LE NORD-OUEST
Au delà de Montréal. — Papineau. — Le Transcontinental canadien. — Le Manitoba. — Winnipeg. — Le Boom. — Regina. — Les métis et la Compagnie de la Baie d'Hudson. — Louis Riel. — Sa mort.
Quand on sort de Montréal pour se diriger vers l'ouest, tantôt par chemin de fer, tantôt par bateau, selon le caprice des rapides, on traverse encore nombre de petites villes aux noms français. Par exemple. Carillon ne laisse pas indifférent celui qui se souvient que c'est un nom de victoire.
Plus loin, on montre au voyageur Montebello, seigneuriale villa, 011 s'écoulèrent les derniers jours d'un des plus illustres champions de la cause française au Canada, Papineau, dont la mémoire est vénérée de tous ceux qui maintenant soutiennent de leurs votes les Chaplean et les Mercier. De 1815 à 1855, Papineau combattit par toutes les armes loyales les abus de l'autorité anglaise : il souffrit même l'exil pour une cause alors désespérée et aujourd'hui plus qu'à moitié gagnée.
Au delà de Montréal, ce n'est plus le Canada français; au delà d'Ottawa, ce n'est plus môme le Canada anglais, c'est le Kord-Ouest, ce sont les espaces illimités. Au suJ
d'Ottawa, entre les lacs et en descendant vers Toronto et vers Détroit, la région est très riche, aussi animée, aussi coupée de chemins de fer que les plus populeux districts des Etats-Unis : région exclusivement anglaise, elle ne peut nous attirer, puisque nous n'avons voulu qu'esquisser la physionomie du Canada français actuel.
En quittant Ottawa, ville administrative de 40,000 âmes, nous nous dirigeons vers l'ouest, en suivant le grand Transcontinental canadien, qui réunit les deux océans à un millier de kilomètres au-dessus du Transcontinental américain.
Sur les lignes canadiennes, les wagons portent un nom français ; on les appelle des chars. Le confortable en est assez médiocre, mais on ne saurait être exigeant pour une compagnie qui exploite un chemin de fer d'une pareille étendue et dont le trafic est encore intermittent. On passe par Toronto, ville exclusivement anglaise, peuplée de 167,000 habitants, située au milieu des lacs, à la pointe qui s'avance comme un coin dans le territoire de l'Union. Plus loin, en remontant, c'est Orangeville, au centre d'un canton en pleine culture. A partir de là, c'est la colonisation récente, la forêt inteUigemment ravagée, la maison de bois, les traces du feu. De place en place, des troncs d'arbre gisent tordus et noircis; puis, ce sont des étendues d'herbe, d'où émergent quelques souches verdoyantes : des vaches paissent et des moutons.
Sauf aux stations, espacées souvent à plusieurs heures de distance, l'aspect du pays ne change guère jusqu'aux abords de Winnipeg, capitale du Manitoba, la plus petite
en superficie des nouvelles et même des anciennes provinces canadiennes, mais celle qui, demain peut-être, sera la plus riche et la plus florissante.
L'histoire de Winnipeg est prodigieuse. En 1870, la ville se compose d'un éparpillement d'une cinquantaine de maisons, habitées par 250 colons, la plupart chasseurs, et qui ne résident guère; en 1874, c'est une ville de 5,000 âmes ; en 1884, la population dépasse 30,000 habitants et serait double sans le hoom^ c'est le mot américain du krach.
(( Stimulé par la construction rapide du Pacifique canadien, raconte un témoin de la catastrophe, M. Edouard Richard, l'immigration prit des proportions inusitées dans les années 1881 et 1882. Winnipeg gagnait en un an 16,000 habitants; la propriété doublait de valeur de mois en mois. Tous les capitaux disponibles des provinces de Québec et d'Ontario prenaient le chemin du Manitoba. Winnipeg était bondé d'étrangers ; des villes surgissaient comme par enchantement le long du parcours du Pacifique canadien. Les chemins de fer ne pouvaient suffire aux transport des émigrants et des matériaux. Un journalier, possesseur d'un cheval, gagnait de 40 à 50 IVaiics par jour; l'argent coulait à flots dans les bars et les salles de jeu. L'ouvrier, le cultivateur même, dépensait avec la plus grande insouciance l'argent qui lui arrivait si facilement. Si merveilleux qu'avait été le développement de l'Ouest américain, il était distancé par celui du Manitoba. La spéculation prenait un tel degré d'intensité que près de la moitié des propriétés de la province d'Ontario
étaient mises en vente, chacun se hâtant de réaliser ce qu'il possédait pour aller faire fortune dans le nouvel Eldorado. »
La débâcle devait arriver, le jour oîi, après avoir acheté, le spéculateur voulut revendre pour toucher le bénéfice de la plus-value, ce fut fini, les terrains baissèrent : les beaux jours de Winnipeg étaient passés. Arrêtée dans sa trop rapide croissance, la capitale du Manitoba n'est encore qu'un enfant mal venu, mais son avenir n'est pas douteux ; c'est le futur Chicago du Nord-Ouest.
