‹ Les canadiens de FranceChapitre 13 sur 24 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

lî:s métis français.

Leur origine. — Leur inlelligcnce. — Leurs métiers. — Les femmes. — Le Pemmican. — Chasse aux bufiBes. — Ce que les métis doivent aux Blancs ou aux Indiens. — Moralité. — Caractère. — Tous catholiques. — Maisons. — Vêtements. — Leur langue est un patois français. — Leurs noms.

Les métis forment une population si peu connue, qu'il est utile d'en dire un mot. Il a été publié sur eux une remarquable étude dans V Anmial Report ofthe Smithsonian Institution de 1879 : elle a été traduite dans un des fascicules publiés par la Société de Géographie normande en 1865. C'est là que nous puiserons les détails suivants, qui sont à peu près inédits pour le grand public.

L'origine des métis remonte aux temps de la colonisation française, lorsque nos compatriotes tenaient en leurs mains, par des postes échelonnés, tout le continent américain. Jamais on ne fit tant avec de si faibles éléments, faibles par le nombre, car individuellement les hommes auxquels on confiait la garde de ces postes étaient les plus hardis aventuriers qui furent jamais.

La politique française, on le sait, s'appuyait sur les tribus sauvages ; de là, d'intimes rapports entre eux et les coureurs des bois, qui surveillaient les postes; de là aussi, la

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tentation pour ces hommes de prendre femme parmi les Indiennes. Le coureur des bois qui avait épousé une Huronne ou une Ottawa se pliait peu à peu, par la force des choses, aux mœurs de sa nouvelle famille : il en arrivait à se coiffer de plumes, à porter des verroteries , à se tatouer, à danser ou à fumer le calumet aux fêtes ou aux conseils de la tribu. C'était un guerrier adopté, selon l'usage des nations adonnées à la guerre et qui souvent se maintenaient autant par l'adoption que par les naissances.

C'est ainsi qu'on peut affirmer d'une manière générale que, de Québec à Vancouver, on trouverait à peine une tribu indigène qui n'ait été mêlée de sang français. En de certaines régions, le sang indien a dominé ; en d'autres, le sang français, et, en ce dernier cas, ce sont les métis proprement dits. Mais rien n'est sujet à plus de fluctuations et, de vingt ans en vingt ans, la proportion peut changer dans tel ou tel district. En somme, on évalue à 45,000 pour toute l'Amérique du Nord et à 35,000 pour les territoires canadiens les métis français, restés ou redevenus français par la prédominance du sang blanc, parlant français, bien qu'avec des formes assez corrompues , portant des noms français et se différenciant des Indiens qu'ils se sont assimilés, par les mœurs, les usages, les aptitudes, le genre ordinaire d'occupations.

Les tribus avec lesquelles les coureurs des bois, les trappeurs, les voyageurs, et plus tard les colons se sont alHés de préférence sont : le long du Saint-Laurent, les Hurons, les Ottawas, les Montagnais; vers la rivière Rouge, aux environs de Saict-Boniface, dans tout le

Manitoba, les Chippewas, les Saulteaux, originaires du Saiilt-Sainte-Marie, et surtout les Cris. On trouva toujours les femmes de cette dernière nation supérieures aux autres par leurs qualités morales et intellectuelles, et les Français les choisirent de préférence. Plus loin, dans le Nord-Ouest, il y a des métis Pieds-Noirs, Assiniboines, Sioux, Gros- Ventres, Tétes-Plates, Sacs, Renards, Cheyennes, et en général de toutes les tribus qui se partagent ces vastes espaces, en deçà et au delà des montagnes Rocheuses, jusqu'au Pacifique.

Les métis ont une grande aptitude au travail et à l'industrie ; elle s'exerce dans un champ très étendu, depuis les exigences les plus élevées de la vie civiHsée jusqu'aux plus misérables expédients des sauvages. Le long de la rivière Rouge, beaucoup se confondent avec les blancs par leurs habitudes sédentaires, exercent des métiers, sont charrons, for-

gerons, cordonniers, travaillent aux scieries hydrauliques, se font bateliers sur les lacs. Dans le Manitoba, un assez grand nombre détiennent des charges publiques; ils forment même la grande majorité

Fig. 28. — Chasseurs de la baie d'Huilsou.

dans le parlement élu de cette nouvelle province : la ils sont cultivateurs, éleveurs, pécheurs.

Dans le reste du Nord-Ouest, les métis sont, en général, employés dans les comptoirs des marchands de fourrures, chasseurs pour leur compte ou celui des traitants; ils sont conducteurs de chariots, guides, interprètes, plus rarement cultivateurs : cependant, sous l'influence des missionnaires, quelques-uns abandonnent la vie nomade.

C'est parmi ceux-là que Riel avait recruté sa petite troupe, et principalement parmi les chasseurs de fourrures.

