parler de ce palais de glace aux proportions gigantesques que l'on érige tous les ans à Montréal, et que la gravure a maintes fois reproduit.

(( Cette merveille, dit un écrivain français de Montréal, se façonne en un tour de main. Devant la ville, le Saint- Laurent, gelé en février sur une épaisseur d'un mètre, fournit les matériaux en abondance. Des machines attaquent la glace, la scient en beaux blocs bien réguliers ; puis les travaux d'édification commencent. En peu de jours, tout est prêt et là où, une semaine auparavant, on ne voyait qu'une place déserte, s'élève maintenant l'étrange monument dont les parois de cristal étincellent sous le soleil comme les mille et une facettes d'un gigantesque diamant. On y donne même des fêtes à l'intérieur pendant le carnaval et, pour ma part, je ne sais pas de spectacles qui vaillent l'aspect de cette salle de bal, quand, sous les rayons électriques, tombés des voûtes et centuplés par la réverbération des glaces, les couples tournoient et tourbillonnent. »

Le carnaval de Montréal dure six jours : il fat inau-

guré en 1883 pour montrer comment on pouvait s'amuser dans un pays et sous un climat où il gèle à trois pieds de profondeur. Ces fêtes sont vite devenues une véritable institution, pareille, pour l'Amérique, à ce qu'était jadis pour l'Europe le carnaval de Rome. (( Le jugement porté par les milliers d'étrangers qui visitèrent alors la ville prouva surabondamment qu'on avait eu raison de lancer l'entreprise. En 1884, le Canada tout entier et une bonne partie des Etats-Unis s'en émurent longtemps d'avance. Le grand jour arrivé, les hôtels furent débordés, et les compagnies de chemins de fer durent demander grâce. Il se trouva là des représentants de tous les grands journaux d'Amérique pour entretenir leurs lecteurs des merveilles qui se préparaient, et le câble transatlantique même fut mis à contribution pour envoyer jusqu'en Europe les échos de ces fêtes. Les trois principaux genres d'amusements du carnaval de Montréal sont : le patin, le toboggan^ appelé aussi c( traîne sauvage » et la raquette. (( Le patin canadien ne diffère guère de celui dont on se sert à Paris, au bois de Boulogne. Seulement, au Canada, le patinage est parfois plus qu'un délassement; c'est aussi un art des plus sérieux et même des plus utiles. Les jeunes gens surtout emploient souvent le patin pour franchir, sur le miroir gelé des rivières et avec une rapidité vertigineuse, des distances considérables. De là, toute une école de patineurs émérites. Ainsi, dans une récente joute, entre autres, le vainqueur, suivi de près par ses concurrents, parcourut 15 milles anglais, soit environ 25 kilomètres, en 59 minutes et demie. C'est la vi-

tesse d'un train ordinaire.

(( Le tohogijan est un véhicule fort étrange et qu'on ne rencontre nulle part ailleurs. C'est une simple planche de bois de frêne, recourbée à l'un de ses bouts. Épaisse de 5 à 10 milHmètres , tout au plus, large de 50 centimètres, sa longueur varie entre 2 et 3 mètres. Six personnes peuvent commodément y prendre place. On s'imagine le degré de célérité que peut atteindre une semblable masse, lorsqu'elle dévale du haut d'une de ces nombreuses glissoires à pente très rapide, pratiquées en grand nombre sur les

Fig, 19. — Chaire de Notre-Dame de Montréal.

flancs de la montagne de Montréal. Le soir, le coup d'oeil est des plus pittoresques. Entre deux rangs de torches, dont les flammes rouges s'entre-croisent de tous côtés sur la neige avec des reflets fantastiques, les (( traînes sauvages » bondées de joyeux glisseurs, passent, promptes comme l'éclair, dans un brusque sifflement, pour disparaître et se perdre aussitôt plus bas dans les ténèbres.

