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LES DEUX RACES

But de cet ouvrage. — Français et Anglais. — Kaison d'être du Canada. — Canadiens ou Américains. — L'envers de la tolérance anglaise. — Plaidoyer d'un Anglais. — Le français, l'erse et le gaélique. — Plaidoyer d'un Français. — Les classes dirigeantes. — Les capitalistes. — Le Canada reconquis par la France.

Resserrer en quelques pages les traits épars de la physionomie moderne du Canada, après avoir tracé ailleurs l'esquisse de son histoire (1), tel est le but qu'on s'est proposé dans ce volume. Ce n'est ni un récit de voyage, ni un guide pour les voyageurs, mais plutôt un tableau de mœurs où l'on aurait fait entrer tout ce qui constitue vraiment les mœurs d'un pays, depuis la manière dont le paysan pousse sa charrue jusqu'à la façon dont le poète comprend la vie idéale.

De plus, il nous a semblé qu'un plan méthodique et géométrique, plus facile à remplir, aurait peut-être rebuté le lecteur, qui a le droit, tout en s'instruisant, de ne pas vouloir s'ennuyer. Nous nous sommes donc permis bien

(1) Voy. dans cette collection, les Français au Canada, par Eemy de Gourmont. 1889, in-S".

CAHADIKSS DE FRANCE. 2

des zigzags; nous avons marclicf;, non pas au hasard, mais un peu à l'aventure, ce qui est bien dilTérent, cueillant çà et là la légende, le conte, la chanson, l'anecdote. On ne s'étonnera pas de ce que nous ayons fait une assez large place à la langue et à la littérature canadiennes ; il y a pour nous justifier plusieurs raisons, et l'une d'elles est que ce sont des sujets très peu connus, bien que fort intéressants pour nous.

Quant à l'histoire politique, nous croyons qu'il suffisait d'en tracer les grandes lignes, surtout en ce qui concerne la province de Québec. Nous avons tenu, en effet à séparer, dans cette étude, l'élément français de l'élément anglais , et il ftiUait bien conter par quelles vicissitudes ont passé nos compatriotes, depuis la conquête, pour acquérir l'indépendance et assurer leurs destinées.

Ce livre ne comporte pas un tableau complet de la Puissance du Canada (en anglais Dominion of Canada); la partie, ou plutôt les deux parties françaises, la province de Québec et le Nord-Ouest devaient seules nous intéresser, car la race anglaise a donné aux régions canadiennes où elle domine un aspect qui ne diffère pas sensiblement des Etats-Unis. Il nous a donc semblé que nous pouvions, sans dommage pour la curiosité de nos lecteurs, sauter à pieds joints par-dessus la province d'Ontario, où les Anglais dominent sans conteste.

C'est de cette province que nous sont venues deux singulières nouvelles : l'une assez risible, l'autre d'une capitale importance.

La p^emi^re était ce fait qu'un club d'Ontario a omis le vœu que la langue française tut proscrite du Canada. Risible, cette proposition, mais non : en y réfléchissant on voit qu'elle tient étroitement au mouvement annexionniste entretenu depuis peu par quelques agitateurs.

L'annexion du Canada à l'Union, c'était la seconde nouvelle dont nous voulions parler.

Tour y arriver, le meilleur moyen serait, en eftet, la proscription de la langue frani^^aise. Quatre ou cinq millions de Canadiens parlant anglais, ramenés par la langue aux mœurs anglaises, n'auraient plus aucun droit à l'existence séparée connue peuple : s'ils n'étaient pas annexés politiquement à l'Union, ils le seraient de fait et la seule barrière qui sépare les deux pays tomberait.

Les Canadiens doivent le savoir : s'ils veulent rester Canadiens et maîtres de leur avenir, qu'ils soient Français, c'est leur seule raison d'être. Le continent américain du Nord appartiendra i\ deux races ou à une seule race, mais si une seule race l'accapare, deux gouvernements seront bien inutiles : on supprimera le plus faible, ne fût-ce que par économie.

C'est pour bien montrer qu'il y a un Canada français que nous avons écrit ce livre où il n'est question que de langue, de mœurs, d'institutions françaises. Que nos frères de là-bas sachent que nous sommes avec eux et que chaque fois que s'en présentera l'occasion, nous affirmerons, en face de renvahissement anglo-saxon les droits de notre race et son pouvoir.

Le dernier mot, peut-être, au sujet de cette annexion, a

été dit par le pape (Keic-York Herald, 15 mars 1889) : Le pape ne veut pas de l'annexion. L'on sait la profonde influence du clergé catholique sur les Canadiens français : ceux qui ne comprendraient pas que dans cette question l'avenir de leur race est en jeu, comprendront que leurs libertés religieuses en seraient diminuées.

