LA COLONISATION
La province de Québec. — Le climat. — Produits du sol. — Sociétés agricoles. — Comment on devient colon. — Conquêtes sur la forêt. — Les défricheurs. — Privilèges des colons. — Commerce du bois. — Les mines.
Les Canadiens français sont répandus inégalement dans le territoire. Il y en a partout; il y en a même en dehors du Canada, puisque les Etats américains du Nord, le Maine, le New-Hampsliire, le Vermont, l'extrémité de l'Etat de New- York en comptent plus de 500,000; mais ils se groupent au nombre d'un million et demi le long du Saint-Laurent : là les campagnes entières lui appartiennent. La rare population anglaise ou irlandaise de la province est concentrée dans les villes et peuple surtout la partie sud des cantons de l'Est et la vallée d'Ottawa. Ces Français sont de purs Canadiens d'origine, car depuis la conquête, nos compatriotes, qui n'émigrent guère, ont totalement oublié le chemin du Canada, et l'on peut dire que les efiforts du gouvernement de Québec pour attirer les colons français ont été peine perdue : il faut espérer qu'il n'en sera pas de même à l'avenir et que ce nom de
Canada £nira par pénétrer dans les provinces françaises qui fournissent les éniigrants qui s'en vont à la Plata et par attirer quelques familles. Peine perdue, c'est trop dire, puisque, depuis quinze ans, une dizaine de mille de Français et de Belges ont débarqué au Canada, mais ce chiffre est bien faible en regard du flot humain qui annuellement part d'Angleterre. Sans vouloir prêcher la dépopulation de la France, par l'émigration, il est bien permis de souhaiter que ceux qui ne peuvent vivre sur le sol de la patrie aillent grossir le nombre des Français qui ont besoin du nombre sur les rives du Saint -Laurent pour lutter contre l'envahissement anglo-saxon.
Tout devrait les attirer. Le climat, d'abord, n'a pas la rigueur exagérée que la légende lui attribue. L'hiver, il est froid, mais salubre et les chaleurs n'y sont pas excessives, comme un peu plus bas, à la hauteur de New- York. La neige, qui y tombe en abondance, est loin d'être aussi défavorable aux travaux de l'agriculture que les Européens sont portés à le croire. Grâce à la longueur des hivers, les terres jouissent d'un repos complet pendant cinq mois ; de là, une rapidité de croissance qui se rencontre rarement ailleurs au même degré. C'est là, d'ailleurs, un fait que les cultivateurs français, normands, par exemple, connaissent bien : quand Thiver a été très rude, quand la neige a persisté longtemps, la nature, en quelques semaines au premier rayon de soleil, rattrappe, et au delà, le temps perdu. En somme, aux environs de Québec, un sol bien cultivé produit autant que les bonnes qualités de terres anglaises, ainsi que l'ont prouvé les statistiques compara-
tives mises en lumière par un cultivateur canadien, M. J.imes Snowdou.
L'île de Montréal est surtout renommée pai l'excellente qualité de ses pommes, et l'île d'Orléans, près de Québec, l'est également pour ses prunes. Le melon et la tomate acquièrent des proportions considé râbles et parviennent à une maturité complète en
Fig. 7, — Pionuicr du u Bois Fraue ». CANADIENS DE KRANCE.
l)leiii air. La culture du maïs, du houblon, du tabac donne un rendement suffisant. Le chanvre et le lin sont des plantes indigènes et peuvent se cultiver sur une grande échelle dans la province.
Une autre preuve que le climat canadien n'est pas, après tout, si rigoureux, c'est que les moineaux s'y sont aisément acclimatés. A Québec, on les voit voltiger en grand nombre de toit en toit, égayer les places pubHques par n'importe quel temps, durant la saison d'hiver. Mais qui donc a en cette idée, charmante en somme, d'emporter au Canada un couple de ces petits oiseaux mi-famihers^ mi-sauvages, sans lesquels il n'est pas de jardin parfaitement gai? l'histoire ne le dit pas.
En été, l'on jouit, de Québec à Montréal, de la température estivale de Marseille ou de Toulouse.
Le sol de la province est d'une grande richesse et susceptible de tous les degrés de culture ; on ne peut même lui reprocher à l'heure actuelle que d'être insuffisamment cultivé et surtout engraissé ; les paysans canadiens lui demandent plus qu'ils ne lui donnent, et il paraîtrait qu'il commence à montrer moins de bonne volonté. Cependant, et malgré des soins très superficiels, il produit en abondance les céréales, le foin, les légumes, et il y a encore tant et tant de terres vierges qu'on est loin d'avoir besoin de penser à cette triste ressource des pays européens , la culture intensive.
