‹ Les Canadiens de l'Ouest [microforme]Chapitre 26 sur 49 · DOS SUR OPA M SEE CAO SEE CRE ROM · texte numérisé non relu

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mises à Montréal ou à Québec. En arrivant dans cette localité, j’appris que le nom du lieu provenait d’une tribu nombreuse appelée Des Chiens, qui habitait encore la Prairie-du-Chien à cette époque.

« MicHez BRISEBOIS.

Dans sa déclaration, Pierre Lapointe dit qu'il est âgé de soixante ans, et qu’il demeure dans ce pays depuis quarante-huit ans, dont trente-huit à la Prairie-du-Chien. Il se trouvait à Michillimakinac, en 1781, et il fut choisi comme interprète, lors du traité conclu par le gouverneur Sinclair avec les Indiens, pour l'achat de l’île de Michillimakinac, de la Baie- Verte et de la Prairie-du-Chien. Jamais il n’a entendu parler, durant son séjour à la Prairie, de réclamations des Sauvages concernant cette étendue de terre ; etila vu les marchandises données aux indigènes, en paiement de la dite prairie, par Basile Giard, Pierre Antayat et Augustin Augé, conformément aux conditions du traité conclu avec le gouverneur Sinclair ?.

Après une enquête fort imparfaite, Jasée sur des données souvent défectueuses, la commission décida de ratifier les titres de ceux seulement qui avaient occupé leurs terrains, ou les avaient eus en leur possession individuelle et exclusive, depuis le mois de juillet 1796 jusqu’au mois de mars 1807. Elle refusa de valider les titres des terrains, occupés autrement de temps immémorial, violant par là même les droits de propriété, solennellement garantis à tous ceux qui avaient habité le pays avant la guerre, par le traité de cession conclu entre l’Angleterre et les Etats-Unis.

1 American State papers, vol. V, p. 308.

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Rolette était, à cette époque, l’un des principaux propriétaires de la Prairie-du-Chien, et il eut la bonne fortune de voir reconnaître ses titres à sept grands morceaux de terre, sur dix qu’il réclamait, tant en son nom qu'en celui de sa femme.

Voici les noms des autres Canadiens dont les titres furent ratifiés : Denis Comptois, les héritiers de Félix Mercier, Charles Ménard, Magdeleine Gauthier, Ben: jamin Cadot, Michel Brisebois, les héritiers de Claude Gasnier (Hélène, Régis, Claude, Basile, Adelaïde et Belone Gasnier), François Chenevert, Auguste Hébert, Jean-Baptiste Albert, Antoine Lachapelle, Pierre Larivière, Jean-Marie Queret, André Bazin, Strange (?) Posé, François Prévost, Pierre Lessard, François Lapointe, Barthélemy Montplaisir, Nicolas Brisebois, Laframboise, Jean-Baptiste Ceron, Nicolas Boivin, François Bouthillier, Pierre Chalifou, François Vertefeuille, Alexandre Dumont et Augustin Hébert.

La Commission refusa la même justice aux Cana. diens suivants : Joseph Rivard, Pierre Gendron, Jean M. Cardinal, Michel Périllard, Pierre Lapointe, Benjamin Roy, François Galarneau, Joseph Crète, Olivier Chénier, Augustin Roy, Pierre Lessard, Etienne Dionne, Théodore Lupien, Pierre Courville, Michel Lapointe, Joseph Leme:y.

Cette violation des droits acquis n’était pas la première injustice que là population française du Wisconsin eût à reprocher aux autorités américaines.

Lorsque les Etats-Unis firent construire un fort, en 1816, à l'embouchure de la rivière des Renards, la loi de l'arbitraire ne tarda pas à régner dans tout le pays. Les colons ne pouvaient, par exemple, voyager

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sur cette rivière, sans un permis ? du commandant du fort Howard, à ia Baie-Verte, bien qu’une ordonnance déclarât que sa navigation était libre pour tous les citoyens américains. Il arriva, maintes fois, que plusieurs reçurent des décharges de mousqueterie, parce qu’ils passaient en face du fort, sur la rivière, sans aller demander le permis voulu, qu’ils ne savaient pas leur être nécessaire. Sous les prétextes les plus futiles, les colons français étaient malmenés, fouettés, mis au pilori, emprisonnés ou bannis; on s’emparait aussi de leurs biens, de leurs bestiaux, de leurs grains, sans leur donner aucune indemnité. Bref, il n’était pas d’outrages dont ils ne furent les victimes à cette époque 2.