Elle est grande, aux Etats-Unis, la liberté religieuse, mais elle est partagée entre tous également, taudis qu'au Canada les catholiques ont acquis, dans la province de Québec une situation privilégiée due à leur unanimité. Ces raisons, qui ne seraient pas valables pour nous , sont, au contraire excellentes au Canada oii, avec la langue, la religion est le meilleur appui d'une nationahté qui ne peut se maintenir que par une lutte incessante.

Mais son avenir est certain et voici une solution : que le jour 011 les Français auront, par l'intermédiaire de M. Chaplean, par exemple, la haute main sur le gouvernement, on réglemente sévèrement l'immigration anglo-irlandaise qui vient tous les ans inonder le Canada, qu'elle soit, sinon proscrite, du moins atténuée et la fécondité des Canadiens français aura bientôt le dessus. Dans un pays où les familles n'ont jamais moins de huit à dix enfants, l'immigration est inutile : il faut laisser la population se développer logiquement, s'enrichir de ses propres efforts, prendre lentement, mais très sûrement possession des terres libres.

Un pays, après tout, appartient aux premiers occupants, à moins de consentement mutuel. Et ne voit-on pas, dans ce cas, que les Anglais sont des intrus au Canada ?

Les Etats-Unis aux Anglais, soit, mais.... le Canada aux Français.

Ce n'est qu'un vœu, assurément, et s'il est chimérique^ on nous accordera qu'il n'est pas plus subversif que celui des Anglais dont les efforts tendent à diminuer, pour ne pas dire annihiler l'influence française.

Pour avoir été portée sur un autre terrain, la lutte n'en continue pas moins. Malgré quelques coups de fusil, depuis la conquête le Canada a eu nécessairement d'assez paisibles destinées, pourtant, il ne faudrait pas croire qu'une paix sans mélange ait régné depuis lors. Sans aller jusqu'à dire, comme quelques Canadiens français, que l'antagonisme des deux races qui se partagent le Canada ne pourra prendre fin que par l'anéantissement de l'une ou de l'autre, anéantissement, s'il le faut, sanglant, il faut bien constater la vérité : malgré d'assez bonnes relations de surface, Français et Anglais, vainqueurs et vaincus, se haïssent. Mais quel est aujourd'hui le vainqueur, sinon le Français, qui si bien a relevé la tête que d'opprimé il est devenu membre du gouvernement? Dans une telle conjoncture, celui qui a commencé de céder cédera jusqu'à la fin, et celui qui a renversé un premier obstacle, les renversera tous les uns après les autres : puis les Anglo-Canadiens n'ont que des intérêts, les Français sont mus par la foi, par le patriotisme, par le très fort sentiment de la conservation personnelle.

Selon la très suggestive expression de M. ^Molinari, le Canada français est une Alsace-Lorraine transatlantique. •Les Anglais ont mis en œuvre tous les mo3'ens de leur

vieille expérience coloniale pour anglifier le Canada, et ils croyaient venir facilement à bout d'une tâche que leur grande supériorité numérique semblait rendre bien aisée. Le système employé, nous l'avons vu à l'œuvre dans l'épisode des transportations acadiennes; le résultat, on le connaît aussi : rien n'a pu faire reculer les Français. A mesure qu'on les débarquait dans les colonies anglaises, tous ceux qui en avaient la force ; ceux qui s'étaient cachés dans les bois sortirent peu à peu ; enfin « une aptitude spéciale à croître et multiplier » fit le reste, de sorte que la population française se trouva un beau jour accrue dans des proportions vraiment fantastiques. La progression si régulière et si formidable de la population aux États- Unis est bien inférieure à celle de la population française du Canada : de 60.000, elle montait en un peu plus d'un siècle à un million et demi. Aussi, M. Hector Fabre a pu dire dans une intéressante conférence ; « Si ce n'est plus le drapeau français qui flotte au-dessus de la citadelle de Québec, la ville môme n'est pas moins française qu'en 1760. »