Si l'Amérique a donné au vieux monde le phylloxéra et autres bestioles malfaisantes, l'Europe a donné au Canada la mouche hessoise, qui s'attaque au froment
et en a rendu la culture assez précaire : aussi, maintenant, s'adonne-t-on surtout, dans la province de Québec, à l'élevage, qui a donné de bons résultats. En même temps, des sociétés agricoles s'organisaient, on combattait le fléau, et le labourage reprenait peu à peu concurremment avec l'élevage , en doublant les chances de gain, en diminuant les chances de perte. En somme, depuis vingt ans, l'agriculture a fait des progrès autour de Québec et le paysan, ïkabûant, comme on dit là-bas, n'y est pas à plaindre.
Comme en France, il est presque exclusivement agriculteur, l'industrie étant concentrée dans les grandes villes.
L'étendue moyenne des fermes est de 40 acres (15 hectares) dans les anciennes seigneuries qui bordent le Saint-Laurent, et de 100 acres (-10 hect.) dans les nouveaux établissements des townships ou cantons. Sur une ferme de cette étendue, un cultivateur industrieux vit avec sa famille dans une aisance inconnue au paysan européen et pourvoit facilement ses enfants.
La plupart des familles fabriquent elles-mêmes, avec le lin qu'elles cultivent et la laine de leurs troupeaux, les étoffes nécessaires à leurs vêtements ordinaires. Il fut même un temps, qui n'est pas très éloigné, oii les cultivateurs tenaient à honneur de façonner eux-mêmes jusqu'à leurs habits de fête. Il y a encore certaines localités où cet usage s'est conservé, mais, là comme ailleurs, la terrible division du travail est venue se mettre en travers des anciennes coutumes, et la confection américaine a vaincu le vêtement patriarcal.
Dans les seigneuries, où les fermes valent assez cher, le nombre des cultivateurs qui peuvent établir leurs enfants autour d'eux se restreint, et il n'y aguère lieu de s'en étonner si l'on songe que la plupart des familles se composent de dix à douze enfants. Assez souvent le père vendra sa ferme et ira s'établir sur les terres publiques, qui lui sont offertes à un prix purement nominal. Aidé de son capital, en peu d'années, il aura conquis sur la foret un magnifique domaine. Tantôt, ce seront les fils qui iront s'ébaucher un établissement dans les bois; tantôt, des familles entières, chassées par la misère, auxquelles la forêt offrira un refuge et le moyen de reconquérir l'ancienne aisance.
La population des cantons forestiers a une tout autre allure que celle des seigneuries ; elle se déplace volontiers. Un colon aura défriché la moitié, le quart d'une ferme, s'il se présente un acquéreur avec des offres avantageuses, il la vendra pour aller recommencer plus loin un nouvel établissement. Les premières récoltes qui suivent le défrichement étant extrêmement abondantes, il ne manque pas de gens qui font ainsi une partie de leur vie le métier de défricheurs : ils deviennent en peu de temps experts dans ce genre spécial de travail, s'y complaisent et y trouvent le prix de leurs peines.
Les sociétés de colonisation et les documents officiels conseillent sagement aux émigrants d'acquérir, s'ils le peuvent, une ferme à moitié défrichée, plutôt que de se lancer eux-mêmes en pleine forêt. Moyennant un prix assez modique, 2, 3 ou 4,000 francs, il aura, sur une ferme de 100 acres, dès le premier jour, 15 à 20 acres de culture,
une maison, une grange, grossièrement construite mais suffisante : le premier pas se trouve fait, il n'y a plus qu'à travailler avec persévérance, pour se trouver en quelques années à la tête d'un véritable domaine.
Dans la province de Québec, le grand mouvement colonisateur a commencé en 18-48. C'est alors qu'obéissant à la voix zélée du curé Labelle, un groupe de défricheurs, parti des environs des Trois-Rivières, traversa la savane profonde qui, jusque-là, avait fermé l'entrée des fertiles cantons de l'Est aux habitants. La plupart de ses pionniers n'avaient pour tout bien que le mince bagage qu'ils emportaient sur leurs épaules, mais c'étaient des hommes pleins de coeur et doués d'une rare énergie : ils se rendirent à ])ied, à travers la foret marécageuse, jusqu'à un endroit connu sous le nom de Bois- Francs.
Peu nombreux d'abord, ce groupe de colons s'accrut rapidement, malgré le défaut de communications. Le sol était d'une grande fertilité dans la région, et les promesses brillantes de l'avenir leur faisaient oublier les fatigues et les privations du temps présent. Leur succès fut proclamé par la presse ; il se forma un courant, et douze ans plus tard, c'est-à-dire lors du recensement de 1861, les Bois-Francs contenaient une population de 15,000 urnes, rivalisant de bien-être avec les habitants de la vallée du Saint-Laurent.
