ANSE
goes Lab
LE TR RE es re en Te re + ptite http DDR EEE er sn = =
villages, vinrent se mettre d'eux-mêmes entre les mains des chefs de l’expédition.
L'Oiseau-Rouge se fit admirer de tous par sa fière attitude. Il ne témoigna aucune crainte de la mort et aucun regret de ce qu'il avait fait: sa vengeance n'était, selon lui, qu’une faible représaille des actes de violence commis par les blancs contre les siens. Il fut jeté en prison avec ses deux compagnons, où il expira peu de temps après. Les autres subirent leur procès, au mois d’août 1828, furent trouvés coupables, et condamnés à être pendus, le vingt-six décembre suivant ; maïs le président Adams les gracia par la suite. Pierre Paquet t, Amable Grignon et John Shaw agirent comme interprètes lors de ce procès.
Les Sauvages qui avaient été emprisonnés sous le soupçon d’avoir assassiné Mérode et ses enfants, furent aussi mis en liberté.
Le trois septembre, le colonel McKenny se sépara des troupes pour descendre la rivière Ouisconsin, et traversa la langue de terre, qui la séparait à cet endroit de la rivière des Renards, dans une lourde voiture traînée par des bœufs. Le sol était extrêmement fangeux, et, de plus, couvert de serpents à sonnettes. Aussi, sans le vieil interprète, Pierre Paquet (McKenny écrit Pauquet), qui, de ses bras vigoureux, poussait la voiture en avant, et de ses jurons en langue ouinébagonne stimulait les bœufs, il aurait fallu aux voyageurs parcourir la distance à pied, et patauger dansd’eau et la boue.
Une fois à mi-chemin, quelqu'un frappa avec une
3 Par le traité conclu entre les Etats-Unis et les Ouinébagons, à la Prairie-du-Chien, le premier août 1829, une section de terre fut accordée à Pierre Paquet, et une à chacun de ses enfants : Thérèse et Moiïse,
perche un serpent à sonnettes, qui se trouvait tout près de Paquet, et le reptile donna signe de résistance. McKenny, craignant qu'il ne s’attaquât à Paquet, fit arrêter la voiture, et traversa le reptile avec son épée, après quoi on lui coupa la tête avec une hache. Pendant ce temps, écrit McKenny, Paquet ne broncha pas plus en présence du reptile que ne l'eût fait une statue-de bronze.
Le colonel McKenny atteignit, peu de temps après, la Prairie-du-Chien, qu’il décrit dans les termes suivants : «Les habitations de la Prairie sont de bois, anciennes, et généralement dans un état de ruine. Il n’y a que deux bonnes maisons : celles de Rolette et d’un traiteur du nom de Lockwood. Il semble y avoir environ une centaine de ces maisons décré pites ; le vieux fort de piquets, qui s'élève au milieu de la plaine, ur peu au nord du village, n’est plus qu’une ruine ?.»
Le colonel McKenny fut l'hôte de Rolette durant son séjour à la Prairie-du-Chien. Il quitta cet endroit, le huit décembre, pour se rendre à.Saint-Louis.
JOSÉPH ROLÉTTÉ
Les autorités américaines négocièrent plusieurs traités, en 1828, avec les Sauvages de la Prairie-du- Chien, dans le but d’acquérir des étendues de terre considérables. L'un eut lieu le vingt-neuf juillet avec les Sauteux, les Outaouais et les Potouatomis, et l’autre, le premier août, avec les Ouinébagons. Les commissaires américains étaient le respecté colonel Pierre Ménard, de Kaskaskia, le général John
à Menoirs and travels among the Indians, p. 12% É
\ « di oi } | (
ï Îl à !
McNeil, et M. Caleb Atwater. Antoine Leclerc, Jacques Mathé, Pierre Paquet et Michel Brisebois agirent comme ‘truchements.
