‹ Les canadiens de FranceChapitre 5 sur 24 · HISTOIRE ET POLITIQUE · texte numérisé non relu

HISTOIRE ET POLITIQUE

Premiers agriculteurs. — Seigneuries et concessions. — La Révolution de 1791. — Insurrection de 1837. — Les deux Canadas. — Constitution de 1841. — Equilibre politique. — Fin du régime féodal. — Nouvelles agitations politiques. — Rivalité des deux Canadas.

Ces préliminaires établis, occupons-nous du Canada franqais, proprement dit, c'est-à-dire de la province de Québec.

La ville de Québec, qui a été le berceau de la colonie, fut fondée par Samuel de Champlain, en 1608 ; ce n'est qu'à partir de cette époque que les Français eurent des établissements permanents au Canada.

Distraits de l'agriculture par le commerce des pelleteries, sans cesse aux prises avec les tribus sauvages, qui leur disputaient le sol pied à pied, il s'écoula quelque temps avant que leurs défrichements occupassent une certaine étendue. La fondation de Montréal, en 1642, transporta à 60 lieues dans l'intérieur un nouveau foyer de colonisation, qui ne tarda pas à prendre une grande importance. En 1663, la création d'un conseil supérieur dota la colonie d'un gouvernement civil, et le progrès prit son essor.

Dès l'origine, les terres propres à la culture qui bordent

le grand fleuve du Saint-Laurent avaient été divisées en seigneuries de plusieurs lieues de superficie, et concédées aux colons qui, parleurs états de service militaire ou par leur naissance, en étaient jugés dignes, à la charge pour eux d'y établir, sous un certain délai, un nombre déterminé de colons tenant feu et lieu, et d'y bâtir un moulin pour moudre le grain de leurs censitaires. Ces obligations contribuèrent grandement àassurer les défrichements dans la colonie. Les seigneurs, dans le but de conserver leurs privilèges, se transformaient en agents de colonisation, car si les colons faisaient défaut dans leurs domaines, il leur fallait de toute nécessité en faire venir eux-mêmes de France. C'est ainsi que la plupart des seigneuries ont été établies.

On appelait, et on appelle encore, censitaires^ les propriétés de terres concédées dans les seigneuries. Le seigneur était tenu de faire cette concession sans deniers comptants, à la charge d'une simple rente d'un sou et d'une pinte de blé par arpent. Loin d'être à charge à leurs censitaires, les seigneurs étaient leurs protecteurs naturels, leurs conseillers ; ils restèrent longtemps fidèles à ce noble rôle qui, dans la suite des temps, finit par devenir inutile, quand les petits propriétaires enrichis furent devenus, à

leur tour, de véritables seigneurs.

Grâce, eu effet, à la fertilité du sol, a un travail opiniâtre et à une vie simple, les colons ne tardèrent pas à vivre à l'aise. Petit à petit, l'humble chapelle en bois, érigée au centre de chaque paroisse, fit place à l'église en pierre, surmontée du clocher, sans lequel il n'est pas de-

glise ; le presbytère suivit de près, ainsi que la salle publique, lieu de réunion où s'assemblent les fermiers tenanciers, pour conférer ensemble sur les questions d'intérêt public et nommer leurs officiers municipaux.

Telle était la colonie lorsqu'éclata la guerre désastreuse de 1760, qui devait mettre fin à la domination française. Appauvrie par cette lutte qui durait déjà depuis cinq ans, par une disette de deux années consécutives, la colonie perdit encore par la conquête un nombre considérable d'habitants, qui préférèrent passer en France, comme le traité de 17G3 le leur permettait, plutôt que de se soumettre à la couronne britannique.

Ces événements, nous les avons racontés dans un précédent volume (1) ; de ceux qui suivirent, nous devons dire un mot, sans trop nous écarter, pourtant, de notre but, qui est l'histoire de la seule province de Québec et de son développement particulier.

Ce développement subit un temps d'arrêt, ou plutôt, sous les vexations anglaises ; il passa inaperçu pour faire soudain explosion plus tard et stupéfier les conquérants, qui se croyaient maîtres et que les vaincus mettaient en demeure de leur rendre des comptes.