fi La raquette, ou, selon la traduction littérale du mot anglais, la « chaussure à neige )), se compose d'une étroite bande de frêne, recourbée en deux et dont on fait rejoindre les deux bouts en les assujettissant fortement par une courroie. Deux petits bâtons, posés ensuite en travers, achèvent de donner à ce premier travail la forme voulue, c'est-à-dire à peu près celle d'un cerf -volant. Puis on fait courir un entrelacement assez serré de lanières de cuir, en ayant soin de laisser à un tiers de la hauteur un espace suffisant pour que le bout du pied puisse y jouer à l'aise. La raquette est alors prête, et un marcheur habile s'en servira sans crainte pour s'aventurer par monts et par vaux dans la campagne, où il n'est pas rare de voir des bancs de neige atteindre jusqu'à 6 ou 7 mètres d'épaisseur. La raquette est d'invention très ancienne, au Canada. Les annales du pays font mention de soldats du roi de France apprenant jadis à chausser la raquette, et en retirant de grands avantages contre les Anglais. C'était même alors, parfois, le seul moyen de locomotion, et l'on cite un évêque de Québec qui faisait ainsi, chaque hiver, sa tournée pastorale, quelque chose comme une promenade de 300 lieues. Naguère encore, avant qu'on eût en-

trepris la construction du chemin de fer du Pacifique, M^"^ Toché, archevêque actuel de la province de Manitoba et l'un des plus intrépides marcheurs du pays, ne connaissait que la raquette pour se transporter rapidement chez ses ouailles, à travers les neiges des immenses prairies de l'Ouest. »

La montagne de Montréal, dont il vient d'être question, l'ancien Mont Royal de Champlain, est le site le plus curieux des environs de la ville. C'est aujourd'hui une promenade publique, comme peut-être n'en possède aucune autre cité. Une magnifique avenue en fait le tour, et la montagne elle-même, jadis pleine de mystères, est devenue un immense parc anglais semé de villas somptueuses. Du sommet, on jouit d'une vue admirable sur la ville aux toits d'argent, sur le fleuve, sur les jolies iles et les campagnes qui s'en vont au loin. L'île Sainte- Hélène, à laquelle la femme de Champlain donna son nom a également été en partie transformée en un parc champêtre.

Montréal a ses Indiens, comme Québec, bêtes curieuses humaines, mais traitées avec une paternelle sollicitude. Ainsi la vente des liqueurs fortes est défendue dans leurs cantons : s'il en était de même pour les blancs, au Canada et ailleurs, la civilisation ne s'en trouverait pas plus mal.

Visitons, en compagnie d'un spirituel guide, les sobres Indiens de Montréal ; un étranger ne saurait passer sans s'être dérangé de son chemin à leur occasion. Cela foit penser à ceux que l'on a exhibés au Jardin d'acchmatation. (( On va en une demi-heure de Montréal au joli vil-

lage de Laclieuie, au-dessus des rapides, sur la rive gauche du Saint-Laurent. Canglmawaga est en face sur la rive droite. Un petit bateau à vapeur fait le service de la traversée; mais le fleuve charrie des glaçons de fortes dimensions : les abords de l'embarcadère sont devenus impraticables et le service interrompu. Un canot manoeuvré par deux solides rameurs et dirigé par un pilote indien, vient nous prendre à la rive. Rameurs et pilotes sont, hélas, habillés conmie s'ils sortaient de la Belle Jardinière ; le pilote a remplacé, toutefois, le chapeau melon américain par une toque de fantaisie, ornée de plumes de paon.

Le canot file rapidement entre les glaçons et, en vingtcinq minutes, nous sommes à l'autre rive. C'est un dimanche. On sonne la grand'messe.

((Nous traversons le village, maisonnettes en rondins recouvertes de planches avec des toits en bardeaux, qui feraient honte aux misérables cabines irlandaises. L'église, dont le clocher dentelé et pointu s'aperçoit à 20 milles à la ronde, est solidement bâtie en pierres grises. L'intérieur est celui de toutes les églises de village : rien de caractéristique, sauf des nappes d'autel en broderie indienne. Deux gros poêles huches sur des piédestaux au milieu de la nef répandent une chaleur suffisante. Les fidèles entrent en foule : les femmes vont se placer sur les bancs à droite de la nef, les hommes à gauche. Les sang-mêlés sont en grande majorité -, on les reconnaît à la barbe, car l'Indien pur sang est absolument imberbe. Les costumes masculins ne différent pas de ceux de nos paysans endimanchés. Les femmes seules ont conservé un peu de cou-

Fig. 20. — Palais de glace et fêtes du carnaval à Moutréal.

