LE GOUVERNEMENT
Popu'ation. — Superficie. — Fédération des provinces. — Suffrage restreint. Mœurs électorales.
Les possessions anglaises de l'Amérique du Nord, érigées en confédération en 18G7 sous le nom de Puissance {Dominion) du Ccmada, forment une vaste contrée, s'étendant irrégulièrement au sud, le long de la frontière septentrionale des Etats-Unis, bornée au nord par le territoire éternellement glacé de la baie d'Hudson, à l'est par l'Océan Atlantique, à louest par le Pacifique.
Les limites actuelles du Canada renfermaient, d'après le recensement de 1881, une population totale de 4,324,810 habitants, sur lesquels on compte 1,300,000 Français d'origine; on peut dire qu'aujourd'hui, après dix ans, cette population est d'environ cinq millions, dont plus d'un million de Français d'origine.
Le Canada comprend 7 provinces ou Etats, car dénommées provinces, elles se comportent, en réalité, à quelques exceptions près, comme les Etats à peu près souverains de l'Union américaine, la puissante voisine. Ces provinces sont : la Nouvelle- JScosse,\e Nouveau-Brunsîcick,VIledîi Prince Edouard, Québec, Ontario, Manitoh a, la Colombie
anglaise. Il faut y ajouter trois territoires : le Labrador, le Nord-Est et l'immense Nord-Ouest, partagé lui-même en quatre districts destinés àdevenir provinces un jour quand la colonisation sera venue à bout d'un pays, en somme, difficile à mettre en culture : Assiniboia, Alberta, Saskachewan et Attabaska.
Quant à l'étendue évaluée en chiffres de ce vaste ensemble, et de chacune de ses divisions, il est tout à fait inutile de l'exprimer : que disent 900 millions d'hectares ? un coup d'oeil jeté sur une carte montrera (point de comparaison que les chiffi'es ne donnent pas) que la France pourrait y être contenue environ dix-sept fois. Il faut encore faire remarquer que le Canada n'est point, par exemple, une immense Normandie et que la superficie des terres capables d'une exploitation quelconque, agricole ou forestière, est singulièrement diminuée par d'importantes régions tout à fait stériles, des lacs, des marécages, des parties glacées qu'on ne s'avisera pas de vouloir conquérir, du moins d'ici à bien longues années.
La forme du gouvernement est fédérale, c'est-à-dire qu'il y a un gouvernement central dont le siège est à Ottawa, pour gérer les intérêts généraux de la Puissance ; et que chaque province a son gouvernement particulier pour la conduite de ses affaires locales.
Le gouvernement central comprend un gouverneur, un sénat, une chambre des communes, un ministère exécutif.
Le gouverneur général est nommé par la couronne.
C'est le seul lien qui rattache le Canada à la métropole. Les Canadiens sont absolument libres, sous une consti-
tutioii des plus libérales, de se gouverner à leur guise et selon leurs intérêts, et cela au point que les marchandises anglaises qui pénètrent dans la colonie sont soumises aux mêmes droits que les marchandises provenant des pays étrangers.
Le sénat (80 membres) est nommé à vie par le gouverneur en conseil, et dans ces nominations, il est entendu, dans la pratique, que l'avis du cabinet est toujours prépondérant.
C'est le suffrage populaire, très légèrement restreint, qui éHt la chambre des communes (211 membres). Pour voter, il suffit de justifier d'un avoir estimé à 1,500 fr. ; le citoyen, qui ne peut dans un pays où le gain est dévolu à tout travailleur de bonne volonté, oii l'épargne est si facile, amasser une fortune aussi modique, est censé incapable de prendre part à la conduite des affaires publiques. Il est bon que celui qui par son vote peut bouleverser l'Etat ait au moins quelque intérêt à ne pas le faire ; pour les Anglais, le vote politique est moins un droit qu'une garantie du gouverné contre le gouvernant et celui qui n'a rien à perdre ne saurait réclamer qu'on lui garantisse la possession de ce qu'il ne détient pas. Nous nous gouvernons par d'autres principes, ou plutôt nous avons des principes et les Anglais n'ont que des règles pratiques.
Pris dans la Chambre des Communes ou dans le Sénat, le ministère est responsable devant le Parlement, comme en Angleterre ou en France, et non pas seulement vis-àvis dugouverneur, qui fait office de président, ainsi qu'aux Etats-Unis.