Plusieurs étrangers distingués visitèrent la Prairiedu-Chien, en 1823, et tous furent l’objet de l’hospitalité de Rolette. L'établissement n'était guère considérable à cette époque, si l’on en juge par la discription de M. W. H.Keating 5, l’un des membres de l’expédition du major Long, chargé par les autorités américaines d'aller à la découverte des sources de la rivière Saint-Pierre :

1 Voici le texte de l’un de ces permis:

«Tort Howard, Baïe-Verte, %5 juillet 1818,

«M. L. Grignon a la permission de traverser la région indienne, avec un bateau chargé de fourrures et de pelleteries, pour se rendre à Mackinack, où il devra faire rapport à l'officier qu’il appartient. A

«2. TAYLOR, major commandant.»

? L’honorable Morgan L. Martin, de la Baie-Verte, a protesté contre ces actes odieux dans une belle étude sur les commencements dn Wisconsin, lue devant la Société historique de cet Etat, le 31 janvier 1851.

3 Narrative of an expedition to the source of Saint Peters river, vol. I, pp. 245 et 253.

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« Le village de la Prairie-du-Chien, dit-il, est situé à quatre ou cinq milles en amont de l'embouchure de la rivière Ouisconsin, au milieu d’une magnifique prairie qui s'étend du côté est de la rivière, sur un parcours d’environ dix milles. La Prairie conserve son ancien nom français, qu'on lui a donné pour rappeler le souvenir d’un Sauvage qui l’habitait autrefois, et s’appelait le Chien1. Le village comprend, outre les magasins, vingt résidences presque toutes vieilles, à tel point que plusieurs menacent ruine ; il peut avoir une population d'environ cent cinquante âmes. Il n’est pas dans un état aussi prospère que lorsque Carver le visita en 1766: la Prairie-du-Chien contenait alors environ trois cents familles. Le fort, qui est le plus mal fait et le moins confortable de tous ceux que nous avons vus, est situé à environ cent cinquante verges de la rivière. Il fut bâti originairement pour la protection de la population blanche du village ; mais la situation, au point de vue militaire, n'a pas été bien choisie... Avant de quitter la Prairie, le major Long assura le retour de Bemis à sa garnison, en le mettant sous la protection de M. Rolette, agent de la Compagnie américaine de pelleteries, lequel était sur le point de se rendre à la Baie-Verte, et de voyager sur les rivières Ouisconsin et des Renards. Les forts de la Baie-Verte et de Chicago étaient alors en communication régulière, au moyen d’un exprès, qui faisait le trajet à périodes fixes. »

On lit, d’un autre côté, dans la relation de J. C. Beltrami, voyageur italien, qui visita la Prairie-du- Chien, au mois de mai 1823, les détails suivants :—

+ La Prairie à été connue, pendant hien des années, sous le nom de Prairie-des-Chiens, qui était celui de la tribu qui l’habi-

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‘ Après que l’on a parcouru un espace d'environ six cent soixante-dix milles de désert, la Prairie-du-Chien se présente aux regards comme par enchantement, et le contraste est d'autant plus frappant qu’il annonce une certaine civilisation ; la langue française y est la dominante, et on y est très-bien reçu. Je ne puis et ne dois quitter la Prairie-du-Chien sans rappeler les honnètetés qui m'ont été prodiguées par M. Raulet, agent et associé de la Compagnie du Sud-Ouest (nom sous lequel la Compagnie américaine de fourrures fut d’abord connue). Les Américains en général regardent les Canadiens comme des ignorants. J’ignore s’ils le sont, mais je sais qu'ils sont très-polis et trèsobligeants ; du moins, je les ai toujours trouvés tels, même parmi la basse classe 1. »

La Prairie-du-Chien fut agitée au début du siècle par un: élément fort turbulent, inconnu jusque-là dans cette paisible région, les élections politiques.

Le Congrès américain ayant conféré, en 1819, au Michigan le droit d’élire un délégué à la Chambre des représentants, l'élection donna lieu à un branlebas inusité dans la jeune bourgade. Comme les Canadiens étaient nombreux, une nuée d’agents d'élection essayèrent de capter leurs votes de toutes maniè,es. M. William Woodbridge sortit victorieux de l’urne électorale, ct alla siéger au Congrès comme le premier délégué du territoire du Michigan, qui comprenait alors la vaste région du Wisconsin.