Leurs femmes travaillent avec art aux ouvrages de verroterie, à la préparation des fourrures; ce sont elles qui font le pemmiccm^ dont se nourrissent leurs maris pendant leurs excursions, et elles seules savent le faire. En voici la recette : on coupe en tranches minces la viande maigre du buffle, on la fait sécher au soleil, on l'entasse et on la comprime dans un sac de cuir non tanné ; on verse par-dessus une quantité égale de graisse chaude, et on ferme le sac. Ce mets ainsi préparé est savoureux, sain, et se conserve plusieurs mois. Mais il faut d'abord se procurer des buffles et il n'y en aura bientôt plus, paraît-il.

C'était une chasse intéressante, surtout lorsqu'on s'y livrait sur une grande échelle. Dans son Histoire de la rivière Bouge, Alexandre Ross en donne la description suivante : (c En juin 1840, 1,630 métis, y compris un petit nombre de Canadiens et d'Indiens, se donnèrent

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rendez-vous à Pembina, avec 120 chariots et 542 chiens. Après s'être organisés sous une sorte de commandement militaire, avec dix capitaines et un président, ils firent 250 milles (402 kilom.) avant de tirer le buffle. Le soir du premier jour de chasse, on n'apporta pas au camp moins de 1,375 langues. Dans la mêlée, un cavalier se brisa l'omoplate, un autre perdit trois doigts par l'explosion de son fusil, un troisième reçut au genou une balle morte, petites avaries pour une troupe aussi nombreuse. C'est à peine si l'on tira parti du tiers des animaux tués. Ils revinrent avec environ 900 livres de chair par chariot. »

C'étaient ainsi, chaque année, d'inutiles dévastations : tant que l'agriculture et l'élevage n'ont pas plus d'importance relative qu'ils n'en ont encore dans le Nord- Ouest, le buffle était une assez précieuse ressource. Sans compter le pemmican, en effet, une peau de buffle vaut de 15 à 25 francs.

Au moral, comme au physique, le métis tient le milieu entre les deux races dont il est issu. Combinant eu sa personne un grand nombre des facultés natives du Blanc et de l'Indien, sans s'identifier avec aucun des deux, il forme, réellement, une classe distincte de la population. On lui reconnaît du cœur, de l'intelligence, certaines aspirations à une vie plus haute; malheureusement, ses mœurs sont loin d'être irréprochables, surtout dans les régions où ils échappent aux missionnaires. Leur sens moral, sans être absolument faussé, est assez faible : ils ne sont ni égoïstes, ni avides, ni per-

fides, mais leur volonté est souvent incapable de dominer leurs impulsions. Hospitaliers, ils partagent gaiement avec l'ami et même avec l'étranger, au point de se priver parfois eux-mêmes du nécessaire : cette générosité va jusqu'à l'imprudence et jusqu'à l'impudence, car ils demandent avec la même facilité qu'ils donnent. Il existe, d'ailleurs, entre métis, une sorte de franc-maçonnerie spontanée, qui les unit et les t'ait se secourir mutuellement. Ressentant vivement l'injure, ils la pardonnent de même, sans en garder rancune.

Ils sont doués, en général, de l'acuité sensoriale des Indiens, d'un regard perçant, d'une ouïe à la délicatesse animale; ils ont ce sens étrange de l'orientation qui leur fait retrouver leur chemin avec une certitude dont un Blanc est incapable. Braves et disciplinés, ils seraient terribles sous un bon chef : c'est ce qui leur manqua dans l'aventure de Riel.

Tous, sans exception, sont catholiques, et s'attachent à cette foi de leurs pères, avec une invincible ténacité. Malgré l'immense espace où ils se disséminent, bien peu n'ont jamais entendu la voix d'an missionnaire. Ils ont l'honneur d'avoir, pour chef spirituel, un archevêque, M^"" Taché, de Saint-Boniface, homme remarquable, doué des plus hautes qualités du prêtre, du missionnaire et de l'évêque, assurément la grande figure du Nord-Ouest, où rayonnent depuis de longues années son intelligence et sa charité.

Mauvais écoliers, les métis sont généralement assez illettrés, et ce ne sont pas eux qui rédigent le Jlétis,

Fig. 30. — ilonseigneur Taclié, archevêque de Saiiit-Boniface ; Manitoba.

CANADIENS DE KUAXCE.

journal français de Winnipeg, dévoué à leurs intérêts Le sang indien se reconnaît à ceci : ils n'ont pas de barbe. En revanche, ils laissent pousser leurs cheveux, qui leur descendent aux épaules. Le teint présente une grande variété de nuances, depuis le cuivré jusqu'au blanc pur. Assez jolies, les femmes ont presque toutes la peau d'une blancheur européenne; nous avons déjà vu aux environs de Québec les traces de sang blanc plus visibles chez les Indiennes que chez leurs maris. « J'ai rencontré, chez les métis du Nord-Ouest, des jeunes filles dont le visage était d'une beauté classique, » dit textuellement l'auteur de la notice du Smithsonian Report.

Aux environs de la rivière Rouge, le type de leurs habitations est une petite construction à un seul étage, faite de troncs d'arbres, et ne comprenant le plus souvent qu'une seule pièce, pauvrement meublée : un lit peint de couleurs vives, un large foyer où brident des souches entières et de gros troncs d'arbres, une table, un dressoir, des coffres tenant en même temps lieu de sièges.