Près de la ville immense, mais aux rues de laquelle il manque encore bien des maisons, s'élève une petite cité, assez modeste, Saint-Boniface. Ville exclusivement française et très fière de l'être, Saint-Boniface ne voit pas sans un certain dédain les accroissements violents de sa rivale. Non loin de Winnipeg, une autre ville française s'élève, qui n'est encore qu'un village, Saint-Pierre- Jolys ; elle fut fondée naguère par un missionnaire nommé M. Jolys et qui a été le pionnier de la colonisation dans le Nord-Ouest, comme son émule, le célèbre curé Labelle, dans le bas Canada.
Au delà de Winnipeg, il n'y a encore que deux villes, deux embryons de villes, Régina, capitale officielle du Nord- Ouest, siège du gouvernement et du gouverneur qui habite une modeste maison de bois, et Calgary, qui se trouve à peu de distance des montagnes Rocheuses. Régina n'existe guère qu'officiellement; Calgary commence à s'animer, les terres des environs sont cultivées parties compagnies récemment formées, qui se livrent un peu au
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labour et beaucoup à l'élevage. Calgary est une de ces villes improvisées, comme il s'en éleva tant dans l'Ouest américain : le grand hôtel de l'endroit a été construit à Montréal, démonté pièce à pièce, transporté par le chemin de fer, puis réédifié en bonne place ; inutile de dire qu'il est en bois. Connne le centre des affaires se déplace assez facilement à Calgary et que d'ailleurs la ville peut s'é-
Fig. 24. — Cathédrale de Saiut-Boniface , à Mauitoba.
tendre sans arrêt dans la plaine infinie, les propriétaires, à l'aide d'un cric, et de quelques gros rouleaux transportent volontiers leurs maisons de place en place.
Après Calgary et la traversée des montagnes Roclieuses, quelque 500 kilomètres de désert et des passes bien périlleuses, la voie ferrée, faisant un coude brusque, descend vers Port-Moody, qui se trouve sur le Pacifique, en face de l'ile de Vancouver, dans la Colombie anglaise. Cette région n'est pas absolument déserte, mais il ne semble pas, à moins de découvertes minières inattendues, qu'elle ait un bien grand avenir : les montagnes Rocheuses sont pour le Canada une limite naturelle et l'accession au Pacifique n'a qu'un intérêt purement commercial. Nous ne croyons pas que le Transcontinental canadien joue encore un grand rôle dans le commerce international : les routes se font et se défont lentement ; mais il existe, et c'est déjà une merveille.
C'est à Pégina, que s'est dénouée, par la mort de Riel, l'insurrection des métis dont on parla il y a quelques années. Les métis forment une curieuse population et nous en parlerons plus loin. Ceux-là seuls, d'ailleurs, s'insurgèrent, qui travaillaient pour la Compagnie de la baie d'Hudson : c'est une bien petite partie d'entre eux.
Ils souffraient à l'extrême de la rigueur avec laquelle la puissante compagnie faisait observer son monopole.
Ce monopole s'appuyait sur une réglementation effroyablement compliquée et prohibitive, constate M. Elie Tassé, dans son livre sur les Canadiens de l'Ouest. Dans un pays qui alimentait des produits de la chasse presque toute l'Angleterre, le luxe des fourrures était à peine connu. Si un chasseur tuait un animal des plaines, fût-ce un loup, une biche ou même un rat musqué, il était obligé d'aller
en vendre la robe aux postes de la Compagnie. A quelques exceptions près, personne ne portait de fourrures dans un pays oii la température tombe quelquefois à 45 degrés au-dessous de zéro. Non seulement les sauvages ne pouvaient se faire de présents ni trafiquer entre eux, mais la Compagnie a été jusqu'à solliciter des missionnaires protestants de les menacer de la colère divine s'il leur arrivait de se couvrir de la peau d'un renard. Les métis avaient pour toute coiffure des casquettes de drap que leur vendait la Compagnie. Porter un morceau de fourrure, c'était attenter aux droits de la formidable association : le réfractaire était aussitôt dénoncé aux autorités et lorsqu'un agent le rencontrait par hasard, il le décoiffait rudement, sans autre formalité.
Les métis étaient obligés d'acheter toutes les choses dont ils avaient besoin à la Compagnie. Ils ne faisaient guère de trafic avec les Etats-Unis autrement que par contrebande. Les concessions de terres se faisaient aussi d'une manière arbitraire. Les acquéreurs de terrains ne pouvaient s'en dessaisir qu'avec l'assentiment de la Compagnie, et il leur était strictement défendu de faire la traite dans les territoires du Nord-Ouest. Lorsqu'on reprochait aux Bois-Brûlés, ou métis, de s'adonner plutôt à la chasse qu'à la culture du sol, ils répondaient qu'il était inutile de semer du blé, puisqu'ils ne pouvaient l'exporter. La Compagnie alla jusqu'à décréter que les lettres des colons destinées à l'étranger devaient être déposées, non cachetées à ses bureaux.