Conformément aux actes de capitulation, les lois civiles qui avaient régi jusqu'alors la colonie et les institutions qu'elle possédait, furent maintenues dans leur intégrité, et jusqu'en 1867, comme l'a fait remarquer M. H. Fabre, jusqu'au vote de la constitution définitive, le Canada était

(1) Voy. Les Français au Canada; 1 vol. ia-8" fig.

régi par la Coutume de Paris. Néanmoins, l'hostilité du gouvernement entravait le progrès de l'élément français, jusqu'à ce que en 1791, les effarts du clergé canadien finirent par obtenir une importante modification au profit des vieux Canadiens. Le vent de la liberté soufflait : il fallut lui obéir et concéder au Canada un régime constitutionnel bien imparfait, mais sous lequel commença une ère de paix et de prospérité relatives. La population d'origine française qui, grâce à sa prodigieuse vitalité, s'était plus que doublée depuis la conquête, se trouva maîtresse de ses destinées dans le Bas-Canada, aujourd'hui la province de Québec.

De son côté, l'élément britannique, grossi par les émigrants d'Europe, aussi bien que par l'accession des royalistes américains, qui, après la guerre de l'Indépendance, avaient abandonné les Etats-L^nis, domina sans contrôle dans le Haut-Canada, aujourd'hui province d'Ontario. Ainsi débarrassées des rivalités de race qui auraient pu leur nuire, les deux provinces grandirent côte à côte, développant chacune les institutions qui lui étaient propres.

La constitution de 1791, cependant, encore qu'assez libérale, laissait beaucoup à désirer sous certains rapports; notamment en ce que les ministres de chaque province se trouvaient en dehors du contrôle de la législature. A divers intervalles, les mesures arbitraires de ces gouvernements irresponsables amenèrent de graves conflits entre le pouvoir exécutif et la majorité des représentants du peuple. Dans le Bas-Canada, surtout, ces griefs politiques joints aux susceptibilités nationales souvent blessées, prirent,

vers 1834, le caractère d'une bouillante agitation. Petit à petit, les luttes du parlement furent transportées parmi le peuple, et en 1837 , une insurrection éclata. Victorieux

Fig. 6. — M. Mercier.

d'abord, les insurgés sans armes et dépourvus d'organisation, furent bientôt mis en déroute ; la constitution fut suspendue et la loi martiale proclamée. Dans le Haut-Canada, l'agitation, purement constitutionnelle à son origine,

s'envenima aussi au point de requérir la répression à main armée.

A la suite d'une enquête minutieuse sur les causes de ces troubles, le parlement britannique, dans le but d'y mettre fin, décréta l'Union législative des deux Canadas, qui fut proclamée en 1841. La nouvelle constitution, tout en établissant cette union, laissait néanmoins subsister leurs limites respectives et décrétait l'égalité de représentation entre elles. Aussi, le Bas-Canada, dont la population dépassait alors de près d'un tiers celle de l'autre province, accueillit-il l'Acte d'Union avec la plus grande répugnance. Il l'accepta cependant et, grâce à d'heureuses alliances entre ses chefs et ceux du parti réformiste du Haut-Canada, il se vit bientôt à même de regagner sa légitime influence, un instant menacée.

Une fois l'équilibre politique établi entre les deux provinces, une seconde phase de paix commença. C'est alors que l'instruction primaire, grâce aux ressources combinées de la colonie tout entière, put être organisée et mise dans une très bonne voie de progrès. Quelques années plus tard, on vit apparaître le régime municipal, cette autre école primaire, où le peuple apprend à faire fonctionner en petit les institutions parlementaires qui le régissent.

A l'aide d'un magnifique systèm.e de canaux, la navigation du Saint-Laurent fut ouverte sans interruption jusqu'aux grands lacs qui l'alimentent et offrit aux produits de l'ouest le débouché naturel qui les a toujours attirés depuis et finira peut-être par être leur unique route vers les marchés européens. En même temps, un vaste réseau de

chemins de fer et de lignes télégraphiques unissait les uns aux autres les grands centres commerciaux et agricoles des deux provinces et faisait, à travers les forets, de larges trouées, qui ne tardaient pas à se couvrir d'intrépides défricheurs.