Pour mieux inspirer le respect aux Sauvages, les négociations se firent avec beaucoup de pompe. Les commissaires des Etats-Unis étaient entourés d’un brillant état-major, d'agents, de sous-agents, d’interprètes, et d’un grand nombre de soldats armés de pied en cap. Beaucoup de dames, entre autres Mme Rolette et ses filles, vêtues de leurs plus riches atours, ajoutaient à l'éclat de la cérémonie. De leur côté, les principaux chefs Sauvages portaient leurs habits d'apparat, leurs plus brillants plumages, leurs armes de guerre traditionneiles ; leurs femmes étalaient fièrement leurs plus belles étoffes, leurs broderies les plus fines, les plus étincelantes. Tout cela formait un tableau bien varié et fort pittoresque.
Avant de conclure le traité du vingt-neuf juillet, le chef des Ouinébagons, appelé le Petit-Cerf, prononça un discours fort remarquable, en ce qu'il renferme une protestation touchante contre les empiétements des Américains, qui, d'année en année, les obligeaient, moyennant de faibles compensations, à leur vendre des portions considérables de leur pays, pour les refouler finalement dans les vastes déserts du Grand-Ouest. Le Petit-Cerf fit voir en cette circonstance combien le souvenir de la France était encore cher aux Sauvages, en faisant contraster sa conduite toute de bienveillance à leur égard avec les procédés trop souvent arbitraires des Etats-Unis.
Voici, du reste, ses propres paroles, telles que recueillies par. M. Atwater, l’un des commissaires américains :
JOSEPH ROLETTE 195
«Pères! le premier homme blanc que nous conndûmes était un Françair. Il vécut au milieu de nous, et à notre façon. Il se peignit, fuma sa pipe avec nous, et épousa une de nos femmes ; mais il ne nous demanda pas d'acheter nos terres! L’habit rouge (l'Anglais) vint ensuite; il nous donna de beaux habits, des couteaux, des fusils, des trappes, des couvertures et des joyaux ; il fit asseoir nos chefs et nos guerriers à sa table, leur fit porter l’épaulette, leur donna des commissions, et suspendit des médailles sur leurs poitrines ; mais il ne nous demanda jamais de lui vendre notre pays! Il fut suivi de l’habit bleu (l'Américain), qui avait à peine parcouru une petite partie de notre pays, qu’il désira voir une carte de tout le reste. Et il l’avait à peine vu, qu'il nous demanda de le lui vendre en entier.
« Le gouverneur Cass nous pressa l’an dernier, à la Baïe-Verte, de lui vendre tout notre pays, et, maintenant, vous, Pères, vous réitérez cette demande. Pourquoi désirez-vous ajouter notre petit pays au voire qui est déjà si grand? Lorsque je me rendis à Washington pour voir votre grand Père, j’aperçus de superbes maisons tout le long de la route ; de fait, Washington, Baltimore, Philadelphie et New-York, sont de splendides cités. La maison du Président était si belle; les tapis, les tables, les glaces, les chaises et tous les autres objets si magnifiques, qu’en y entrant je crus me trouver dans le ciel, et voir le Grand-Esprit dans la personne du vieillard qui l’habitait; ce n’est que lorsqu'il nous eut serré 12 main et qu'il eût embrassé nos femmes que je vis qu'il était semblable à nous, qu'il n’était qu'un homme!
«Vous nous demandez de vendre notre pays, et d’aller nous réfugier dans les régions immensesde l'Ouest,
« Nous ne possédons pas cette contrée ; le daim, le cerf, l'élan, le castor et le buffle qui l'habitent ne nous appartiennent pas, et nous n’avons pas le droit
de les tuer. Nos femmes et nos enfants, assis main-
tenant en arrière de nous, nous sont chers, tout comme notre pays, où reposent er paix les os de nos ancètres.