Tant de tyrannie finit par révolter les métis, et voilà
l'origine première de l'insurrection dirigée par Riel, qui en avait reçu l'héritage des mains paternelles elles-mêmes. Le père du fameux Bois-Brfilé, homme énergique et influent, dit un voyageur qui a été faire une enquête sur place, se mit à la tête du mouvement et réussit, après une lutte de plusieurs années, à obtenir la réforme des abus dont ils souffraient. En 1869, ce cri : « Le commerce est libre ! Vive la liberté » retentissait sur les bords de la rivière Rouge et, depuis cette époque, jusqu'en 1870, les métis satisfaits vécurent sous l'autorité purement nominale de la Compagnie.
Mais voici qu'un beau jour ils apprennent qu'elle les a cédés, sans daigner les consulter et sans stipuler en leur faveur aucune garantie, au gouvernement du Canada. A cette nouvelle, ils s'émeuvent, prennent leurs fusils, refusent de recevoir le gouverneur qu'on leur expédiait par la voie des Etats-Unis, la seule ouverte à cette époque, et constituent un gouvernement provisoire. Riel père était mort; mais un de ses fils, Louis, élevé au collège de Montréal et doué d'une rare éloquence , avait hérité de sa popularité. Les métis l'élurent président de la RépubHque de la Rivière-Rouge.
Cependant, le gouvernement improvisé n'avait pas reçu le suffrage des trappeurs d'origine anglo-saxonne, qui, sous la conduite d'un Allemand nommé Schultz , prirent les armes contre Riel. Les métis eurent le dessus et le général Wolseley, quand il traita avec eux, au nom de la couronne, leur accorda les garanties qu'ils demandaient. Au cours de la campagne, un grave événement s'était pro-
Fig. 26. — Le général JliJJIeton.
LE PAYS, LES HOMMES, LES CHOSES. ir^O
(luit : le mysticisme de Louis Riel était devenu de l'exaltation, puis de la folie, et on avait dû l'enfermer dans l'asile d'aliénés de Beauport. Cela se passait en 1870.
A cette époque, les métis français étaient, avec les Indiens, les seuls habitants du Nord-Ouest; la colonisation n'avait pas encore pénétré dans cette vaste région, mais peu à peu, elle commença à en prendre possession : entre les nouveaux- venus, presque tous Anglais, et les métis, de nombreux conflits éclatèrent. On prétendit que les concessions de terres qu'ils avaient reçues des Indiens n'étaient point régulières, et de chicane en chicane, on en arrivait à les déposséder au profit des Anglais. Impuissants à obtenii justice, les métis s'adressèrent encore une fois à Louis Riel. L'ancien président répondit à leur appel ; l'agitation alla croissant et, au mois de mars 1885, un conflit sanglant éclatait entre les métis et la gendarmerie montée, qui eut le dessous. On expédia aussitôt 5,000 hommes dans le Nord- Ouest sous les ordres du général Middleton, qui resta maître du terrain ; Riel vint lui-même se constituer prisonnier, et la rébellion prit fin. Traduit devant un tribunal d'exception, sorte de cour martiale civile , Riel fut condamné à mort ; ajournée, son exécution eut lieu un peu plus tard, aux acclamations des Anglais, malgré les vives protestations des Français et des métis.
Le rôle de Riel, bandit pour les uns, martyr pour les autres, est demeuré obscur ; il en est de même de son état mental. Qu'il ait entraîné les métis à la révolte ou qu'il ait été obligé de les suivre, dans tous les cas, il se croyait parfaitement investi d'une mission d'en haut. Sa mission
IGO
consistait à faire prévaloir en Amérique l'influence de notre race, car les métis se font gloire avant tout de leur origine paternelle, et Riel n'avait pas dans les veines plus d'un seizième de sang indien : ce but n'avait rien d'insensé, il semble. Des anges, avec lesquels il était en communication journalière, se .chargeaient de l'inspirer et de le guider; il ne prenait aucune décision sans les consulter. Malheureusement pour la bonne renommée des anges conseilleurs, les avis d'en haut furent funestes à Riel et à ses compagnons. Si les Voix ne lui avaient pas défendu de s'emparer des dépôts d'armes mal gardés, ce ne sont pas les 5,000 hommes de milice qui seraient venus à bout des métis ; ces tireurs exceptionnels, et qui pour ainsi dire ne manquent jamais leur coup, auraient été bien difficiles à réduire, surtout avec l'appui des Indiens, s'ils avaient eu, en suffisance, des armes et des munitions.
Fig. 27. — rrisonniers iudieiis.