‹ Les Canadiens de l'Ouest [microforme]Chapitre 25 sur 49 · J. C CALHOUN · texte numérisé non relu

J. C CALHOUN

Rolette revint à la Prairie-du-Chien dès qu'il eut appris la révocation de l’ordre arbitraire du colonel Chambers. S'il n’eût plus à se plaindre de la conduite des autorités militaires à son égard, le souvenir de la part qu’il avait prise à la guerre lui attira des désagréments en maintes circonstances.

Rolette se remit au commerce des fourrures avec une nouvelle ardeur. Les sympathies publiques le

JOSEPH ROLETTE

dédommagèrent de la persécution dont il avait été victime, et il reprit bientôt l’ascendant qu'il occupait dans la petite colonie avant ce fâcheux événement.

En 1820, Rolette devint membre et agent principal de la compagnie de traite fondée par le célèbre Astor, le Crésus américain. Comme l’un des postes les plus importants de la compagnie était la Prairie-du- Chien, il dut entreprendre des cpérations énormes, où il lui fallut déployer toute son activité et son intelligence des affaires. Il fit bâtir de vastes hangars de pierre, dans lesquels s’entassérent d'immenses quantités de marchandises, que des milliers de Sauvages venaient sans cesse échanger contre les pro: duits de leur chasse.

Les indigènes, avec lesquels Rolette faisait d’ordinaire la traite, l’appelaient Ahkayzaupitah, ou Cinq de plus, parce que, disaient-ils, offrez-lui n'importe . quel nombre de peaux en échange de ses marchandises, et il en exigera toujours cinq de plus.

Un jour, une dame lui dit:—Ah! M. Rolette, je ne voudrais pas m'occuper du commerce des pelleteries, il me semble que c’est un moyen trop facile de voler ces pauvres Sauvages.

— Laissez-moi vous dire, madame, répliqua-:t-il avec une grande naïveté, que cela n’est pas aussi facile qne vous le croyez; j'ai essayé la chose pendant vingt ans, mais sans succès.

Rolette se fit, par l'étendue de son commerce, une position importante, qui lui valut une influence considérable. Si l’on en croit le juge James H. Lockwood 1, il se servait de son pouvoir jusqu’à l'abus, et ses ordres, dictés sur un ton impérieux, étaient non

+ Times and early events in Wisconsin.

moins prestement exécutés que ceux de Napoléon à ses soldats.

Lockwood cite un exemple de son ascendant sur ses employés, qui, selon lui, le redoutaient plus que la mort. Un jour, le feu éclata dans les hangars de la Compagnie. Comme il y avait à proximité des flammes une certaine quantité de poudre, Rolette, pour prévenir une explosion désastreuse, commanda à ses employés de l'enlever; et, malgré le danger imminent, ils transportèrent la poudre à travers l’incendie jusqu’à la rivière, faute d'autre issue.

Rolette n'était pourtant pas aussi rigide pour ses employés que pourrait le faire croire le récit de Lockwood. Doué d’une nature bouillante et énergique, il aimait, sans doute, à voir ses employés s'inspirer de son activité. Maisiln’avait jamais recours aux mauvais traitements pour faire exécuter ses ordres. Ses employés se montraient non-seulement dociles, mais aussi fort dévoués, car il pourvoyait à tous leurs besoins et s'intéressait à leur sort comme s’ils eussent été ses enfants.

Il se faisait en outre remarquer par son esprit d'entreprise, étant toujours au premier rang, lorsqu'il s’agissait de faire progresser la Prairie-du-Chien, d’en activer le commerce, ou d’y introduire quelque ut amélioration. Il acheta, par exemple, les premiers moutons et autres animaux qui broutèrent l’herbe des magnifiques prairies avoisinantes. Ces bestiaux furent d’un grand service aux colons. De concert avec le juge Lockwood, il aida un nommé Hardin Perkins, venu du Kentucky, à bâtir un moulin à scies sur une petite rivière tributaire de la Chippeoua. Malheureusement, les eaux se gonflèrent au printemps, et enlevèrent la digue et les autres construc-

JOSEPH ROLETTE 169

tions. Le moulin ne fut rebâti que plusieurs années après cette inondation.

La colonie de la Rivière-Rouge ayant été ravagée d’une manière terrible par les sauterelles, en 1818 et en 1819 ?, ses habitants, éprouvés par de si rudes malheurs, songèrent à se procurer ailleurs des céréales, surtout du blé, pour ensemencer leurs terres, et un certain nombre furent dépêchés à la Prairiedu-Chien, afin d'obtenir l’approvisionnement voulu. Cette localité se trouve à plusieurs centaines de milles de la Rivière-Rouge, et, cependant, elle en était l'établissement le plus rapproché. |

Les colons se rendirent à la Prairie, en raquettes, après une pénible course de trois mois. Ils achetèrent deux cent cinquante minots de blé, à deux piastres le minot, puis revinrent à la Rivière-Rouge avec leur précieuse cargaison, dans des bateaux plats, au mois de juin 1820.