L'élection étant annuelle, M. Woodbridge fut rer-

? À pügrimage in Europe and America leading to the discovery 0j the sources of the Mississipi and Bioody River, p. 174.

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placé, à l'expiration de son mandat, par M. Salomon Sibley, qui fut élu successivement pendant les années 1820, 1821 et 1822.

En 1823, M. l'abbé Gabriel Richard, grand-vicaire de l’évêque de Cincinnati pour le Michigan, brigua les suffrages des électeurs, avec M. John Biddle pour opposant. C'était la première fois, aux Etats- Unis, que l’on voyait un prêtre se lancer ainsi dans l’arène politique. Sa candidature fit une sensation facile à comprendre, en dehors même du Michigan.

Un écrivain français, M. C. Moreau 1 fait connaître les circonstances extraordinaires qui déterminèrent M. Richard à solliciter cette charge importante ; elles lui furent racontées par Mgr Fitz-Patrick, alors évêque de Boston (1853): «M. Richard ayant été obligé de recourir au crédit pour achever la construction de l’église Sainte-Anne, au Détroit, les entrepreneurs prirent jugement contre lui à l’échéance des paiements, qu’il ne put solder à temps. Nous n’osons pas affirmer qu'ils l’auraient exécuté ; cependant, nous le croyons. Toujours est-il qu’il y avait une sentence de contrainte par corps, et que, si l'abbé Richard n’avait pas perdu sa liberté, il était au moins très-menacé de la perdre : un mot de ses créanciers aurait suffi pour le faire jeter en prison. Dans cette extrémité, ses amis lui conseillèrent de se faire nommer député au Congrès. « D'abord, lui disaient-ils, vous serez libre ; car aux termes de la constitution, la personne des représentants est inviolable pendant toute la durée de leurs fonctions ; vous n’aurez donc plus à craindre d’être retenu prisonnier ; puis, avec l'indemnité qui vous sera allouée pour votre voyage,

1 Les prêtres français émigrés aux Etats-Unis, p. 309. :

avec le traitement affecté à votre titre, vous acquitte. rez les dernières charges de votre église.» Ils promettaient d’ailleurs un succès facile, l’élection dépendant absolument des Canadiens, qui ne refuseraient pas de voter pour un candidat français, catholique et prêtre; en tous cas, la situation du pauvre missionnaire ne pouvait être empirée par un échec. L'abbé Richard consentit ; il fut nommé. »

Le député-missionnaire prit son siége dans la Chambre des représentants, le huit décembre 1823. Son élection fut contestée, sous le prétexte qu'il n'était pas citoyen américain ; mais le comité chargé d'examiner la question ratifia par son rapport, en date du treize janvier 1824, le choix des électeurs.

« Peu de mois,» dit encore M. Moreau, « nous dirions volontiers peu de jours suffirent à M. Richard pour obtenir le respect, l'estime, l’amitié même des plus célèbres membres du Congrès. Nous en avons un remarquable témoignage. L’abbé Richard parlait anglais, mais non sans difficulté, car il avait toujours résidé au milieu de populations d’origine française, sur les rives du Mississipi et dans le Michigan. Son auditoire de Washington avait peine à l’entendre; et quelquefois, sa pensée, sous la forme incorrecte qui l’enveloppait, échappait à l'attention la plus soutenue ; mais l’illustre Henri Clay venait à son secours. IL avait soin de se placer tout près de l’orateur ; 1l l'écoutait avec une affectueuse sollicitude, et quand le discours de M. Richard était terminé, il en reprenait un à un les arguments et le traduisait en meilleur langage. M. Richard était de tous les comités où se traitaient les affaires du Michigan, et il profita très-habilement des bonnes dispositions qu'on lui témoignait pour faire entreprendre dans ce territoire

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de grands travaux d’utilité publique. 11 obtint du gouvernement fédéral des secours pour ouvrir des routes, construire des ponts et des quais, défricher des terres, dessécher des marais, en un mot pour imprimer une impulsion vigoureuse à l’agriculture et au commerce. Il avait entrevu, à travers les ténèbres qui les couvraient encore, les destinées auxquelles ce territoire était appelé. »

Furieux d’avoir échoué dans leur contestation, les ennemis de l’abbé Richard lui firent une opposition très-vive, lorsqu'il se présenta de nouveau au tribunal des électeurs, au printemps de 1824.

