LE SAINT-LAURENT
Le Canada, c'est le Saint-Laurent. — Fleuve ou mer. — Les Laurentides. — Deux rives françaises. — Une légende française : La fiancée de l'amiral Walker. — Le pilote Paradis.
On a dû le dire, l'écrire même bien des fois, mais l'aspect seul de la carte de l'Amérique du Nord le suggère, le Canada, c'est le Saint-Laurent. Si l'on entend exclusivement le Canada français, cela devient une bien plus incontestable vérité. Toutes les villes françaises sont nées du fleuve, et le fleuve n'a créé que les villes françaises : l'histoire ne serait pas là pour nous l'apprendre, que ce fait seul témoignerait de leur ancienneté relative et de leur primauté, car c'est par les fleuves que les pays furent conquis ou colonisés.
Le Saint-Laurent est une des plus magnifiques de ces routes naturelles. De rembouchure du golfe à Montréal, où s'arrête la grande navigation, sa longueur est d'environ 1,200 kilomètres, et sur cet immense parcours les plus imposants navires transatlantiques, ceux qui jaugent jusqu'à 6,000 tonneaux, y voguent sans encombre entre deux rives de verdure. Au delà de Montréal, grâce à un
système très riclie de canaux, les navires d'un moyen tonnage peuvent encore faire près de 1,600 kilomètres, sans autres obstacles que des écluses, et gagnent ainsi Dulutli, sur le lac Supérieur. On peut donc dire que le Saint-Laurent, prolongé jusqu'à l'extrémité des grands lacs par une légère amélioration de sa disposition naturelle, pénètre dans le continent américain à une profondeur de 2,800 kilomètres. Peu de chemins pareils ont été tracés à la civilisation, par la nature ou par les hommes, et il serait bien étonnant qu'elle n'eu eût pas profité.
La largeur du fleuve répond à son développement : à la hauteur de la rivière de Saguenay qui descend du nordest, elle est de 24 kilomètres, de 52 à Rimoaski, de 200 vers l'embouchure, à la hauteur de l'île d'Anticosti. Du Saguenay à Québec, il ne se rétrécit guère, et à la ville même, où les deux rives pourtant se resserrent un peu, le fleuve roule encore ses flots sur une largeur de plus de 12 kilomètres.
Fleuve ! les Canadiens ne l'appellent pas ainsi, surtout les riverains : pour eux, le Saint-Laurent, c'est la mer! une mer qui marche par son courant et par ses marées, dont le flux retentit jusqu'à Québec avec une violence tout océanienne.
Lorsqu'on arrive au Canada , dans la belle saison, et que l'on évite les glaces flottantes qui descendent jusqu'au tra-^ vers de l'île d'Anticosti, et par conséquent les brumes froides formées à leur contact, c'est un beau spectacle que la descente du Saint-Laurent. La largeur du fleuve, les collines gracieusement ondulées et bien boisées de la rive méri-
Fig. 9. — Vue du Saint-Laurent.
dionale, les montagnes abruptes de la rive du nord, dont le relief s'accentue à mesure que l'on avance dans l'estuaire, tout cela rappelait à un voyageur les bords pittoresques et romantiques du lac de Constance. Mais là, le spectacle est plus grandiose à la fois, et plus changeant, le long de (( cette avenue des Champs-Elysées du Nouveau Monde ». Ni le Mississipi avec ses eaux boueuses et son cours tortueux, ni l'Amazone avec ses rives basses et presque invisibles, ne peuvent rivaliser en majesté et en grandeur avec ce fleuve admirable, dont les eaux, épurées par les innombrables lacs que traversent ses affluents, réfléchissent dans un miroir de cristal les cimes déchiquetées des Laurentides.
Telles sont les impressions d'un voyageur qui, cependant, ne manifeste pas un enthousiasme exagéré pour le Canada ; mais leur sincérité même nous engagera à y faire appel quelquefois.