Dans chaque province, les lieutenants-gouverneurs sont nommés par le gouvernement fédéral, mais le pouvoir local est entre les mains d'une assemblée législative, élue dans les mêmes formes que la Chambre des Communes.
Il s'en faut donc de bien peu que le Canada ne jouisse de la plénitude de l'indépendance. La constitution qui le régit depuis plus de vingt ans, c'est lui-même qui l'a d'abord dictée par l'entremise de ses représentants; après quoi, elle a été soumise à l'approbation du Parlement britannique, qui l'a votée sans y faire de changements. Là donc, comme en Angleterre, le vœu de la majorité, exprimé par le Parlement, est la loi suprême.
Reste à savoir si dans ce pays, assez neuf à la liberté et à la vie parlementaire, les institutions, imitées des institutions anglaises, fonctionnent sans aucun heurt et avec une parfaite régularité.
Jetons, par exemple, un regard sur le suffrage universel ou presque universel dont jouit le Canada.
Le clergé, qui joue en toutes choses un grand rôle, n'est pas sans influence sur les élections, encore qu'il lui soit absolument défendu de s'en mêler. Mais comment délimiter ce qui est permis à un curé de paroisse à titre de citoyen respecté et consulté, et ce qui lui est interdit à titre de prêtre ?
Après chaque élection, nombre de contestations surgissent aussitôt ; c'est une suite de procès de corruption ou du moins de curieuses enquêtes qui jettent un jour très vif sur l'intime des mœurs politiques. Voici quelques frag-
Fig. 5. — La sortie du iiailemeut canailien à Ottawa.
CANADIENS DE KUAXlE.
ments de proccs-verbaux d'enquête ; le premier est un chef-d'œuvre de rouerie normande..
Demande. — N'était-il pas notoire, pendant votre élection, que presque tous les membres du clergé du district électoral vous étaient favorables ou étaient favorables au parti politique dont vous étiez candidat, c'est-à-dire au parti conservateur?
Réponse. — Quelques-uns de ces messieurs; l'opinion était partagée.
D. — Quels sont ceux qui étaient contre et quels sont ceux qui étaient pour !
R. — Je ne puis pas dire.
D. — Combien y en avait-il pour et combien y en avaitil contre?
R. — Je ne sais pas.
D. — Comment avez-vous pu savoir que l'opinion était partagée parmi ces messieurs?
R. — Par ce qu'on en disait.
D. — Qui vous en a parlé?
R. — Des amis politiques et des adversaires politiques.
D. — Vous en rappelez- vous quelques-uns?
R. — Non, pas dans le moment.
D. — Les adversaires vous disaient-ils que le clergé vous était hostile, ou bien qu'il vous était favorable?
R. — Je crois que mes adversaires disaient qu'il y avait quelques-uns de ces messieurs favorables et quelques autres de ces messieurs défavorables.
D. — Vous a-t-on jamais dit quels étaient ceux qui étaient favorables?
R. — Non.
D. — Avez- vous pu jamais savoir ou avoir idée de ceux qui vous étaient défavorables?
R. — C'est très difficile à dire.
D. — En avez- vous connu un seul qui vous était défavorable ?
R, — Je n'en ai pas connu un seul qui était ouvertement contre, ni je n'eu ai pas connu un seul qui était ouvertement pour.
D. — Savez-vous qu'il était notoire, pendant l'élection, que la plupart de ces messieurs faisaient des sermons très forts en faveur du parti conservateur et en faveur de votre candidature?
R. — Quelques-uns me disaient que oui, et quelques-uns me disaient que non. »
N'est-ce pas admirable cette façon de répondre ? Voilà une enquête en bon chemin.
En une autre circonstance, le candidat est accusé d'avoir voulu corrompre un électeur en lui donnant de l'avoine ; avant de savoir la vérité, il est à croire que le magistrat enquêteur y a renoncé.
En somme, tout cela est assez innocent et, ainsi que le fait remarquer M. Môlinari qui a recueilli ces intéressants détails, ces mœurs électorales sont d'une lionnêteté rare comparées à celles des voisins de la grande république ; les politiciens du Canada ne passent pas pour trafiquer de leur mandat et les chefs départi jouissent d'une réputation sans tache.