Leur habillement se ressent du goût indien pour les couleurs voyantes et même criardes. Les hommes portent, dans le Manitoba, une casaque bleue, des culottes de même nuance ou marron, une ceinture souvent rouge, des guêtres, des mocassins, le tout orné de franges et de festons bariolés, de pendeloques en verroterie. Une robe noire, un fichu noir, tel est le costume des femmes; les filles aiment les jupons écarlates et les fichus multicolores.

Ils se marient jeunes, les hommes dès vingt, les filles dès quinze ans. Les unions sont fécondes; ce sont trois, quatre, jusqu'à sept et huit enfants, beau démenti à la prétendue stérilité des hybrides !

Les métis parlent d'ordinaire plusieurs langues ou dialectes indiens, le français toujours, et souvent l'anglais. Aux Etats-Unis, beaucoup d'entre eux comprennent l'anglais et s'en servent pour converser avec les Américains, mais rarement entre eux. Dans les établissements de la rivière Rouge, même sur les confins canadiens et américains, on ne parle anglais que par exception.

Le français est leur langue ordinaire et l'intermédiaire officiel dont ils se servent pour communiquer avec les Blancs : les missionnaires n'ont jamais besoin pour entretenir les métis de recourir à un dialecte indien, même à celui des Cris, qui est le plus doux, le plus facile à apprendre et le plus répandu.

Ce français est un patois assez analogue à celui que parlent les classes pauvres dans le Canada, mais il contient un assez grand nombre de mots particuliers et d'expressions tirées du caractère du pays dans lequel ils vivent et de leur genre de vie. La prononciation, quoique très défectueuse, n'est pas aussi mauvaise que celle de beaucoup des patois provinciaux de France. Il est facilement compris par un Français, mais le français correct, à moins qu'on ne le rende très clair, est malaisément entendu par la plupart des métis. Qu'on le parle autour des lacs, sur les bords du Saskatchawan ou dans la Co-

lonibie anglaise , il ne présente que peu de différences. Beaucoup de mots employés communément sont du

FiL'. 31.

Église et couvent cle Pembroke.

français hors d'usage dans la langue ordinaire, mais que l'on peut entendre encore aujourd'hui en Normandie et en Picardie; par exemple : aller en (quérir), aller clier-

cher; fieiir (fleur), farine ; ^.Ptî^zV^ souffrir; mouiller , pleuvoir; raisonne?-^ grommeler; grouiller, bouger; brailler, pleurer; jongler, penser; maganer, maltraiter; boucane, fumée; moucher, battre.

Un grand nombre de mots appartiennent au vocabulaire de la prairie : fourcher, se partager en bras; fourches, bras de rivière; cariole, sorte de traîneau ou ramasse; traîne, traîneau \ faire chaudière, faire la cuisine ; travail, sorte de brouette indienne, sans roue et qui se traîne ; cahresse, lasso ; capot, vêtement à capuchon.

D'autres mots doivent leur origine au commerce des fourrures : Coureurs des bois, voyageurs, engagés^ portager; bourgeois, chef de poste; mangeurs de lard, individus novices inexpérimentés; plut, pelleterie. Quelques mots sont anglais, mais avec prononciation et terminaison française : biter {to beat)^ battre; settler {to settle)^ établir, etc.

Parmi des particularités de locutions, on a relevé cellesci : ca dit qa, pour ils disent, on dit; on va aller, pour nous allons.

Oi est toujours prononcé ai en faisant sonner la consonne finale, mais après ces seules diphtongues : Froid, droit deviennent /r«e'ife, draite. L'a a un son nasal impossible à décrire et qui marque d'ailleurs la prononciation canadienne, en général.

Les noms des métis démontreraient seuls leur origine : tous sont français et l'on a relevé parmi les plus répandus les suivants : Sur la Rivière Rouge : Boucher, Bojer, Carrière, Dumas, Flamand, Gosselin, Gaudry, Larocque,

Morin, Martel, Normand, Rinville, Villebrun. — A Mackinaî et autour des lacs : Saint- André, Bellanger, 13onneau, Baudry, Biron, Chénier, Descliamps, Giroux, Hamelin, Lécuyer, Léveque, Pelletier, Perrault, Riel, Thibault. — D'autres sont des surnoms, nés dans la prairie : Bois-Vert, Grand-Bois, la Déroute, la Framboise, etc.

Enfin, ceux qui connaissent l'histoire du Canada ne se^ ront pas surpris de voir l'aristocratie française si bien représentée parmi les métis. C'est sans orgueil, probablement, que ces braves demi-sang portent les noms de Saint-Luc de Repentigny, Bonaventure de Saint-Arnaud, Charles de Montigny, Louis de Saint-Cyr, Pierre de Saint-Germain, de la Morandière, de Lusignan, de Saint- George, de Laporte, de Chaumont-Racette, de Lépinois, de Charolais, etc. C'est au bord des lacs, dans la partie du Manitoba, que se trouve ce Versailles ou ce Valognes du Nord-Ouest.

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