A mesure que l'élément canadien français se développait et devenait plus fort, le gouvernement de la métropole comptait davantage avec lui ; d'un autre côté, fait remarquer M. Moliuari, l'Angleterre abandonnait sa vieille politique d'exploitation et de monopole à l'égard de ses colonies, se rangeait sous l'étendard du Jree trade. En 1867, le Haut et le Bas-Canada, le Nouveau-Brunswick et la Nouvelle-Ecosse s'entendirent, avec l'assentiment de la métropole, pour former une confédération

presque indcpendaiite, à laquelle s'adjoignirent successivement les immenses territoires compris dans le privilège de la Compagnie de la baie d'Hudson, la Colombie britannique et l'île du Prince Edouard. L'ile de Terre Xeuve est demeurée jusqu'à présent seule en dehors de ce a Dominion » dont l'étendue égale à peu près celle des Etats- Unis et comprend une région de terre noire, extrêmement fertile, destinée à devenir le grenier du monde, a Le Canadian Illustrated Neios publiait, il y a quelques jours, (oct. 1880) une caricature représentant le Gargantua canadien absorbant la plus grosse part du continent de l'Amérique du Nord à la grande stupéfaction des autres nations. Le jeune et énorme géant, à la physionomie placide et iuoffensive, au ventre proéminent est l'objet de l'examen envieux d'une galerie de Lilliputiens dans laquelle on reconnaît l'Allemand à son casque, le Français à son képi, etc. A l'exception du gros mais minuscule John Bull et du Yankee efflanqué, tous sont porteurs d'un arsenal complet, tandis que le Gargantua canadien se contente d'imposer par sa masse bien nourrie. Il y a encore bien des vides dans son ventre, mais ils se remplissent à vue d'œil ; et qui se serait douté, il y a quinze ans, que les blés du Manitoba prendraient place sur nos marchés, à côté de ceux de l'Ouest américain? )>

Dans la confédération, d'après l'article 133, il n'est fait aucune distinction entre Anglais et Français. Les actes officiels sont publiés en deux langues, afin de bien marquer la dualité reconnue. Les citoyens des deux races ont les • mêmes droits politiques, et les Français n'ont plus à crain-

CANADIEXS DE FRANCE.

dre aucune tentative d'absorption <( violente ou subreptice )) ; ils peuvent donc concourir avec leurs compétiteurs anglais sans aucun désavantage provenant du fait des institutions. Dans la pratique, les Anglais ne sont guère plus tolérants aujourd'hui qu'autrefois ; ainsi, sous prétexte que la plus grande partie des capitaux est entre leurs mains, ils font tous leurs efforts pour proscrire le français des relations sociales ; tandis que les Canadiens français apprennent la langue de leurs rivaux, les Anglais se croiraient déshonorés s'ils prononçaient un mot de français. Cette guerre n'a pas encore eu des résultats bien appréciables, mais elle peut à la longue porter des fruits ; déjà le français canadien s'est notablement corrompu, nous en dirons un mot plus loin, mais les gallophobes poursuivent un but plus radical :

« Le français, dit l'un d'eux, M. Philips Thompson, doit succomber à la longue devant l'anglo-saxon. Il ne doit pas lui être permis plus longtemps de mettre des bâtons dans les roues de notre progrès et d'entraver l'accomphssement de notre glorieuse destinée! Libre aux politiciens de faire savoir aussi haut qu'il leur plaira leur intention de respecter les lois, la langue et les institutions des Canadiens français, même quand nous aurons obtenu la représentation proportionnelle du nombre, mais la moindre connaissance de l'histoire et de la nature de l'homme suffit pour prédire qu'aussitôt parvenus au pouvoir, nous proscrirons leur langue, abrogerons leurs lois, modifierons leurs institutions. Un devoir de justice envers nous-mêmes et envers notre postérité exige que nous transmettions in-

tacte à celle-ci tout le territoire qu'embrasse aujourd'hui l'Amérique anglaise du Nord. On ne saurait permettre au Bas-Canada de se retirer de l'Union, ni, demeurant dans cette union, d'y exercer une part abusive d'influence. Progressivement, lentement peut-être, au début, il doit être anglifié. Sa richesse et sa propriété s'en accroîtront, ses ressources se développeront, son peuple s'instruira. Dans cinquante ans d'ici, la langue française sera aussi déplacée dans notre Parlement que l'erse et le gaélique dans celui de la Grande-Bretagne. »

Propos un peu présomptueux, sans doute, car rien à l'heure actuelle, ne fait présager, bien au contraire, la victoire future des Anglais. Il est vrai que le capital, ce levier si puissant est en leurs mains, mais il est possible que la masse à soulever et qui, par hasard, se trouve douée d'une très ferme volonté, refuse avec entêtement de céder aux pressions de ce précieux instrument. Quant aux périls que couve l'élément français, un Canadien a donné, à ce sujet, quelques éclaircissements à M. de Molinari ;

