CHAPITRE PREMIER
Le Canada oublié. — Ignorance des Anglais. — Canada et Chanaan. — Perplexités d'un missionnaire : Canada et Cana. — Gravures de mode pour sauvages. — Légendes et bévues. — Pénurie en France des livres canadiens.
On aurait pu croire qu'après avoir coûté tant de saug, tant d'a.rgent, tant de déboires, le Canada dût rester, au moins, dans les souvenirs de la France. Il n'en fut rien ; jamais province arrachée aux flancs d'un pays ne laissa blessure plus vite guérie. Il n'y eut pas même de cicatrice, et comme on dit, quelques années plus tard, il n'y paraissait plus.
Cela avait été, du reste, la destinée du Canada de préoccuper la France, un temps, puis de lui devenir indiffé-
CANADIENS DE FRANCE. -t
rent. L'ancienne royauté, si ferme dans ses revendications en Europe, et qui, avec une persévérance romaine, donna à la France cette figure géographique si chère à nos yeux et à cette heure gâtée par un retrait des lignes, l'ancienne royauté, dès que des questions d'outre-mer surgirent, ne sut pas plus que la France moderne, moins peut-être, les résoudre avec promptitude et décision.
Ainsi au Canada, François T"" y envoie Jacques Cartier, et c'est tout. Soixante-dix ans d'oubli se passent avant qu'Henri IV organise vers les mêmes parages une expédition sans lendemain. Il faut encore près d'un demisiècle pour que Richelieu reprenne la même idée et n'en exige, encore, qu'une demi-exécution. Presque un demisiècle encore, et, sur les débris des colonisations précédentes, Colbert renouvela une tentative de reconstruction. Malheureusement, ces découvertes successives donnèrent aux Anglais la tentation de découvrir à leur tour le Canada ; ils y envoyèrent, à plusieurs reprises, de grosses escadres et, non sans quelques horions, nous leur cédâmes la place.
Soixante mille Français, « francs comme l'épée du roi )\ étaient retombés dans le néant aux yeux de la France, dit un spirituel et patriotique écrivain canadien, M. Benjamin Suite ; mais alors, on patenta à Londres d'intrépides découvreurs, qui exprimèrent le désir de commencer, sur cette terre entièrement nouvelle, une colonie de leur fabrique. En Angleterre, on les crut, parce que le pays était bel et bien tenu pour un simple désert. Il ne convenait pas de tenir compte des quelques sauvages, ni d'assez nombreux Français qu'on y avait trouvés lors de la
récente redécouverte. On alla de ce train quelque temps, puis les affaires d'Europe s'altérèrent terriV)lement.
<( La Révolution française, les guerres de Bonaparte, les affaires de l'Inde et de l'Algérie absorbaient tout. La vieille tradition d'oublier le Canada redevint toute-puissante. De temps à autre, une clameur de nos chambres faisait dresser l'oreille. On allait même jusqu'à se proposer de voir ce qu'étaient devenus les gens partis des Trois- Royaumes pour le nord de l'Amérique in tliat aioful cold country, mais des complications politiques, des guerres, des intérêts généraux distrayaient constamment l'Européen de ce soin. Nous atteignîmes 800,000 âmes françaises, sans parler des Anglais. La paix arrivée, on ne savait plus au juste dans quel rliumh de vent se rencontraient nos <( aspects de neige ». C'est alors que Napoléon III reprit l'oeuvre tentée par François P*" et nous envoya la Capricieuse. Cette dernière découverte fit grand bruit au Canada, mais pas du tout en France. »
Les pages de M. Suite sont si joliment ironiques que je continue la citation. Rien n'éclairera mieux, tout d'abord, Vétat de l'âme canadienne.
<( Dès ce moment, il semble que l'Angleterre veuille revenir à ses premiers instincts. Il y a des journalistes à Londres qui ne se trompent plus lorsqu'on leur demande si le Canada fait partie de la colonie du Cap de Bonne- Espérance ou de la République Argentine. Il est fort possible qme cette fois nous ne retombions pas dans l'oubli, 011, à tour de rôle, la France et l'Angleterre nous ont repoussés si souvent depuis plus de trois siècles. J'aime à
croire que la liste des découvreurs du Canada est tout à fait close, car nous sommes 1,500,000 Français sur cette terre tant de fois perdue et retrouvée. Reste à éduquer les écrivains des deux grandes nations qui ont envoyé leurs enfants dans nos parages.