Cette expédition coûta à lord Selkirk la somme de mille quarante livres sterling. Indépendamment de l’objet spécial qu’elle avait en vue, elle montra que la navigation était non-seulement praticable entre les deux pays, à l’époque des eaux hautes, mais qu’elle offrait toutes les facilités possibles pour les communications; de fait, les mêmes bateaux qui avaient remonté le Mississipi descendirent la rivière Rouge sans aucun obstacle.

4 A la fin du mois de juin 1819, les champs furent visités par ce terrible fléau ; en quelques endroits, les sauterelles formèrent une masse épaisse de deux à trois pouces, et même de quatre le long de la rivière. L’eau était empoisonnée par ces insectes. Impossible de décrire leurs ravages. Ils détruisirent complètement toute substance végétale, de même que les feuilles des buissons et l’écorce des arbres; les grains disparaissaient à mesure qu’ils sortaient de terre. Les feux même qu’on allumait en plein air étaient éteints par les sauterelles, et la décomposition de leurs cadavres répandait une odeur insupportable. The Red River Setilement,by Alexander Ross, p. 49.

En 1820, le gouvernement américain änstitua une commission composée de MM. William Woodbridge, Henry B. Brevoost et I. Kearsley, pour s’enquérir de la validité des titres des terrains occupés par les habitants de la Baie-Verte, de la Prairie lu-Chien, etc., pour la plupart Canadiens.

Malgré l'ancienneté de l’établissemeut de la Prairiedu-Chien et l'importance numérique àc su population, à certaines époques, les commis:1ires ne purent trouver aucun titre de propriété parfait, et basé sur une concession provenant des Français ou des Anglais : c’est à peine si quelques actes sous seing-privé leur furent communiqués. «Pour un Américain qui ignore l'imprévoyance étonnante des Canadiens au sujet de leurs titres de terres—dit le rapport de la

commission À — ce fait peut paraître inexplicable

Il s'accorde pourtant parfaitement avec la pratique suivie par la population française dans tout ce pays: Quoique les Canadiens aient été exposés à bien des changements, et à plus d’une attaque, depuis l’année 1796, ils semblent s'être soumis à tout cela sans offrir de résistance. Le traité, cédant le Canada à l'Angleterre, ayant interrompu les rapports de leurs ancêtres avec leurs compatriotes de ce pays, les habitants de la Bâie-Verte et de la Prairie-du- Chien ont vécu, jusqu’à ces dernières années, dans l'isolement, ss: 11ire gouvernement, pour ainsi dire, que celui qu’i!s : 1x-mêr :: uonné. Et, quoique les habitant. ::üels de ces villages soient nés dans le pays qu’iis habitent, et soient ainsi, par droit

à Amer«un State papers. Public lands, vol V., D. 308.

JOSEPH ROLENTE 171

de naissance, citoyens américains, ils ont eu jusqu'à tout dernièrement, aussi peu de rapports politiques avec le gouvernement des Etats-Unis, que leurs ancètres avec celui de l'Angleterre. Ignorance de leurs droits civils, insouciance au sujet de leurs utres de terrains, docilité, parfaite bospitalité, soumission absolue à tous les ordres de n'importe quel gouvernement, tels semblent être leurs traits caractéristiques. »

La commission tint ses séances au Détroit, et nomma un agent, à la Prairie-du-Chier pour s'enquérir des titres de propriété de ses hab 2nts. Plusieurs anciens Canadiens furent interrogés à ee + jet, entre autres Michel Brisebois et Pierre Lapo au

Voici la déclaration textuelle de Briseb:

«Je suis âgé de soixante ans. d'hab: pays depuis trente-neuf ans. A ma connaissance, et d’après les meilleures informations que j'ai pu obt ir, la Prairie-du-Chien, qui s'étend depuis l’ember ‘hure de la rivière Ouisconsin jusqu’à la partie supe-eure de la prairie, a été occupée et cultivée par metits morceaux de terre, en vertu de certains droës du peuple français, avant et depuis mon arrivée au pays. Je n’ai jamais entendu parler d'aucune réclamation des Sauvages, si ce n'est qu’il y a environ dix-us ans, les habitants canadiens, étant devenus quelque peu inquiets au sujet de leurs titres, firent part de ce fait à l’un des principaux chefs de la tribu des Renai ds, qui ratifia à Cahokia, près de Saint-Louis, une ancienne vente de la dite prairie aux Français. En 1781, le gouverneur Sinclair acheta l'ile de Michillimakinac, la Baie-Verte et la Prairie-du-Chien ; et je vis les pièces relatives à cet achat, qui furent trans-

Page 1