CANADIHSS DE KKANCE.

leur locale : grandes, sveltes, élégantes, elles relèvent leur cliiile sur leur tête en manière de capuchon et se cachent le bas de la figure en ne laissant visibles que leurs

Fig. 21. — Le tohoij(jiAn.

grands yeux noirs. Elles se glissent comme des ombres à leurs bancs, où elles entonnent les litanies de la Vierge. Pourquoi faut-il que ces ombres à la démarche rythmée aient l'habitude de chanter du nez? Le missionnaire desservant de la paroisse, l'excellent abbé Burtin, monte en chaire et débite un sermon en langue iroquoise avec un fort accent lorrain. C'est une langue harmonieuse, presque dépourvue de consonnes ; son alphabet ne compte que onze lettres. Le sermon du bon missionnaire ne dure pas

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moins de trois quarts d'heure ; puis viennent les annonces des morts et des mariages, divers exercices de piété. L'assistance garde une attitude respectueuse et résignée, seuls, quelques enfants se poussent sur leurs bancs trop étroits, et les fillettes aux yeux bruns laissent glisser des regards curieux par-dessus leurs livres de prière du côté des Français de France. La messe finie, deux femmes dont l'une porte un enfant dans les bras, s'avancent vers le chœur et demandent au missionnaire de procéder à la cérémonie des relevailles. L'enfant, un joli bébé un peu pâlot, est attaché à une planche ornée de dessins rouges et bleus qui lui sert de berceau et qui permet au besoin de le suspendre à un clou, ou l'été à une branche d'arbre.

« La cérémonie terminée, le missionnaire nous emmène au presbytère, où il nous fait partager son modeste dîner en nous parlant de la Lorraine et de Metz qu'il a quittés il y a vingt-trois ans et qu'il a renoncé à revoir. On nous présente un Indien qui a revêtu pour la circonstance son costume de guerre, lequel n'est plus maintenant qu'un costume de cirque. Nous n'en sommes pas quittes à moins de quelques dollars : ce serait moins cher à la foire de Neuilly. Nous allons ensuite faire une visite au grand chef ou Sachem de la tribu. Ce sachem est un petit homme à la physionomie rusée, qui exerce la profession d'épicier, moins élevé socialement que son cousin de Québec qui, nous l'avons vu, est notaire. Il habite une joHe maison bourgeoise et nous reçoit dans un salon confortablement meublé, dont les murailles sont ornées d'images de piété. Il nous présente à sa femme

Fie. i'.'. — Jeune patiueur sur raquettes.

qui porte avec aisance une robe de soie noire, d'une passable coupe, et nous souhaite la bienvenue en iroquois. Les hommes parlent généralement le français, mais les femmes, confinées pour la plupart dans leur intérieur et surcliargées de travail, ne connaissent que la langue indigène. Nous entrons dans le magasin qui est rempli de marchandises variées : épiceries, étoffes, chaussures, avec un compartiment affecté à la rasade^ c'est-à-dire aux articles de fabrication indienne : mocassins, broderies, portecigares, éventails de plume : et nous ne tardons pas à nous apercevoir qu'en cessant de scalper ses ennemis, le grand chef n'a pas renoncé à écorcher sa clientèle. La rasade se vend plus cher à Canghnawaga qu'à Montréal. Mais la journée s'avance et le moindre grain rendrait impraticable la traversée du retour. Nous prenons congé du brave missionnaire et du sachem et au bout de quarante minutes bien employées par nos rameurs, car les rapides sont à quelques centaines de mètres plus bas, nous revoici de l'autre côté du fleuve. »

La réserve indienne de Canghnawaga a une étendue approximative de G lieues carrées et elle contient environ 2,500 habitants. Le commissaire du gouvernement, assisté du Conseil de la tribu, assigne un lot de terre à chaque chef de famille, et ce lot ne peut jamais lui être repris, quoiqu'il n'en ait que l'usufruit.

Il peut même le céder, en tout ou eu partie, à d'autres membres de la tribu, mais aucun contrat conclu avec un blanc n'est valable, l'Indien étant considéré légalement comme mineur, lui l'ancien maître du sol, lui qui avait

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imaginé, jadis, une constitution politique auprès de laquelle celle des Canadiens modernes n'est qu'une esquisse informe. Enfin, c'est le gouvernement qui remplit auprès de lui les fonctions de tuteur, fonction facile et qui se borne, en somme, à une vague surveillance : pourvu que l'Indien reste dans son parc, il est parfaitement libre de la liberté dont on peut jouir dans une enceinte moralement fortifiée.

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