(( Avant 1867, il y avait à peine quelques individus en Angleterre qui eussent des renseignements sur notre pays. On ne saurait croire jusqu'où l'ignorance a été poussée par moments. En 1812, un homme d'Etat anglais proposa d'envoyer une escadre jusqu'au fond de l'Erié pour balayer le littoral américain de ce lac. Il oubliait tout simplement les chutes du Niagara. On le prit cependant au sérieux, et des frégates partirent pour cette mission. Afin de ne manquer de rien à bord, on les avait munis d'appareils à purifier l'eau salée , — l'eau salée des lacs! ))
L'ignorance dépassa parfois les limites de l'absurdité. C'est ainsi que, dans le même temps, l'on réexpédiait à grands frais d'Angleterre au Canada du bois de construction, qui venait directement de Montréal, le tout accompagné d'outils, tels que maillets, coins, chevalets, étabhs, pour que rien ne manquât aux ouvriers. Il y aurait un volume à écrire sur les extravagances du commissariat anglais durant cette guerre. On dépensa longtemps 250,000 fr. par jour à pourvoir le Canada d'objets sans usage possible dans ce pays, ou pour procurer aux Canadiens ce qu'ils possédaient en abondance.
Quelques années plus tard, on fit porter une frégate à destination du lacHuron, dans le Bas Canada : le pau-
vre capitaine fut bien étonné d'apprendre que le lac Huron n était pas accessible aux frégates de la marine royale et bien décontenancé lorsque, pour accomplir sa mission, il dut descendre de son haut bord et s'embarquer sur un modeste canot d'écorce.
Il n'y a pas beaucoup plus de dix-huit ans, une dépêche du bureau colonial de Londres invitait le gouvernement canadien ii faire passer directement de Québec à A ictoria, dans la Colombie anglaise, sur le Pacifique, un envoi d'armes et d'effets militaires. Le ministre croyait sans doute, comme jadis Champlain, que le Saint-Laurent conduisait directement (( à la Chine )>.
On vit des méprises peut-être plus fortes, un savant
no LES CANADIENS DE FRANCE.
anglais confondant le Canada et la terre de Chanaan, dans l'incroyable passage que voici : « Le mot Canaan, ÏRmiYier à tous ceux qui lisent la Bible, a été dénaturé par les savants européens qui font précéder leurs études de la langue des peuples de cette contrée par un récit abrégé de la prétendue découverte de ces mômes peuples. Ils ajoutent que le découvreur en question fut un certain Français, nommé Cartier et que ce pays n'est plus connu que sous le nom de Canada. Cette corruption d'un nom si souvent cité dans l'histoire Sainte est au moins étrange! ))
C'est du vaudeville ou même de l'opérette ! mais qu'attendre du peuple quand des professeurs d'Université en arrivent à ce degré d'ignorance par rapport à un pays grand comme la moitié de l'Europe. En vérité, nous en sommes toujours au temps de François P"" ou d'Henri IV, au temps où on découvrait le Canada!
Les missionnaires ne sont pas mieux instruits. Ecoutez cette confession faite il y a quelques années par un révérend père que sa maison envoyait évangéliser le Canada :
<( Rien de plus étrange, avoue naïvement l'excellent religieux, que la manière dont je fis connaissance avec le nom du Canada. J'avais été destiné aux missions et j'attendais qu'on me désignât le pays vers lequel j'aurais à me diriger. Lorsque la notification du départ me parvint, je fus fort intrigué d'y lire le nom de Canada. C'était pour njoi un profond mystère. Je me rendis sans retard chez un ancien de notre communauté à quije confiai mon
embarras. Celui-ci me dit, après un moment de réflexion : (( Ce doit être une erreur ; on a voulu écrire Cana; cece pendant, comme Cana est en Terre Sainte et que je ne (( connais aucune de nos missions de ce côté, vous feriez (( mieux de vous enquérir. Pour ce qui est de Canada, Q^X-a. a nesignifie rien. )) J'étais assez perplexe, ajoute le père; je trouvai enfin quelqu'un qui me dit vaguement qu'il existait un pays de ce nom, mais où était-il situé ? C'était plus qu'il n'en savait. Bref, je ne l'appris que de la bouche de notre supérieur, et encore sans trop d'explications sur la nature delà contrée. Du moment que c'était en Amérique, tout était bien, et je me mis en route, rêvant de cocotiers, de bananes, de palmiers, de singes, de perroquets, de crocodiles et d'orangers fleuris en plein hiver. Jugez de ma déception lorsque je touchai terre sur dix pouces de neige! »