Les bords du Saint-Laurent, nous l'avons fait remarquer tout d'abord, sont purement français; la proportion anglaise y apparaît absolument insignifiante. Ainsi, sur 20,000 habitants, le comté de Bellechasse compte à peine une centaine d'Anglais, et à Montmagny, à l'Islet, à Kamowasko, Temisconata, Rimonski, Charlevoix, Montmorency, Chicontimi, toutes localités riveraines, la proportion, un peu plus forte parfois, ne dépasse jamais 1 sur 25. C'est entre deux rives bien françaises que l'on pénètre dans la Nouvelle-France. Chaque année, de nouvelles paroisses se forment en arrière des anciennes ; et, même vers le sud, l'élément franco-canadien commence à envahir les portions
limitrophes du Nouveaii-Brimswick et du Maine. Aunord, le vaste territoire qui s'étend dans la partie supérieure de la rivière Saguenay et tout autour du lac Saint-Jean a reçu, depuis vingt-cinq ans, plus de 30,000 colons. Canadiens français, qui ont arpenté plus d'un million d'hectares de forêts, en ont pris possession, en ont recommencé l'exploitation.
Il faut bien reconnaître que la beauté des rives du Saint- Laurent, surtout de la- rive nord, n'est qu'un trompe-l'œil. Les fermes, les maisonnettes blanches, qui font juger le pays très fertile et très peuplé, cachent, comme un rideau d'illusions, le désert qui s'étend derrière elles. En réalité, les terres de culture ne forment guère que deux bandes parallèles d'une largeur variable, mais qui dépasse rarement 16 à 20 kilomètres. Sur la rive nord, les terres cultivables ne commencent même réellement que quelques lieues avant d'arriver à Québec. De ce côté, tout l'intérieur du pays est un amas de roches de granit, dans les fissures desquelles les pins enfoncent leurs racines et qui, retenant les eaux par mille barrages naturels, donnent naissance à des milliers de lacs de toutes grandeurs. Sauf la région du lac Saint-Jean, où se trouve une vaste surface de terres alluviales, sauf d'étroites lisières sur le bord de certains cours d'eau, la partie du Bas-Canada, située au nord du Saint-Laurent, doit surtout chercher son avenir dans l'exploitation des richesses minérales et forestières.
Cette appréciation est celle des Canadiens eux-mêmes, car voici les réflexions que suggère à M. Arthur Buies un voyage dans cette contrée désolée :
Li; PAYS, LES HOMMES, LES CHOSES. 73
<( La rive nord du Saint-Laurent est tout ce qu'il y a de ])lus inhumain. Sur une étendue de 40 lieues en aval de
Fig. 10. — La traversée s'opéra sans incident.
Québec, ce ne sont que côtes qui plongent dans les abîmes et remontent aux nues. «( Le bon Dieu a vidé là son sac par secousses, me disait un habitant qui me menait en calèche dans ces interminables plongeons des Laurentides ; c'est pas fait pour des hommes, ce pays-c^Ve, c'est bon rien que pour des sauvages. »
<( Rochers, gorges, chemins empierrés se précipitant et rebondissant, voilà la rive nord de la baie de Saint-Paul à Tadoussac. On met une journée à faire 6 lieues et l'on saute constamment : cela vaut le mal de nier. On arrive comme du café moulu. »
Mais le chemin mène au Paradis, c'est-à-dire à la vallée du Saguenay.
Pour ce qui est de l'allusion au bon Dieu vidant son
CaSADIEXS de FRANCE.