Tandis que le district des Trois-Rivières se frayait un chemin vers les cantons de l'est, les habitants des comtés de l'Islet et de Karaouraska, sur la rive sud du fleuve, formaient, au moyen d'un capital assez considérable, une
société de colonisation et allaient, à une distance de plus de 50 lieues, implanter une colonie dans le Haut-Saguenay, à Hébert ville. Vingt ans plus tard, la vallée du Saguenay avait une population de plus de 20,000 âmes.
L'opinion publique, éveillée par la hardiesse et le succès de ces entreprises, ne tarda pas à réclamer l'aide du gouvernement, pour seconder les efforts des colons, en faisant ouvrir des chemins partout où la colonisation avait chance de réussir. Le gouvernement entendit l'appel et les routes sillonnèrent les forêts de la province : plus de 10 millions de francs y furent consacrés et rarement fit-on meilleur placement. Ce ne fut pas tout : des sociétés de colonisation se formaient un peu partout; l'Etat les encouragea, les protégea, voulut contribuer aux premiers frais, donner le moyen aux colons pauvres d'acquérir des terres sans bourse délier, leur fournir les premiers grains de semence, les premiers outils, les premières provisions de bouche. Plus de soixante sociétés de colonisation fonctionnent aujourd'hui dans la province avec l'appui du gouvernement.
Entre autres privilèges, les nouveaux colons ont celui de ne pouvoir être saisis ; du moins, on doit leur laisser les objets suivants, dont le détail fournira plus d'un trait de mœurs :
1" Le lit, la literie et les couchettes à l'usage ordinaire du débiteur et de sa famille ;
2° Les vêtements personnels ;
o" Un poêle et son tuyau, une crémaillère et ses accessoires, une paire de chenets, un assortiment d'ustensiles
de cuisine, une paire de pincettes et une pelle, une table, six chaises, six couteaux, six fourchettes, six assiettes, six tasses à thé, six soucoupes, un sucrier, un pot au lait, une théière, six cuillères, tous rouets à filer et métiers à tisser destinés aux usages domestiques, six volumes, une hache, une scie, un fusil, six pièges, les rets et les seines de pèche ordinairement en usage;
4" Le combustible, la viande, le poisson, la farine, les légumes nécessaires pour la consommation ordinaire du débiteur pendant trois mois ;
5° Deux chevaux ou deux bœufs de labour, quatre vaches, dix moutons, quatre cochons, huit cents bottesde foin, les autres fourrages nécessaires à l'hivernement de ces animaux ,
G*^ Les voitures et autres instruments d'agriculture.
On voit que les colons sont ainsi protégés contre euxmêmes et que, dans de telles conditions, la vie est assurée aux plus imprudents. .
Dans toute la province, les forêts exploitées comme bois de commerce sont nombreuses : c'est même la branche principale du trafic canadien. 30 à 40,000 hommes sont occupés, avec environ 5 à 6,000 chevaux, à la coupe des arbres et à leur extraction : organisés sur les bords des rivières gelées, la débâcle emporte à destination, au printemps, sans autres frais que la facile surveillance des convoyeurs les trains de bois qui se dirigent ensuite sur les États-Unis, sur l'Europe, jusque vers l'Océanie. Les principales rivières sur lesquelles se fait le commerce de bois sont l'Ottawa, le Saint-Maurice, le Saguenay et leurs tribu-
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taires. L'exportation du bois dépasse pour la province le chiffre de 50 millions de francs.
Le sol renferme des mines d'or, de cuivre, de fer. Un district qui se nomme la Beauce^ contient quelques riches filons d'or, encore difficiles à exploiter, mais dont l'avenir est, paraît-il, certain. Le cuivre est abondant dans les cantons de l'Est, et le fer, presque partout ; la fonte canadienne a une grande réputation sur le marché américain. Enfin, on a découvert, sur les rives du Saint-Laurent, de vastes dépôts d'oxyde de fer magnétique, avec lequel se fabriquent directement des aciers comparables aux meilleurs produits suédois.
Telle est l'histoire moderne et la physionomie de cette vaste province, qui n'est qu'une très petite partie de la Puissance du Canada; mais c'est assurément la plus intéressante pour nous autres Français à qui elle dut ses premiers habitants civilisés, ses premiers défrichements, le commencement d'une prospérité qui, malgré quelques arrêts, n'a fait que croître depuis trois siècles.