La Prairie-du-Chien fut, cette fois encore, le théätre d’une lutte animée. Rolette, s'étant fait naturaliser citoyen américain, le vingt-huit juillet 1823, à Mackinac, soutint vaillamment la candidature de. M. Richard ; maïs le juge Lockwood assure qu'il réussit, en dépit de cette influence, à faire voter bon nombre de Canadiens dans le sens contraire. Nos compatriotes en général appuyèrent pourtant M. Rithard, qui fut élu pour la seconde fois au Congrès.

M. Richard perdit malheureusement sa troisième élection par la négligence des Canadiens, trop sonfiants dans leur force. «Cinq voix de plus, » écrivait M. l'abbé Dejean, missionnaire. «ont fait élire un autre candidat, M. Austin E. Wing. C'est vraiment une perte pour la religion, parce que M. Richard, en allant au Congrès, aurait pu satisfaire plusieurs dettes qui l’accablent, et terminer ainsi sa cathédrale du Détroit 1. »

Rolette n’avait guère de temps à donner à la politique. Il passait les deux tiers de l’année en courses dans les bois, surveillant ses postes de traite dissémi-

4 Annales de la propagation de la foi, vol. III, p. 312.

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nés sur une vaste étendue, et l’on sait que les moyens de communication étaient alors aussi rares que pénibles. Son influence fut cependant fort recherchée par les partis politiques, et les services qu’il leur rendit en certaines circonstances lui valurent de la part du gouvernement plusieurs marchés de fournitures fort avantageux.

Comme César, Rolette préférait être le premier dans son village plutôt que le second dans Rome. Il ne pouvait souffrir qu’on lui disputât la prééminence, et, capable de tout oser, il n’était pas homme à ployer devant les obstacles que lui opposaient ses rivaux.

Le juge Lockwood—si on l’en croit —aurait été le plus sérieux antagoniste de Rolette, lui disputant le pas non-seulement dans les matières politiques et locales, mais encore dans la traite. Il est probable, cependant, que Lockwood s’est donné une importance qu’il n’a jamais eue. Son influence n’était nullement comparable à celle de Rolette ; il ne tenait qu’un petit comptoir, tandis que le traiteur canadien était à la tête d’un commerce très-étendu.

Rolette a eu à lutter contre des rivaux autrement redoutables que le juge Lockwood, et, cependant aucun n’a pu soutenir la concurrence avec lui. Alléchés par l’appât des gros bénéfices qu'il réalisait, un bon nombre de traiteurs venaient chaque hiver lui en disputer le monopole; mais ils repartaient d'ordinaire au printemps, bien déterminés à ne plus renouveler une tentative aussi peu fructueuse.

Le juge Lockwood prétend qu'il lui suffisait de

2 Times and early events in Wisconsin.

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parler d’un projet quelconque pour mettre la puce à l'oreille à Rolette, et lui faire concevoir quelque plan hardi pour lui ravir le mérite de ses conceptions. On suppose que Lockwood ne manquait pas l’occasion de lui rendre le change.

Vers 1824, le juge Lockwood ayan: parlé à quelques citoyens de l'endroit du projet de construire une distillerie, si les colons voulaient semer du riz sur leurs terres, Rolette eut vent de l’entreprise, et se rendit sans délai à Michillimakinac, pour aviser aux moyens de la mettre à exécution.

Il rencontra dans l’île un nommé Curtis, capitaine en retraite, qui lui donna une haute idée de ses aptitudes scientifiques et industrielles. Heureux de pouvoir tirer parti de son talent, Rolette l’amena à la Prairie-du-Chien. Mais, comme la distillerie ne fut toujours qu’un château en Espagne, Curtis se rendit utile comme professeur dans la famille de Rolette, ce qui était plus en rapport avec ses connaissances théoriques.

Rolette, il est vrai, fit l'acquisition de divers appareils de distillerie, mais pour une raison ou pour une autre, ils ne furent pas mis en usage, et il les renvoya finalement à Saint-Louis, en 1828.

Le commerce de Rolette était alors fort étendu ; ses barques sillonnaient les lacs et les rivières avoisinantes, et il était le Jacques Cœur de ces régions.

Un jour que Rolette se trouvait à bord d’un de ses bateaux sur le lac Ouinébago, il fit rencontre d’une autre de ses embarcations, qui venait directement de la Prairie-du-Chien. De part et d’autre on échangea rapidement quelques nouvelles.

—Eh bien, cria Rolette, ont-ils achevé la nouvelle maison ? Et la cheminée fume-t-elle ?

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—Oui, monsieur.

—Et comment est la récolte ?

—Très-belle, vraiment.

