PROMENADES
La vie mondaine. — Les petits métiers. — L'Annuaire de Québec. — Professions françaises. — Noms français. — Villégiatures. — Les places d'eaux. — Une journée à Cacouana. — Spectacles de la rue. — Une vente par autorité de justice. — Les adresses.
Dans toutes les grandes villes d'Europe ou d'Amérique, la vie mondaine est à peu près toujours pareille, réglée par des usages analogues, les mêmes devoirs et les mêmes préjugés. La mode prend le mot d'ordre à Paris ou à Londres, et s'il arrive avec quelque retard, il n'en est pas moins un mot d'ordre. En cela, la société de Québec ne diffère point de celle de Manchester ou de celle de Bordeaux.
Pourtant, elle est capable d'un peu plus de laisser aller et d'un certain enthousiasme. L'arrivée d'un prince, d'un grand personnage, suffit à exciter un délire, qui ne rougit pas de fouler aux pieds l'étiquette. Malgré ce que l'on pourrait croire, ce besoin de manifestation extérieure est plus britannique que français : ce furent les salons anglais, non pas ceux de nos compatriotes qu'incendièrent les visites dont on se souvient au Canada, du Prince
de Galles et plus récemment du prince Arthur et du comte de Paris. Il faut ajouter que la haute société française est bien moins nombreuse que sa rivale : les Français dominent principalement dans la classe moyenne. Malheureusement, ils fournissent un assez large contingent aux petits métiers plus ou moins misérables, où croupit la masse des Irlandais. Un coup d'œil jeté sur un document assez aride, l'annuaire de Québec permettra d'établir l'esquisse d'une petite statistique intéressante.
Professions entièrement aux mains des Français ou dans lesquelles les Français dominent : photographes, huissiers, libraires, cordonniers, entrepreneurs de bâtiments, pharmaciens, horlogers, couteliers, fondeurs, chapeliers, hôtehers, bijoutiers, notaires, médecins, constructeurs de navires, potiers d'étain, manufacturiers de tabac.
On voit que les Français ne forment pas uniquement la classe inférieure à Québec comme se plaisent à le dire les Anglais, selon un préjugé assez vivace môme parmi ceux d'entre nous qui se sont occupés du Canada. Il faut, cependant, remarquer que la plupart des banques sont anglaises, ainsi que les grandes compagnies : le capital est demeuré et a fructitié aux mains des conquérants, situation assez logique et dont on ne peut s'étonner.
Cet annuaire de Québec est plein de noms français illustres ou du moins anciennement connus, répartis parmi les professions les plus diverses : un Cinq-Mars et un de Beaumont sont notaires; un de Courcy est cordonnier; un de Gaspé, inspecteur des postes, les Tonnancourt, les d'Estimanville, les de Varennes, sont nombreux. D'ail-
leurs, on sait que la race canadienne française est d'une extrême fécondité ; à Québec , les familles, loin de s'épuiser comme en France, se multiplient et s'épandent. Par exemple, les Drolet, les Dèry, les Bourget, les Bélanger, les Gosselin, les Côté, les Goulet, les Lachance et cent autres familles ont GO, 80, 100 représentants, tous parents, sans doute, mais tous chefs d'une famille distincte, tandis que les noms anglais ne se rencontrent que par unités ou par petits groupes.
Cette remarqiie a son importance, car elle prouve clairement que la population française provient des colons primitifs et ne doit presque rien à l'immigration.
Les Canadiens français ont leurs livres, leurs journaux, leurs associations, leur vie particulière; mais il est des plaisirs qui se prennent en commun et des usages auxquels un habitant de Québec se soumet volontiers, dès qu'il a de la fortune et des loisirs. Dès que vient la saison, le tout Québec s'envole vers les plages à la mode.
Quatre ou cinq plages sont très fréquentées par la haute société et comme à Saratoga, ce Trouville des Etats- Unis, on y va plutôt pour se montrer que pour se baigner.
(( Il s'agit moins de jouir des beautés de la campagne, ou de se procurer un repos salutaire, rapporte un journaliste canadien, que de changer de monde et d'aller faire figure sur un nouveau théiltre. On parle des toilettes de la ville : elles semblent un simple négligé du matin à côté des ajustements, des atours qu'éclaire le soleil campagnard des places un peu fréquentées.