«Pères! ayez pitié d'un peuple faible en nombre, pauvre et sans secours. Vous vouiez avoir notre pays ? Le vôtre est plus grand que le nôtre. Avezvous besoin de nos loges ? Vous habitez des palais. Avez-vous besoin de nos chevaux ? Les vôtres sont plus gros et meilleurs que les nôtres. Avez-vous besoin de nos femmes ? Les vôtres qui sont assises maintenant derrière vous—il indiquait Mme Rolette, ses superbes filles, et les femmes des officiers de la garnison—sont plus belles et plus richement vitues que les nôtres. Regardez-les donc. En vérité, Pères, quel peut être votre motif ?»
Ces traités, arrachés trop souvent par l’intimidation, les menaces, les promesses, ou l'influence de l’eau-de-vie, n'avaient pas toujours pour effet d'assurer une paix durable avec les tribus indiennes. Le feu de la vengeance couvait quelque temps sous la cendre, puis éclatait tout-à-coup avec une violence extraordinaire. Il suffisait qu’un chef intrépide se mît à la tête des Sauvages et réchauffât leur courage, pour recommencer ces luttes sanglantes, qui sont une tache dans l’histoire des Etats-Unis, et la condamnation de leur politique envers les premiers habitants de ce pays.
Ainsi, il n’y avait pas longtemps que les traités de la Prairie-du-Chien étaient signés, que déjà les tribus
JOSEPH ROLETTE 19°
déterraient la hache de guerre. Elles avaient à leur tête le terrible Black-Hawk, l’idole de sa race, la terreur de ses ennemis, ie digne émule des Pontiac et des Técumseh.
La Prairie-du-Chien se trouvait trop près du théàtre des hostilités pour ne pas en ressentir le contrecoup. Plusieurs engagements eurent lieu dans les alentours, et Rolette äut prendre part à un combat, le premier août 1832, à quarante milles au-dessus de la Prairie-du-Chien, sur la rive nord du Mississipi, dans lequel les Indiens perdirent vingt-trois guerriers, outre un grand nombre de blessés. . Un témoin oculaire, cité par Samuel G. Drake 1, dit que la lutte fut très-sérieuse, et que Rolette se battit comme un brave.
Black-Hawk résista longtemps et vaillamment aux troupes américaines. (Celles-ci tentèrent bien des fois de cerner ses bandes peu nombreuses, et d’engager une action décisive, mais elles paraissaient insaisissables. Finalement, ses forces s'épuisant, et les soldats américains devenant « plus nombreux que les feuilles de la forêt, » Black-Hawk fut pris et livré au général Street, à la Prairie-du-Chien, le vingtsept août 1832, quelques semaines après une bataille désastreuse, qui anéantit ses dernières chances de succès.
On prête de fières paroles à Black-Hawk lorsqu'il fut fait captif, entre autres les suivantes :
« Black-Hawk est un véritable guerrier, et dédaigne de se lamenter comme une femme. Il ne regrette que sa femme, ses enfants, ses amis. Peu lui importe le sort qui l’attend. IL s'inquiète seulement d2 sa
4 Biography and hietory of the Indian North America, p. 128,
RE CE ER UT eo OR TR 2m Se M SJ 2 RE EE ne es DE ee = =
RS Es iii Bu
nation et des Indiens. Ils souffriront. Il déplore leur sort, Les blancs ne scalpent pas, mais ils font pis. Ils empoisonnent le cœur ; il n’est pas pur chez eux. Ses frères ne seront pas scalpés, mais avant longtemps ils seront comme des blancs, de sorte qu’on ne pourra plus avoir confiance en eux; et, comme dans les établissements des blancs, il faudra parmi eux autant d'officiers qu’il y aura d'hommes pour maintenir l’ordre.
«Adieu! ma nation! Black-Hawk a essayé de te sauver et de te venger. Il a bu le sang de quelquesuns des blancs. Il a été fait prisonnier, et il a vu ses plans échouer. Il n’a pu faire davantage. Il est près de sa fin. Son soleil va se coucher et ne se lèvera jamuis. Adieu à Black-Hawk.»