sac, c'est une légende indienne qui se retrouve, d'ailleurs, dans presque tous les pays très montagneux, et notamment dans les Balkans : (( Dieu, disait le vieil habitant à M. Buies qui demandait des éclaircissements sur cette bizarre plainte du bonhomme mal satisfait de la conformation de son pays, Dieu commença par faire les mers, les fleuves, les ruisseaux, puis le district de Montréal, puis la côte du sud, ça lui prit quatre ou cinq jours. Le sixième il se sentit fatigué, mais il n'avait pas encore fini ; de lassitude il vida tout d'un coup le restant du sac de la création, et voilà comment se fit la côte nord. »
Ce coin du Canada est, d'ailleurs, plein de curieuses légendes. <( Les habitants du bas Saint-Laurent, fait remarquer un écrivain canadien, n'auraient pour caractère distinctif de leur origine que leur penchant irrésistible vers le merveilleux, que cela suffirait encore, et au delà, pour faire reconnaître en eux, à première vue, des fils de la vieille Armorique. En effet, leurs ancêtres sont venus de la Bretagne, et plusieurs des sites canadiens, si mélancoliques qu'on ne peut les oublier, durent leur rappeler les landes sauvages et désolées, couvertes d'ajoncs et de genêts du pays natal, ces landes mêmes qui parlent à l'imagination des temps fabuleux de l'histoire, ces landes où les grands menhirs montent la garde, tandis que tout près l'Atlantique laisse échapper les bruits majestueux des espaces infinis. ))
Quel malheur que ces légendes canadiennes n'aient point été soigeusement recueillies ! que de traits de lumière pour l'éclaircissement de certains points des anna-
les (le la Nouvelle-France, restésjusqu'ici fort obscurs et qu'on n'élucidera peut-être jamais. On le conçoit, en effat, aisément : là, comme partout ailleurs, les progrès du siècle ont accompli leur oeuvre dévastatrice à travers les fouillis des vieilles choses, et les légendes ont subi ce sort fatal, les premières. Notre âge positif a sonné le glas de mort du merveilleux, et ce qu'il en restait au Canada a dû, lui aussi, avant de tomber dans l'oubli, perdre sa naïve saveur.
Cependant, et sans parler des contes proprement dits qui se retrouvent partout, ce pays a conservé quelques légendes d'un réel intérêt, histoire déformée, mais enjolivée d'une pittoresque façon par les narrateurs successifs.
Celle dont nous allons parler se rapporte au Saint- Laurent et plus d'un voyageur l'a entendue sur le fleuve même, de la bouche de quelque vieux pilote. Un littérateur canadien, M. Faucher de Saint-Maurice, a eu la bonne idée de la recueillir et de l'insérer sous ce titre, d'un assez bon fantastique, V Amiral du Brouillard^ dans un volume de récits analogues.
(( C'était en 1711, sous le règne de la reine Anne, au plus fort de la lutte entre Français et Anglais, pour la possession du nord de l'Amérique. Un officier de marine, du nom de Walker, dont les amours avec une certaine miss Routh étaient mal vues de sa souveraine, reçut, durant une grande fête à la cour, son brevet d'amiral, mais à la condition de partir sur-le-champ et sans aucun délai pour le Canada avec son escadre.
<( Le nouvel amiral répondit à cette faveur inespérée par
une obéissance immédiate. Il quitta le bal, commença aussitôt ses préparatifs et ne tarda pas à prendre la mer, mais après avoir eu soin, toutefois, de faire monter sa fiancée à bord d'un de ses vaisseaux, bien décidé à célébrer son mariage dès que la prise de Québec, dont il ne faisait aucun doute, aurait fait tomber la Nouvelle-France sous la domination anglaise.
c( La traversée s'opéra sans autre notable incident que la prise, en approchant de Terre-Neuve, d'un navire français, commandé par un marin canadien, nommé Paradis, et qui passait pour le plus lin pilote du Saint-Laurent. Aussi, ordonna-t-il qu'on eût envers son prisonnier les plus grands égards, car il se doutait qu'il serait sans doute bien aise de pouvoir, à l'occasion, recourir aux services d'un capitaine aussi expérimenté.
(( On pénétra dans le golfe du Saint-Laurent, et, le 22 août, les 80 vaisseaux de ligne de la flotte anglaise se trouvaient déjà par le travers de l'Ile aux Œufs. Ce jourlà, TamiralW^.lker, tout radieux, se frottait les mains, en arpentant le pont de T Edgar, son navire.
(( Encore deux jours, trois jours au plus, et la flotte serait arrivée devant Québec, en mesure de faire parler la poudre et la mitraille.
a Le capitaine Paradis, lui, ne disait mot. Accoudé à son hauban, il se contentait de fixer sur l'horizon son œil calme. Un instant, cependant, ayant aperçu un léger nuage blanchâtre qui tranchait sur l'immensité bleue, le prisonnier tressaillit et fit mine de se pencher anxieusement en avant. Mais ce ne fut qu'un éclair, et tout de suite, son
visage reprit sa physionomie liabituelle, celle d'une morne et froide impassibilité.