L'élan imprimé au pays par l'accomplissement de ces grandes entreprises donna au commerce, à l'industrie et à l'agriculture un vigoureux essor, que l'abolition du régime féodal vint seconder fort à propos. Les idées, les habitudes avaient bien changé depuis l'introduction de ce régime dans la colonie : les fluctuations du commerce, l'activité imprimée aux affaires rendaient les mutations de propriétés fréquentes et, au heu d'être pour le censitaire une protection comme autrefois, le droit du seigneur gênait les transactions journaHères et empêchait les capitaux de se diriger vers les améliorations agricoles. Il fallait s'en débarrasser : c'est ce qui eut lieu eu 1854. Peu de tempsaprès les lois civiles furent réformées et mises en harmonie avec les mœurs nouvelles.

Pendant ces importantes, mais toutes pacifiques conquêtes des Canadiens-Français, le Haut-Canada ne restait pas inactif et développait rapidement ses ressources. Grâce à l'émigration considérable qui lui était venue des Iles Britanniques, sa population dépassait, en 1861, de près de 300,000 âmes celle de l'autre province. Les rôles étaient désormais intervertis ; l'ambition politique s'en mêla et les Hauts-Canadiens réclamèrent un accroissement de représentation proportionné à l'excédent de leur population. Le Bas-Canada, qui, à l'époque de l'Union, avait eu

à se plaindre d'une disproportion bien autrement choquante, opposa une résistance inébranlable à cette prétention. Les partis politiques, désorganisés par cette grave question, se succédaient au pouvoir, sans pouvoir trouver une solution satisfaisante.

Les clioses en étaient à ce point, lorsqu'en 1864, les provinces maritimes, désirant former une confédération entre elles, se réunirent en convention à Cliarlottetown, dansl'îledu Prince-Edouard, pour jeter les bases de l'union projetée. Les membres de l'administration canadienne, dont quelques-uns, depuis 1859, méditaient une confédération qui eut embrassé toutes les provinces de la colonie sans exception, trouvèrent le moment propice pour exposer leurs plans. Ils ne trouvèrent aucune opposition, et un peu plus tard, les délégués de toutes les provinces se réuniss.aient à Québec et adoptaient le projet de confédération, qui, le l^"" juillet 1867, est devenu la constitution de la Puissance du Canada.

Telle. est, en peu de mots, l'histoire des vicissitudes et des progrès de la province de Québec, ou du vieux Canada français, depuis ses commencements jusqu'à ce jour.

Sous ce régime, qui est celui de la liberté et du respect des aspirations populaires, le parti français a acquis une influence qui pourra devenir un jour décisive. Si les capitaux sont aux mains des Anglais, la politique tend à passer en celles des Français, qui, plus remuants, en arrivent à dominer de toute la puissance de leur activité les flegmatiques Anglais. Ces derniers, qui songent surtout aux affaires, se plaignent, en effet, que les Français font trop de

politique; mais, comme c'est ;\ peu près, avec les lettres la seule haute carrière où ils puissent prétendre, il n'est pas étonnant qu'ils aient tourné leurs efforts de ce côté.

Nous ne parlons pas, ici, de la province de Québec, 011 l'élément anglais est insignifiant comme nombre, mais bien de la chambre des communes et du ministère central où un Français, M. Chaplean, joue, depuis quelques années, un assez grand rôle. On lui prête même l'ambition de devenir premier ministre, en remplacement de sir John Macdonald ; si elle se réalisait, les Canadiens français auraient une belle revanche, car M. Chaplean est très populaire, dans l'un et l'autre parti, et son influence réellement dominatrice. Entre ses mains, le pouvoir ne serait pas un vain mot, si nous en croyons certains Canadiens qui souhaitent vivement cet événement.

L'homme politique le plus marquant du gouvernement local de la province de Québec est M. Mercier, qui dirige avec un patriotisme ardent servi par une rare intelligence, les destinées du petit peuple français dont il est le champion.

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