Black-Hawk s'attendait à la mort, mais il fut épargné. On l’enferma d’abord à Jefferson-Barracks, à environ neuf milles de Saint-Louis; puis on le conduisit à Washington, où il eut une entrevue avec le Président. On lui fit visiter ensuite les principales villes américaines, et il fut partout fêté et acclamé par un immense concours de la population. Il promit de vivre, désormais, en paix avec les blancs, dont il reconnut la puissance, et il fut rendu à la liberté, au mois d'août 1833, ainsi que ses autres compagnons de captivité : ce qui produisit un bon effet sur la population aborigène.
Un géologue anglais, M. G. W. Featherstonaugh, visita la région du Nord-Ouest, en 1835 et 1837. Ce savant, qui avait une forte dose d'originalité,
JOSEPH ROLETTE 199
fit presque tout ce long voyage dans un canot monté par cinq voyageurs canadiens : Louis Beaupré, Louis L’Amirault, Jean Champagne, Joseph Dumont et Germain Gardepaix. Entre autres qualités de ses aides, il avait exigé que tous pussent chanter les airs populaires canadiens, lorsqu'ils manieraient la pagaie, afin de rendre moins monotone leur course solitaire. Tous se prêtèrent de bonne grâce aux désirs du bourgeois, et pendant que leur frêle canot glissait rapidement sur l’onde des rivières du nord, les rudes accents des voyageurs charmaient l'oreille du touriste étranger, et rompaient le silence imposant des forêts environnantes.
Featherstonaugh fait le plus grand éloge de ses compagnons, dans son ouvrage: À canoe voyage un the Minnay Sotor (Minnesota), et reconnait que c’est grâce à leur courage s’il put échapper à tous les dangers qui menacèrent l'expédition.
Featherstonaugh atteignit la Prairie-du-Chien le premier septembre 1835, et fit rencontre de Joseph Rolette, avec lequel il avait déjà noué connaissance à Navarino. Il dit que c’est un ancien traiteur, agréable, intelligent, bon vivant. Rolette lui donna beaucoup de renseignements sur la région supérieure qu’il allait visiter, et lui fit promettre, à son retour à la Prairie-du-Chien, d'accepter son hospitalité. :
Après une longue course, Featherstonaugh revint à cet endroit, le vingt-six octobre suivant, et fut pendant quelques jours l'hôte de Rolette. Il n'aurait eu qu’à se louer des attentions dont il fut l’objet, si —fait assez curieux!—il n’eût eu en souveraine horreur la fxmée du tabac. Son aversion était telle pour le petux, qu’il lui fut impossible de fumer
In
RSR
RÉ GR AS TEE Te
le cssumet de paix avec les chefs sauvages qu'il rencontra quelque temps après au Lac-Qui-Parle: son fidèle interprète, Milord, dut lui rendre ce service. Aussi at-il la manie de pester, dans le cours de son récit, contre tous ceux qui s’avisent de fumer en sa présence, au risque de manquer aux lois de l'hospitalité, qu'un écrivain, pas plus qu’un autre, n’a le droit d'oublier.
Or, Rolette était homme à ue pas rendre des noints, sous ce rapport, à un Turc. C'était un volcan toujours en éruption. Il pouvait fumer dans une seule soirée plusieurs douzaines de cigares, et lat. mosphère que respirait notre malheureux géologue lui causait de violents maux de tête.
Le premier soir, Featherstonaugh prit congé de bonne heure de son hôte, sous prétexte d’une indisposition, et Rolette, en l’accompagnant à sa chambre, lui dit: «Je ne vous demanderai pas d’excuser mon tabac, parce que vous êtes, comme moi, ancien voyageur ; mais prenez ce cigare, fumez-le, et croyez-moi, rien ne chassera votre migraine comme cela.» Rolette ignorait l’antipathie de son visiteur pour le tabac, et cette offre, qui était pourtant une politesse, fut loin de lui être agréable.