—Le moulin va-t-il ?

—Oui, il y a beaucoup d’eau.

—Comment est Whip (son cheval favori) ?

—Oh! Whip est fort bien.

Après s'être minutieusement enquis du magasin, de la ferme et d’affaires de tout genre, il n’y avait plus raison de prolonger l'entretien.

—Très bien, adieu ! bon voyage!

—En avant, mes gecs!

Mais songeant tout à soup qu’il n'avait pas demandé de nouvelles de sa famille, il s’écria :

—Arrètez ! arrêtez ! Comment se portent Mme Rolette et les enfants ?.…

Au priutemps de 1826, une inondation terrible, causée par la fonte des neiges et des pluies excessives, ravagea une vaste partie du Nord-Onest. Les eaux de la rivière Rouge commencèrent à se gonfier le deux mai, s’élevèrent de neuf pieds dans une seule journée, puis débordèrent sur la plaine environnante avec une telle rapidité que toute la colonie, affolée de terreur, alla se réfugier en toute hâte sur les collines les moins éloignées. Maisons, hangars, clôtures, meubles, ustensiles divers, tout fut emporté par les eaux furibondes ; il resta bientôt à peine une seule construction debout. Il y avait cinq pieds d’eau dans l’église de St. Boniface, le point le plus élevé à plusieuts lieues à la ronde.

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L’inondation dura jusqu’au vingt-deux mai; mais ce ne fut que le quinze juin que les malheureux colons purent aller revoir le lieu, parfaitement désert, où s'élevaient, quelques semaines auparavant, leurs paisibles demeures 1.

Le désastre était complet. A part leurs animaux, les colons avaient tout perdu. Les débris de leurs habitations avaient été semés çà et là au loin dans la plaine, et, pendant de longs jours, ces malheureux n’eurent d’autre toit que la voûte des cieux. Bref, c'était comme la prairie aux premiers temps de la colonie.

Si personne ne périt dans cette inondation, quatorze ou quinze individus moururent ensuite de faim. Cette grande crûe rendit impossible la pêche du prin-

temps ; le bison disparut entièrement dans les alentours, et la terre se découvrit trop tard pour qu’elle pût être ensemmencée. .

Que faire dans une pareille conjoncture ? Les Canadiens et les Ecossais, habitués aux épreuves et aux privations, résolurent, avec leur courage ordinaire, de tenter de nouveau la fortune sur le théâtre même de leurs revers. Mais un grand nombre de soldats de l’ancien régiment des Meurons, et beaucoup de Suisses, venus à la Rivière-Rouge depuis quelques années seulement, décidèrent de se mettre à la recherche d’un sol plus hospitalier.

3 M. Alexander Ross, auteur de The Red River Settlement, dit avoir appris de M. Louis Nolin, l’un des premiers qui s’aventurèrent dans cette région, que l’inondation fut encore beaucoup pus considérable lorsqu'il pénétra dans la région de la rivière

touge en l’an 177%6. Il put faire voile cette année-là depuis la rivière du lac Mouge, par voie de Pembina, jusque dans la partie inférieure de la colonie : tonte la contrée était couverte d’eau, et la rivière lui sembla plutôt être un lac. ;

Les Sauvages mentionnent une grande inondation, vers 1790,

et les eaux de la rivière Rouge s’élevèrent à une hauteur extraordinaire, en 1809.

Les autres colons virent leur départ avec satisfaction, car ceux qui allaient les quitter étaient les membres les moins utiles de la colonie. Les Suisses, gons paisibles et moraux, n'étaient pas faits pour un pays où la culture et la chasse sont les principaux moyens de subsistance. C’étaient pour la plupart des artisans, des orfèvres, des patissiers et des musiciens, qui avaient émigré à la Rivière-Rouge, sur les fausses représentations d’un agent de lord Selkirk. Les anciens soldats Meurons se composaient d’aventuriers et d’esprits turbulents : véritable fléau de toute société. Autant de bouches inutiles dans les jours d'épreuves, et Dieu sait que ces dernières n’ont pas été ménagées à la colonie naissante fondée par lord Selkirk. Inondations, famine, fléau des sauterelles : rien ne lui a manqué!

Deux cent quarante-trois individus partirent le vingt-quatre juin pour les Etats-Unis. La Compagnie de la baie d'Hudson leur fournit gratuitement la nourriture et les autres approvisionnements nécessaires pour une bonne partie du voyage. Les Suisses s'établirent pour la plupart sur les bords du Mississipi, et réussirent à former un bon noyau de colonisation.