(( Le Cap-de-l' Aigle compte trois toilettes par jour dans
le petit moins (1); la Pointe-au-Pie, quatre; la Piivièredu-Loup et Kainouraska exigent aussi quatre toilettes ; Cacouana se contente à peine de cinq. Le matin, quand la marée adonne (2), on a un costume pour se rendre à la grève; pour déjeuner, il faut en mettre un autre que l'on conserve jusqu'au lunch. Après ce léger repas, vient l'heure des visites ou des réunions au salon de l'hôtel ; il est impossible d'y paraître dans une robe du matin (3), tout le monde voit cela d'ici. Mais la grande chose, c'est le dîner; c'est là que se décernent les triomphes et les défaites en fait d'élégance et de bon goût. La toilette du dîner ne peut pas se construire en moins de deux heures. Celles qui y consacrent moins de temps ne comprennent pas encore toute l'importance de cette grave affaire. Un bijou ou un ruban de moins, on est déjà mal noté; s'il y a récidive, on est inévitablement classé parmi les gens qui manquent de goût. Le dîner s'achève tant bien que mal, mais la journée n'est pas finie. Il y a encore la promenade et les réunions du soir. On ne peut pas s'y montrer avec un costume trop chargé ; il faut donc réduire ou changer. Le plus souvent on change. Puis on va prendre l'air, on chante, on joue, on cause. C'est alors que les mariages s'ébauchent. Cela s'ouvre par une romance et finit par une complainte. ):>
On voit, du moins à ce tableau un peu morose, que les Canadiens sont loin de cette demi-barbarie ou parfois on
(1) (2) (3) Expressions canadiennes. — Nous citons, à dessein, les auteurs canadiens, sans jamais les corriger, ce qui serait si facile. Il faut que ce livre, exclusivement composé avec les sources canadiennes, ait, au moins, ça et là, le charme de la langue de là- bas.
Fig. IS. — Catlic'ilrale de gnebce.
CANADIENS DE KRANCK.
se les imagine plongés : les raffinements de l'élégance sont bon signe chez un peuple, ils prouvent la richesse, le loisir, le respect de soi-même, la tendance à une plus grande délicatesse.
Veut-on une esquisse d'un tout autre genre et qui fasse pénétrer dans un milieu bien différent? Nous n'avons qu'à suivre encore M. Legendre, qui connaît son Québec et l'a dessiné sous toutes ses faces, sombres ou ensoleillées.
<( Je suivais tranquillement la principale rue de l'un de nos faubourgs lorsqu'un chiffon rouge attira mon attention. Ce chiffon, que, par respect pour tout ce qui touche à la justice démon pays, j'appellerai du nom de pavillon, essayait de flotter au bout d'un bâton qui projetait hors de la fenêtre ouverte d'un entresol de pauvre apparence. Sur le trottoir, en face de la porte, sept ou huit personnes causaient d'un air ennuyé. Ceux qui avaient des montres les consultaient de temps à autre, puis se regardaient, l'œil intrigué, comme on fait au théâtre lorsque le lever du rideau est retardé plus que de raison, c'est-àdire plus d'une demi-heure après l'heure de l'affiche. La situation menaçait même de devenir grave, car, en m'approchant, poussé parla curiosité, j'entendis des murmures d'abord contenus et discrets, puis hauts et provocateurs qui trouvaient des échos d'approbation dans cette petite foule.
« Heureusement, un homme s'approcha de la croisée ouverte, se pencha en dehors d'un air important et fit tinter une sonnette qu'il tenait à la main. Les sept ou huit personnes du trottoir se précipitèrent à l'intérieur, et je
les suivis. Si vous avez vécu quelque peu, vous avez déjà compris qu'il s'agissait d'une vente par autorité de justice. L'appartement se composait de quatre pièces tendues de vieux journaux, sur lesquels l'humidité s'était chargée de faire les dessins les plus bizarres. Le mobilier était vieux et maigre, mais luisant de propreté. Au fait, ce n'est ni le nombre, ni la couleur des fauteuils qui fait le bonheur. L'huissier, avec des bottes sales, monta sur une table et s'adressa à nous comme un candidat à ses électeurs :
c( Messieurs, la vente va commencer tout de suite : les « conditions sont : cash, pas de crédit ; et dépêchez-vous <( de me donner des ^zV/s^ car j'ai deux autres engage^nents (( c'te matinée ! Le premier article que nous allons offrir, (( messieurs, est une huche, presque toute neuve. A cornac bien la huche? »
(( Le mobilier était distribué dans les deux chambres de devant ; la troisième était vide : quant à la quatrième, la mise à l'enchère du premier objet permit de voir ce qu'elle contenait ; car aux dernières paroles de l'huissier, la porte s'entrebâilla doucement et la tête pfde d'un enfant de cinq à six ans se montra par l'ouverture. Dans un coin sur un grabat, était étendu un homme jeune encore, mais brisé par la maladie et les privations. Près de lui sa femme était assise sur une chaise de bois, et tenait un petit enfant sur ses genoux. Deux autres enfants un peu plus âgés, dont l'un avait ouvert la porte, se tenaient près du lit, les yeux rouges... La huche fut adjugée pour une somme insignifiante à un homme qui n'en avait aucun besoin, et qui ne
l'achetait, disait-il, que pour rendre service, cette humble huche ! Comme ses possesseurs, elle venait sans doute de quelque campagne voisine, elle avait été la première pièce du ménage... On mit successivement à l'enchère la table, les chaises de bois ; on vendit encore une petite armoire vitrée à deux compartiments, dont l'un contenait le linge et l'autre la vaisselle ébréchée , un pauvre violon criard, un livre à gravures coloriées qui ne s'ouvrait que dans les grandes occasions... Enfin la voix de l'huissier s'arrêta. )•
On a remarqué comme l'auteur a insisté sur la propreté luisante de ce pauvre petit ménage canadien. C'est que le Canada est, en ce point, une Hollande, et que les ménagères y font sévir sans pitié ce qu'elles nomment d'un mot qui dit tout : le grand ménage. Périodiquement, la maison, de fond on comble^ est bouleversée, comme par des Vandales, rideaux, tentures, cadres, tout est décroché, tables et sièges passent d'une pièce dans l'autre, la poussière tourbillonne, l'eaiï ruisselle. Et dès que tout est fini, quand les meubles ont repris leurs places et les humains leurs habitudes, il faut recommencer, car la poussière est immortelle.