(( Le vent, soudain, fraîchit. Il s'était déclaré franc sud,
Fig. 11. — L"amiral Walker et le capitaine Paradis.
et r Edgar, toutes voiles dehors, filait maintenant à la diable, suivi de près par son convoi. La nuit arrivait rapidement. On allait distribuer les hamacs à l'équipage lorsque, tout à coup, du gaillard d'avant, se fit entendre ce bruit sinistre : (( Brisants ti tribord ! y)
'(. L'ofhcior de quart, épouvanté, liurla une manœuvre d'urgence, tandis que l'amiral, se précipitant vers Paradis :
— • Capitaine, s'écria-t-il, il y va de notre vie à tous : choisissez entre la barre du gouvernail ou un bout de grelin, à la grand' vergue.
— Il est sans doute inutile de vous résister, répondit le Canadien. Donnez-moi, durant deux heures, le commandement du vaisseau. Sur nion âme, je vous promets qu'il ne lui arrivera rien.
(( Puis il alla se poster au gouvernail.
(( Sur ces entrefaites, le ciel s'était couvert, et un commencement d'ouragan venait de se déchaîner. De temps à autre , la foudre dessinait sur l'horizon noir ses zigzags incandescents. Parfois aussi, un grondement, tout aussitôt éteint dans la grande voix de la mer, éclatait, puissant et rapide comme une décharge d'artillerie.
a U Edgar filait de plus belle. Déjà l'amiral se réjouissait d'en être quitte à si bon marché, quand à l'arrière retentit soudain un coup de canon d'appel. Puis ce fut deux, puis quatre, puis huit, puis vingt coups. Bientôt, on ne les compta plus. C'étaient les signaux de détresse des autres navires, qui, n'ayant pu suivre la course de l'Edgar^ allaient se liriser l'un après l'autre sur les écueils maudits :
<( Mais le désastre n'était pas encore complet. Tout à coup, une immense gerbe de feu, qu'on eût dit vomie par quelque cratère sous-marin, monta droit dans les airs, éclairant l'horreur de cette nuit lugubre, et montrant les coques béantes de huit frégates gisant éventrées sur les récifs de l'Ile aux Œufs. On entendit une détonation épou-
vantable, telle qu'en pourrait produire l'écroulement d'un continent et la mer se couvrit d'une foule de cadavres et de mourants.
(( La foudre venait de ton^ber sur le vaisseau-] )Oudrière de la flotte. A peine si quatre ou cinq navires purent échapper à la catastrophe pour aller en porter la nouvelle en Angleterre.
(( Au moment du sinistre, l'amiral s'était élancé sur le pont, nu-tête criant d'une voix rauque :
— Le Marchand de Smyrne! qu'est devenu le Marchand de Smyrne?
(( Hélas ! le Marchand de Smyrne, ù bord duquel se trouvait Blanche Routh, était un de ceux qui, les premiers, avaient été jetés à la côte, et en ce moment même les flots du Saint-Laurent roulaient vers les dunes du Labrador le cadavre de l'infortunée jeune fille.
(( L'Edgar filait toujours. Le capitaine Paradis avait tenu parole : le vaisseau amiral était sauvé, mais la flotte était perdue.
(( La douleur de l'amiral fut horrible. Plus tard, quand il revit les côtes de son pays, il ne voulut pas survivre à son malheur. Après avoir mis le feu aux poudres de son navire, il s'enseveHt dans les flots avec la presque totalité de son équipage. Seuls, trois hommes, dont le capitaine Paradis, purent écliapper comme par miracle.
(( A quelque temps de là, ce même marin canadien, dont la main de fer avait anéanti les projets de la Grande- Bretagne, se retrouva, par un soir de brouillard, sur la route de Québec, et il vit distinctement l'Edgar de l'ami-
rai "Walker, qui, suivi de sou couvoi, glissait sur le golfe, dans la direction de l'Ile aux Œufs. L'un après l'autre, les navires doublaient la Pointe-aux- Anglais, puis disparaissaient dans les récifs.
« Depuis, chaque fois que la brume descend sur le Saint- Laurent, l'amiral Walker revient croiser près de la tombe de sa bien-aimée morte, invitant, comme pour se venger, les marins à le suivre. Et c'est pourquoi tant de navires se perdent chaque année dans ces parages. »
Nous avons, dans notre précédent volume, rapporté les faits historiques, illustrés ici par cette curieuse légende.