Vous vous étonnez, dit le Canadien, de voir la couche supérieure de votre société, ce qu'on appelle chez vous la classe dirigeante, composée surtout d'Anglais; vous vous demandez pourquoi les Canadiens français sont à peu près absents du monde des affaires, tandis qu'ils encombrent les professions libérales ; pourquoi nous avons tant de politiciens français, d'avocats, de journalistes, de notaires et si peu de banquiers, d'industriels, d'ingénieurs, de négociants ; pourquoi notre commerce du bois, notre navigation à vapeur, nos chemins de fer sont entie les mains anglaises :

mais c'est le contraire qui serait surprenant. Dans tous les pays neufs, oii les richesses naturelles abondent, mais où le capital est rare, il occupe, plus encore que dans les vieux pays où il a pu s'accumuler de longue main, une situation prépondérante. Or, le capital qui a créé nos institutions de crédit et nos grandes entreprises de tout genre, d'où nous vient-il? D'Angleterre. On n'évalue pas à moins de 500 millions de dollars (plus de deux milliards et demi de francs) le capital anglais passé au Canada, et c'est une fécondante marée qui va grossissant d'année en année. Les capitaux ne viennent pas seuls, ils amènent avec eux le personnel capable de les mettre en œuvre, personnel nombreux et entreprenant doué de la capacité et de la volonté ; et à la suite de cet état-major, l'armée des outils, les émigrants qui arrivent annuellement au Canada au nombre de 15 à 20.000, presque tous Anglais ou Irlandais.

Comment, continue le Canadien, pourrions-nous lutter contre ce torrent? Il nous faudrait pouvoir opposer les capitaux et les émigrants français aux capitaux et aux émigrants anglais : les uns et les autres nous font également défaut. Croyez- vous que, dans le cas contraire, les conditions actuelles ne se trouveraient point singulièrement modifiées? La démonstration est inutile, tant cela est clair.

On a cru longtemps que nous étions incapables de toute initiative commerciale, mais le livre de M. Barttre, Le Canada reconq^ins parla France, 2i(\ViQ\<\MQ'^Q,\x modifié le sentiment à cet égard. A la suite de cet ouvrage, dont le retentissement fut considérable, des Français de France sont venus qui se sont demandé pourquoi l'ancienne

mère Patrie ne tentait pas, en effet, une nouvelle et pacifique conquête de ce sol jadis et pendant si longtemps arrost' du sang de ses soldats. Il s'agissait simplement d'établir entre la France et la population française du Canada des rapports financiers et commerciaux analogues à ceux qui existent entre l'Angleterre et la population canadienne d'origine britannique, et de nous mettre ainsi en position de concourir avec elle sur le terrain des affaires, tout en ouvrant un débouclié nouveau aux capitaux, à la population et à l'industrie de la métropole. Voilà ce qu'il faut entendre par le Canada veconqids 'par la France. Eh bien, en dépit des sceptiques, cette idée a germé, comme toute idée féconde et elle commence à porter des fruits. Un homme d'Etat, qui occuperait certainement en Europe une place éminente, a eu le courage de s'engager hardiment dans la voie nouvelle que lui indiquait le sentiment public. Il a négocié un emprunt en France, quoiqu'on lui offrît de l'argent à un demi pour cent de moins sur la place de Londres, où l'on connaît nos ressources et notre honnêteté scrupuleuse. La route maintenant est ouverte : ^'oici venir maintenant le Crédit Foncier franco-canadien, et plusieurs autres sociétés agricoles ou industrielles. « Le clergé lui-même prête les mains au rapprochement, malgré la différence des idées qui animent les deux pays au point de vue religieux, car tout le monde comprend qu'il s'agit de l'avenir de notre race. »

Une autre conséquence de cet accord financier a été l'établissement d'une ligne directe de paquebots entre les deux pa3's.

La compagnie, subventionnée par le Canada et par la France, fait partir tous les quinze jours un transatlantique de Rouen et du Havre pour Québec l'été, et pour Halifax, l'hiver. Cette ligne correspond avec le grand Transcontinental Canadien, du Saint-Laurent au Pacifique et voilà une nouvelle route pour faire le tour du monde.

Une autre ligne de navigation française fait un service réo-ulier entre La France, le Canada et le Brésil. C'est grâce aux capitaux français que le Canada a été mis en relation avec ce dernier pays resté jusqu'alors en dehors de son expansion commerciale.

Tout cela est de bon augure pour l'avenir. Déjà les statistiques des douanes se sont ressenties de la création de ces nouvelles voies maritimes. Les marchandises échangées par les deux pays n'ont plus besoin de passer par l'AngletL'rre ou parles Etats-Unis pour arriver à leur destination.

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