Cette habitude canadienne, après tout, a son bon côté : cela occupe les femmes. Les hommes ont des manies plus ridicules : tel, l'usage des adresses. Il est impossible de faire un pas dans la rue, sans s'exposer à présenter ou à recevoir une adresse (discours).
(( Un monsieur part pour voyage ou en arrive : ses amis se réunissent et lui offrent une canne, accompagnée d'un compliment auquel il répond en termes appropriés
110 , LES CANADIExNS DE FRANCE.
à la circonstance solennelle. C'est le jour de votre naissance ou de celle de votre femme : l'adresse arrive à point et vous y répondez cette fois en termes bien sentis, pourvu que l'émotion ne vous coupe pas la parole! Que vous quittiez un emploi ou que vous y arriviez, que votre position change ou qu'elle reste la même, on y trouve toujours un prétexte pour vous infliger une adresse que vous relisez le lendemain sur tous les journaux, avec les paroles heureuses de la réponse.
<( Un capitaine de steamer essuie-t-il un grain pendant la traversée? Vite, ses passagers présentent une adresse à l'habile main dont la science n'a été égalée que par un courage et un sang-froid à toute épreuve. Le passage a-t-il été exceptionnellement heureux, le soleil n'a-t-il cessé de briller pendant tout le trajet? C'est encore une raison pour présenter une adresse dans laquelle on loue, cette fois, les qualités du gentleman qui sait si bien faire oublier à ses passagers les ennuis d'un voyage sans accident. Un haut fonctionnaire quitte son département; tous ses employés lui présentent une adresse de regrets à laquelle il répond d'une voix pleine d'émotion. Son successeur arrive : les mêmes employés vont le féliciter sur son avènement. Cela va ainsi depuis le premier, en passant par les intermédiaires et les subalternes, jusqu'au portier de l'établissement, lequel ne peut plus se mouvoir ni ouvrir sa porte, sans recevoir une adresse accompagnée d'un souvenir en nature ou en numéraire. ))
Partout l'adresse règne en souveraine. C'est une épi-
demie et une comédie. Presque toujours, une adresse est le fait d'un seul individu qui a ses raisons particulières. Il rédige sa petite épître ; puis il s'agit de la faire signer par une foule de personnes indifférentes ou mal disposées. Il cajole, il caresse; et si cela ne réussit pas, il prend le côté sérieux des choses, il avertit, il menace! A la fin il faut céder et la cérémonie s'accomplit. Le sujet de cette démarche ridicule a été averti huit jours à l'avance et a en communication du parchemin, ce qui ne l'empêche pas d'affirmer qu'on l'a pris par surprise. Puis, il défait soigneusement l'éloge et avec les matériaux s'érige un piédestal de modestie sur lequel il s'installe cauteleusement i\ la faveur du nuage d'encens que ce dernier trait de ■«^ertu a provoqué de toutes parts.
Ce n'est pas tout, il y a encore la question du cadeau. Car, qu'est-ce qu'une adresse sans cadeau ? Un habit sans manches. C'est encore là que se fait une petite cabale très soignée. Règle générale, l'enthousiasme pour un projet s'arrête au moment de la mise des fonds. Mais ceux qui se sont chargés de l'affaire ne la laissent pas languir ; ils se mettent aux trousses des indifférents, ne s'émeuvent ne se découragent de rien. Ils ont la constance du collecteur qui se présente chez vous tous les jours, que vous remettez invariablement au lendemain et qui reviendra jusqu'à ce que vous lui ayez donné un à-compte. On les trouve partout, au travail et à la promenade, dans les couloirs des bureaux publics et sur les marches de l'église : la perpétuité est dans leur nature, leur essence est l'ubiquité. Enfin vous vous êtes exécuté : c'est fini et vous
êtes tranquilles pour longtemps. Non, malheureux! cela va recommencer demain.
Voilà, du moins, une maladie que nous ne connaissons pas, une maladie dangereuse, car elle n'a pas de saison, règne l'hiver, règne l'été. Pourtant, quand la ville peu à peu s'est vidée vers la campagne, vers les bains de mer, les places d'eaux, ceux qui demeurent, doivent sentir quelque répit. Pendant les mois de villégiature, Québec prend la physionomie spéciale d'une ville livrée aux étrangers. L'étranger c'est le touriste américain, car les Européens sont assez rares au Canada, plus rares, certainement, que les Canadiens en Europe.