Featherstonaugh passa une mauvaise nuit. Une violente tempête éclata ; les grondements du ton. nerre ébranlèrent la maison ; la pluie tomba par torrents, pénétra à travers le toit, et humecta même le lit de notre voyageur, qui regretta en ce moment sa confortable tente. Le lendemain, au déjeuner, Rolette le consola en lui disant qu’un «ancien voyageur» devait être habitué à de pareils désagréments.
La maison de Rolette était tellement enfumée, le lendemain soir, que Featherstonaugh croit devoir
JOSEPH ROLETTE 201
faire une mention spéciale de la violente migraine que «là plante vénéneuse » lui fit éprouver. La situation devenant de plus en plus intolérable, il crut devoir parler, le lendemain, à Mlle Rolette (Elizabeth}—qu'il dit avoir reçu une assez bonne éducation — du dégoût que lui inspirait le tabac. Elle promit d’en informer son père. Au diner, qui fut copieusement arrosé de bon vin, Rolette s’abstint de fumer, mais il lui dit d’un ton jovial : « Puisqu'il ne faut pas fumer, au moins faut-il boire.»
Rolette raconta à son hôte maintes anecdotes, maints épisodes, qui le concernaient plus ou moins directement. Plusieurs de ces récits sont fort étranges, et intéressèrent beaucoup Featherstonaugh, qui a pris soin de nous les conserver.
Quelques années avant la visite du géologue anglais, il y avait eu une affreuse boucherie de Sacs, parmi lesquels Rolette eut le regret de compter le brave Piaïmosky—4 l’homme qui change son campr—avec lequel il était lié d'amitié. Shonkakskah—«le chien blanc»—layant surpris avec ses amis, les extermina avec la joie féroce du Sauvage, alors qu’on s'occupait de conclure le traité de la Prairie-du-Chien, en 1830.
Or, par une nuit fort chaude, Rolette dormait profondément sur le plancher de sa maison, lorsqu'il fut réveillé en sursaut par un bruit de voix et de pas. Il n’eut que le temps d'ouvrir une fenêtre et de demander la cause de ce bruit insolite, lorsqu'une mair. lui passa sur la figure quelque chose d’humide. Rolette reconnut la voix du barbare Shonkakskah, qui lui criait : « C’est votre ami Piaimosky !» C'était en effet le scalpe du chef Sac, qui venait d’effleurer sa joue. Après lui avoir arraché la peau
du crâne, ses meurtriers s'étaient empressés, à la faveur des ténèbres, de venir rendre à Rolette cette visite extraordinaire, effrayante comme une apparition de Macbeth.
Rolette rencontra peu de temps après Saunkaks kab, et il acheta de lui l'instrument de guerre qui avait servi à expédier son ami dans le pays des esprits. .Il en fit don à Featherstonaugh. Comme Piaïmosky était un guerrier d’une bravoure recon: nue, son ennemi crut honorer sa mémoire en faisant bouillir son cœur et en le mangeant.
Rolette raconte aussi que Ilazipâ, un Renard, étant un soir en embuscade avec quelques autres Sauvages, pénétra, à la tombée de la nuit, dans une cabane
de Sauteux, d’où il enleva une petite £'': âgée de cinq ans. La mère, qui se trouvait alor, :uel
que distance, entendit les cris plaintifs de sou eufant: Hinnah, hinnah! Attay, Attay ! Ouandektaydoh (Mère ! Mère! Père! Père! Ils m’emportent au loin!)
En arrivant le soir à sa loge, le père apprit l’enlè vement de sa fille, et se mit immédiatement à la poursuite des ravisseurs. Les pâles rayons de la lune éclairèrent sa marche à travers la forêt. Doué de cet instinct extraordinaire qui distingue l'enfant des bois, il pui suivre les traces de ses ennemis jusqu’au lieu de leur retraite. Il se précipita sur eux lorsqu'ils étaient tous plongés dans un profond som meil, et de son casse-tête il les extermina prompte ment. Après avoir assouvi sa vengeance sur leurs cadavres ensanglantés, il retourna à sa loge avec son enfant sur les épaules. Celle-ci triomphante portait dans ses mains la chevelure du Sauvage qui avait voulu la ravir à ses parents bien-aimés,
JOSEPH ROLETTE 203
De combien de scènes de ce genre la forêt n’a-telle pas été témoin ?