Douze ou quinze de ces familles firent halte à la Prairie-du-Chien, après beaucoup de souffrances et de privations. Rolette s’intéressa vivement à leur sort, et leur donna généreusement ce qui leur manquait de vivres et de vêtements. Il prit ensuite les mesures nécessaires pour les faire rendre sûrement à Saint-Louis, leur destination.

Deux familles seulement se décidèrent à demeurer À la Prairie-du-Chien. Le chef de l’une d'elles étant cultivateur, il fut facile de lui donner de l’occupa-

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tion. L'autre, un nommé Stram, était Suisse d’origine et orfèvre de son métier.

Lossque Stram alla offrir ses services à Rolette, celui-ci se laissa aller à l’un des brusques mouvements d’impatience qui lui étaient habituels : « Vous êtes orfèvre, lui dit-il, et il n’y a peut-être pas une montre d'ici à Saint-Louis ; vraiment, vous avez choisi une bonne localité pour exercer votre industrie!» Mais le bon naturel reprenant le dessus, Rolette lui tint le langage suivant: « Vous avez un fils et deux filles suffisamment âgés; eh bien, je veux qu'ils vous aident dans le commerce de lait. Pour cela, je vous donnerai un cheva!, une charrette, vingt vaches, et les étables nécessaires, puis vous vendrez le lait au fort. Je vous donnerai, de plus, une maison pour y demeurer, ainsi que les vivres et les vêtements nécessaires à vos besoins les plus pressants. Le produit de la vente du lait vous appartiendra exclusivement, tant que vous ne trouverez pas moyen de subsister autrement. »

Rolette tint parole, et leur laissa exercer ainsi cette industrie, à ses dépens, pendant deux ans, sans réclamer un seul sou d’indemnité. Les descendants de Stram demeurent encore à la Prairie-du-Chien, et peuvent attester la véracité de ce beau trait de charité.

L'inondation de ]la rivière Rouge ayant détruit une grande partie des bestiaux, Rolette envoya dans la colonie un troupeau considérable d'animaux, sous la conduite de M. Duncan Campbell, un Ecossais, marcheur infatigable, connu dans tout le pays sous le nom de « juif errant. »

Comme bien des postes avancés de l'Ouest, la Prairie-du-Chien laissait beaucoup à désirer, à cette époque, sous le rapport religieux.

En 1826, elle comptait cent vingt familles catholiques ; et, depuis les premières missions des jésuites, elle n’avait eu la visite que de deux ou trois prêtres. Les Annales de la Propagation de la Foi disent que, depuis soixante ans, "2 4°; avait vu d’autre missionnaire que le R. P. Marie-Joseph Dunand, trappiste, en 1818; mais il paraît que le P. Prière, de Saint- Louis, y évangélisa, au printemps de 1807. M. l'abbé Richard visita la Prairie-du-Chien vers 1825 ou 1827, de même que l’intrépide apôtre de la foi, le R. M. Vincent, qui a blanchi dans le plus rude apostolat.

Ce dernier écrivait à Mgr Fenwick, au mois de juin 1829, qu’il espérait y bâtir une chapeile. « Je compte partir bientôt, disait-il, pour Mackinac, la Baïe-Verte, l’Arbre-Cfoche et la Prairie-du-Chien, où l’on m'’attend avec impatience. J'espère m'embarquer à la Baie-Verte sur les barques de M. Rolette, négociant, ce qui me mettra à l’abri des Puants (tribu sauvage), qui paraissent vouloir recommencer leurs cruautés !.»

Comme il n’y avait alors ni chapelle ni école à la Prairie-du-Chien, Mme Lockwood s’émut de compassion en voyant grandir les enfants dans une ignorance complète, et elle résolut de se consacrer à leur instruction. Au printemps de 1825, elle ouvrit donc une école, qui fut fréquentée par bon nombre d’enfants, jusqu’à l'hiver suivant. Cette bonne dame—suivant le juge Lockwood 2—eut à

1 Annales de la Propagation de la Foi, vol. IV, p. 472, 3 Early times and events in Wisconsin.

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subir une vive opposition de la part de Rolette. Il assura aux mères des élèves qu'on voulait faire de la propagande protestante, et leur conseilia de ne plus envoyer leurs enfants à l’école. Mais Mme Lockwood enseigna le catéchisme aux enfants, et Rolette ne contrecarra pas davantage la femme de son rival.