A côté de ceux qui prennent le Canada pour une terre tropicale, il faut mettre ceux qui croient le connaître pour en avoir ouï parler, ou pour l'avoir visité les yeux fermés. Ainsi ce voyageur célébrant la hardiesse du pont Victoria, (( cette construction colossale, dont une extrémité repose sur le rivage de Sarnia et l'autre aboutit à Portland, dans l'Etat du Maine » , ce qui fait précisément la distance de Paris à Marseille. Tel, cet autre, signalant le grand commerce d'exportation de laines qui se fait à Tadoussac, le lieu le plus aride du Canada, le moins peuplé, où le moindre mouton n'aurait pas trois jours de vivres. Quel est celui qui prenait Chicago pour la caj)itale du Canada et Montréal pour une des plus hautes monta-
gnes du globe ? N'en a-t'on pas vu un autre, s'imaginer que l'île Sainte -Hélène, sur le Saint-Laurent, près de Montréal, avait reçu ce nom en souvenir de Napoléon et comme pour faire pendant à l'autre Sainte-Hélène de l'Océan Atlantique ? Il trouvait le nom bien mérité « par le pic aride qui s'élève au milieu et les ravins sauvages creusés dans ses flancs ». Or, cette petite île est un bocage des plus frais, et son pic aride est un monticule verdoyant. Le nom de Sainte-Hélène lui vient de la femme de Champlain, qui fut vénérée par les Canadiens à l'égal d'une sainte.
M. Suite raconte cette amusante et bien caractéristique anecdote :
•( Un Canadien qui s'embarquait au Havre pour revenir au pays lia momentanément connaissance avec un employé, chargé par quatre ou cinq maisons de commerce, de surveiller l'expédition d'une centaine de ballots destinés au Canada. Apprenant d'où v^enait et oii s'en retournait le voyageur, l'employé se montra tout de suite disposé à parler de cette lointaine contrée.
— Le Canada! ah! Monsieur, c'est un rude pays que celui-là ! De la neige, hein ! quatre pieds, six et quelquefois davantage. Avec ça un froid de trente-six mille loups, n'est-ce pas? On connaît ça.
— Je vois que vous y êtes allé.
— Non pas, je vous demande pardon. Vous n'y pensez pas, il faut avoir été pris jeune... J'ai cependant un ami qui en revient.
— Alors, vous savez ce qui en est, c'est tout comme si vous y aviez passé douze mois de calendrier.
— Je le crois bien. Figurez- vous que mon ami a été cinq mois sans voir de visages blancs autres que les personnes du poste de traite où il séjournait,
— Ah! et oïl donc çà, s'il vous plaît?
— Voilà, c'est un nom anglais, qui m'échappe, par conséquent, mais il était question du fleuve Mackenzie.
— Parfaitement, le Mackenzie, mais relativement au Canada véritable, au Canada que j'habite, c'est comme si vous me parliez d'un faubourg de Paris qui serait à sept cents Heues du dôme des Invalides. Et du reste, avez-vous réfléchi à quoi ou à qui pouvait servir le contenu des ballots que vous embarquez en ce moment ? Vous nous expédiez des étoffes de prix, des fleurs artificielles, des rubans, des soieries, des gravures de mode, des livres, de la musique, des tapis, etc. Tout cela est-il destiné aux ours blancs ou aux renards argentés? Voyons, convenez que les deux bouts de votre géographiv3 ne se joignent pas. »
Presque tous les livres qui ont paru en France, ou en Angleterre sur le Canada sont entachés d'inexactitudes. Les mieux faits, pour ne pas savoir se borner, donnent du pays une idée fausse en promenant le lecteur, indifféremment, parmi la vaste contrée qui s'étend au nord des Etats-Unis, entre le pôle et les deux océans. Le Canada proprement dit ne dépasse pas la région des lacs : il finit avec le Saint-Laurent ; au delà, au ûord ou à l'ouest, c'est une autre région qui fait bien partie de la vaste Dominion du Canada, mais ce n'est plus la terre de Champlain et de Montcalm. Pour nous, c'est à décrire les mœurs et le pittoresque de cette partie seule, du vieux Canada fran-
CAXADIEXS DE KRAXCE.
çais que nous bornerons notre tâche : le reste, quand nous y toucherons, ne nous intéressera que par ses relations avec le bassin du Saint-Laurent, et comme son annexe.