Cette anecdote est d’une authenticité douteuse. Mme Lockwood ne parlant pas le français, comment pouvait-elle enseigner à des enfants qui ne comprenaient pas d’autre langue ?

Quoiqu'il en soit, il est certain que Rolette fit tout en son pouvoir pour favoriser l'éducation à la Prairiedu-Chien. En 1828, il donna gratuitement l'usage d’une maison d'école à M. Curtis, et il accorda la même faveur à une institutrice, trois ans plus tard.

Quelque temps après, Rolette reçut la récompense des services incontestables qu’il avait rendus à la Prairie-du-Chien, et fut nommé par le gouverneur Cass à la charge importante de juge en chef du comté de Crawford, avec M. Jean Brunet, son beaufrère, pour juge adjoint. :

Au mois de juin 1827, la Prairie-du-Chien fut le théâtre de plusieurs meurtres, qui répandirent au loin la terreur. Comme cela arrivait trop souvent, les Sauvages, provoqués à la vengeance par des indigni tés de la part des blancs, exercèrent des représailles sur les premiers qu’ils purent atteindre, sans hésiter à verser le sang innocent,

L'Oiseau-Rouge, Ouaniga—d’autres écrivent Oue kau—et Chickkonsic, tous trois Ouinébagons, avaient été chargés par leur tribu de cetts terrisic mission.

Le premier était un magnifique guerrier, d’une taille imposante, renommé pour la noblesse de son caractère, sa bienveillance pour les blancs; et, sans la crainte, toute-puissante chez un Sauvage, de perdre sa réputation de bravoure, il ne se serait jamais porté à de pareils excès. Ouaniga, au contraire, était un Sauvage rachitique, sale, méprisable, capable de n'importe quelle atrocité. Chickkonsic avait les mêmes abominables penchants.

Le vingt-huit juin 1827, ces Indiens visitèrent d’abord la maison de M. Lockwood, qui était alors absent. Ils y trouvèrent son intéressante femme, et un vieux Français, un ami de la famille, qui leur étaic bien connu. Mme Lockwood dut son salut à la présence de l’ancien traiteur, car sans les bons rapports de ce dernier avec ses farouches visiteurs, elle aurait subi le sort des autres victimes, qu'ils allaient impitoyablement massacrer.

L'Oiseau-Rouge et ses deux compagnons quittèrent Mme Lockwood et le vieux traiteur sans trahir leurs sinistres intentions, puis traversèrent la prairie et se rendirent à l'habitation d’un nommé Régis Gasnier, Métis français. Celui-ci et sa femme les reçurent avec leur politesse ordinaire, et leur offrirent à manger, ce qu'ils acceptèrent. Ils demandèrent du poisson et du lait.

Mme Gasnier sortit de la maison pour aller chercher ces aliments. Son mari, qui était assis sur un coffre, remarqua en ce moment quelque chose d’étrange dans l'allure de ses visiteurs, et il allait mettre la main sur son fusil, suspendu au mur, pour se protéger au besoin, lorsque la décharge de l’arme de l’Oiseau-Rouge l’étendit raide mort. Au même instant, le troisième Sauvage tuait froidement un

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vieux soldat, nommé Solomon Lipcap, retiré du service, et qui demeurait avec ce Métis.

La femme du malheureux Gasnier put se précipiter à temps su Ouaniga pour évitér à son tour un coup mortel ; elle lui enleva son fusil, et ellé lui aurait flambé la cervelle, si l’arme à feu n’eût raté. Elle put se rendre au village pour donner l'alarme ; mais, à son retour, elle eut la douleur de constater que sa petite fille, Louise, qu’elle avait laissée au berceau, avait été scalpée par ces barbares, tout comme son mari et le vieux Lipcap.

Rolette, informé de ce fait par le commandant du fort, se rendit en toute hâte sur les lieux, accompagné du Dr Burmont, qui réussit, à force de soins, à sauver la vie de l’enfant. Celle-ci est encore en pleine santé, et est maintenant mère d’une nombreuse famille, à la Prairie-du-Chien. Si étonnant qu'il paraisse, ce faït n’est pas le seul de ce genre. Washington Irving nous a conservé le nom d’un trappeur, Edward Robinson, qui avait été scalpé par les Sioux.

Ces meurtres odieux n'étaient pas les premiers dont la Prairie-du-Chien eût été témoin. Quelques années auparavant, un nommé Méthode, qui demeurait près du village, fut aussi froidement massacré, avec sa femme et cinq enfants, par une bande de Ouinébagons. Deux des meurtriers furent capturés, puis emprisonnés au fort Crawford.