De cette façon, il nous sera sans doute possible d'éviter la plupart des amusantes et ridicules bévues que géographes ou voyageurs ont entassées dès qu'il est question de ce pays plus inconnu à la France que le centre même de l'Afrique. Nous n'affirmerons pas, comme cet écrivain bien informé, qu'à Montréal les Français habitent un côté des rues et les Anglais l'autre, ni que tous les Canadiens français épousent des sauvagesses. Mais n'est-ce point plutôt attristant d'entendre un voyageur qui, après avoir passé près du Fort Berthier ou Sorel, deux localités distinctes et distantes de plusieurs lieues voudrait nous faire accroire que des Canadiens lui ont demandé si France était une ville plus belle que Québec ? )) Les Canadiens savent ce que c'est que la France ; si nous les avons délaissés, ils ne nous ont pas oubliés ; si nous les ignorons, ils nous connaissent.
D'autres légendes feraient des paysans canadiens autant d'imbéciles momifiés, s'informant près des vpyageurs de la santé du roi Louis XIV et de M""^ de Maintenon, ou bien maudissant la Pompadour! Encore qu'ils passent pour assez instruits même sur un continent où l'instruction est fort répandue, leurs notions historiques ne vont pas jusqu'à leur suggérer cette dernière imprécation. Ils seraient donc bien mieux renseignés que certain homme politique français auquel M. Turcotte, l'écrivain canadien, répondit, interrogé sur son lieu d'origine : (( Je suis d'une
province biffée de la carte de France par M""' de Pompadour )^, — et qui ne comprit pas !
Passe encore qu'Antoniu Trolloppe prétende qu'à Québec, tous les Français sont porteurs d'eau ou scieurs de bois, mais que M. Duvergier de Hauranne fasse de nos compatriotes de là-bas « une race de nains, à la peau noirâtre, en proie aux maladies fiévreuses! »
De telles erreurs ou plaisantes ou monstrueuses ne sont pas sans piquer désagréablement les Canadiens et, en les lisant, à leur sourire se mêle de l'amertume, a En France, du moins, conclut M. Suite, notre souvenir ne devrait point être perdu ou dénaturé à ce point ; quand cela ne serait que par respect pour notre fidélité aux traditions de l'ancienne mère patrie.
<( Les causes les plus évidentes de ces jugements erronés sont de trois sortes : celle qui provient du besoin que de tous les temps ont éprouvé les voyageurs de raconter des sornettes sur les pays lointains ; celle qui a pour principe la folle admiration dont l'Europe s'est éprise pour les Etats-Unis, et celle qui repose sur la parfaite ignorance que notre longue séparation du vieux pays de France a fait naître à notre sujet. A ces trois causes, s'en rattachent naturellement plusieurs autres de moindre importance, qui, cependant, n'ont pas peu contribué à nous faire ce que nous sommes aux yeux des Européens ; ces derniers, en effet, n'ont jamais pu se persuader qu'en dehors de leur continent, les rameaux des familles transplantées aient su retenir le caractère propre à chacune d'elles ; ils ne veulent voir dans le colon d'Amérique par
exemple, qu'un être déchu, par cela même qu'il est colon, dépourvu dans une certaine mesure de la valeur intellectuelle et physique de ses ancêtres. Cette idée, absurde au suprême degré, devrait, dit-on, disparaître devant l'évidence des faits. Oui, si les colonies étaient connues de l'Europe, mais elles ne le sont pas, et le Canada, moins que les autres. Pour ne parler que des derniers trois quarts de siècle, les Français, Chateaubriand en tête, ont popularisé un Canada imaginaire, fermé par les glaces, éclairé par les aurores boréales, peuplé d'ours blancs, d'Indiens et de renards bleus. ï)
Enfin, les Canadiens qui parlaient dans le désert ont été entendus. Leurs livres, leurs revues, leurs journaux sont parvenus en petit nombre à un petit nombre d'entre nous : cela suffit pour qu'ils aient affirmé aux Européens une civilisation très courageuse et point du tout médiocre.
Que de lacunes, cependant, dans la connaissance que nous pouvons avoir de l'esprit canadien! Nos bibHothëques ne renferment pas le centième des livres français imprimés à Québec ou à Montréal. Tandis que, par une condescendance de vaincus, nous nous encombrons de tout ce que produit l'Allemagne : ce n'est que par hasard que l'on peut arriver à mettre la main sur un livre canadien. Est-il donc dans la destinée de ce pays d'être, tous les demi-siècles, découvert, puis oublié et n'arriverons-nous jamais à nouer avec nos frères transatlantiques des relations suivies, plus qu'amicales, plus que cordiales, fraternelles!
Nous avons la confiance que ces pages et celles qui vont suivre contribueront un peu à ce résultat.