Le gouverneur Cass se rendit à la Prairie-du-Chien peu de temps après ce double meurtre, et de promptes mesures furent prises pour punir les assassins. Le général Atkinson, commandant à Jefferson-Barracks, en aval de Saint-Louis, et le major Howard, de la Baie-Verte, reçurent ordre d'organiser une force armée suffisante pour empêcher le retour de pareilles

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atrocités, et inspirer une légitime terreur aux Sauvagas,

Rolette se trouvait en ce moment à la Baïe-Verte, et il était sur le point de se diriger gur la Prairiedu-Chien avec cinq barges, montées par cinquante hommes, et portant une riche cargaison, évaluée à trente mille piastres. Le corps organisé par le major Whistler devait partir le vingt-trois juillet 1827, et Rolette fut prié de l’accompagner.

L'expédition se composait de cent et un soldats réguliers, de vingt-huit miliciens, de cent douze Ouabonackis et Ménomonis, des cinquante hommes de Rolette, et de quelques voyageurs amenés par le colonel Thomas L. McKenny, qui avait été chargé par le gouvernement américain de s’enquérir de la condition des Sauvages. Soit, un total de trois cent cinquante-neuf personnes.

Rolette prit les devants avec ses bateaux, et il avait déjà dépassé le portage de Kockalas, lorsqu'il fut arrêté dans sa course par un ordre du major Whistler, qui craignait qu'il ne poussât jusqu’au Mississipi. Rolette courait risque de tomber entre les mains des Sauvages, et de faire capturer un précieux assortiment de marchandises, et une grande quantité de fusils et de munitions, qui auraient pu permettre à l'ennemi de faire une résistance sérieuse.

C’est le colonel McKenny qui fut chargé d'aller communiquer cet ordre à Rolette, vu que son embarcation, montée par plusieurs voyageurs canadiens, pouvait remonter le cours de la rivière plus rapidement qu'aucune autre. Il lui fallut franchir quatrevingts milles depuis la Grande Butte des Morts 1,

“Il y a la petite et la grande Butte des Morts qui se trouvent à dix milles de distance. Les Français ayant traversé les

JOSEPH ROLETTÉ 491

avant de pouvoir atteindre les six barges de Rolette, qui, voiles déployées, s’avançaient rapidement, grâce à un vent favorable. Rolette se soumit de bonne grâce à cet ordre, et un Indien fut tout de suite dépêché en canot pour aller annoncer le fait au major Whistler et calmer ses inquiétudes.

Rolette et McKenny allèrent camper cinq milles plus loin sur la rive nord-ouest du lac Rush, en attendant le reste de l’expédition, qui arriva trois jours plus tard, le trente et un août. ,

McKenny ménagea une entrevue entre le major Whistler et Rolette, et fit tout en son pouvoir pour régler la difficulté à l'amiable. Il fut facile de rétablir l’harmonie, car Rolette avait déjà offert V'armer les Sauvages de l'expédition, et avait, de plus, donné l'assurance qu’il n'avait pas eu l'intention de manquer de respect aux ordres du major Whistler.

L'expédition s’arrèta au portage des rivières Ouisconsin et des Renards, où arrivèrent, peu de temps après, les troupes commandées par le général Atkinson. Les Ouinébagons ayant appris que les autorités militaires étaient déterminées à les châtier sévèrement, s'ils ne leur livraient les meurtriers de la Prairie-du-Chien, ceux-ci, pour épargner le sang de leurs frères, et empêcher la dévastation de leurs

premiers cette région, ont baptisé tous les lieux qui pouvaient

porter un nom quelconque. Les Indiens avancés en âge, que J'ai interrogés sur l’origine de ces noms, m’apprirent qu’une sérieuse bataille eut lieu autrefois, à l’endroit où se trouve aujourd’hui la Petite Butte des Morts, entre les Iroquois et les Renards, dans laquelle ces derniers eurent un nombre immense de tués, mais qu’après avoir été battus, les Renards retraitèrent à la Grande Butte des Morts, où ils luttèrent contre les Iroquois jusqu’à ce que ces derniers fussent presque tous tués. Sur ces deux élévations reposeraient les restes de ceux qui ont péri dans ces deux batailles, ce qui leur aurait fait donner cs nom étrange. —Memoirs and travels among the Indians, by Colonel Thomas L, McKenney.

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