Après de longs voyages dans le nord, l’ouest et le sud des Etats-Unis, Featherstonaugh revint à la Prairie, le douze juillet 1837. Comme il n'avait pas oublié les bouffées narcotiques de Rolette, ilse garda bien d'aller s'installer de nouveau sous son ‘oit pourtant si hospitalier. Ilse contenta de lu: demander un guide qui püt le conduire jusqu’à l'embouchure des rivières Iowa et DesMoiïnes.
Cet ennemi du tabac ne manqua pas de remarquer que Rolette fuma «un nombre prodigieux de cigäres,» pendant que tous deux délibéraient sur les qualités du guide qui devait accompagner notre voyageur. À la fin de l’entrevue, Rolette lui dit: «Eh bien! qu’en pensez-vous? Si vous aimiez le tabac, mon cher, vous pourriez aller au bout du monde; pour moi, quand je fais des voyages, je me fais une bonne provision de tabac et je mange ce que je trouve. Au besoin, je puis manger le diable et boire son bouillon.»
Featherstonaugh ne resta, cette fois, que deux jours à la Prairie-du-Chien, qu’il quitta ensuite pou se rendre à Saint-Louis, Missouri.
Rolette $’occupa nou-seulement de faire la traite avec une rare énergie, de fonder des établissements industriels, de développer la navigation sur les lacs et les fleuves solitaires de l'Ouest ; il fut encore l’un des premiers pionniers de l’agriculture dans cette région, Propriétaire de terrains considérables, il
a er 9 ss SAN SRE
en surveillait la culture avec tout le besoin que ses autres occupations lui permettaient d’y donner.
M. John H. F'olson, l’un des plus anciens habitants de la Prairie-du-Chien, dit que Rolette faisait d’ordinaire cultiver près de mille acres de terre. Au printemps de 1836, il compta vingt et une paires de chevaux occupés au labour, outre un grand nombre de bœufs, et cela ne comprenait pas les chevaux de main. Que sont devenus, ajoute-t-il, ces biens considérables, qui contribuaient à la subsistance d’une grande partie de la population ? Ils lui ont été enlevés par des tribunaux corrompus, à l’époque où le Michigan formait un territoire 1.
Nous voyons, par les annales de la législature du Wisconsin, que le juge Lockwocd fut choisi, en 1836, comme l’un des deux députés ‘du comté de Crawford, lors de la première session du premier parlement du Wisconsin. Quoique la chronique soit muette sur ce point, nous pouvons inférer des luttes passées, que le juge Lockwood n'’obtint pas son mandat sans une vive opposition de la part de Rolette.
Les Canadiens parvinrent à remplacer le juge Lockwood, eu 1837, par M. Jean Brunet, qui fut réélu l’année suivante. Brunet eut pour successeur M. Joseph Brisebois, en 1839. Le comté de Crawford fut représenté au conseil législatif nar un Canadien, M. Théophile Lachapelle, de 1842 à 1849.
Ce comté n'est pas le seul qui ait délégué des Canadiens à la législature du Wisconsin. En 1849, M. Paul Juneau, fils du fondateur de Milwaukee, fut choisi comme député du comté de Dodge ; et le même honneur fut conféré deux ans après à M.
Samuel T. Cloutier par le comté de Jefferson, et à
3 Lettre du vingt-huit février 1876,
JOSEPH ROLETTE 905
M. A. D. Leduc par celui de Sheboygan. En 1853, M. Leduc représenta le comté-uni de Chippewa et Lacrosse, et M. François Desnoycrs fut élu député l’année suivante par la division électorale de Brown, Kewaunee et Dorr. Et cette liste de Canadiens qui ont figuré dans la législature. du Wisconsin est probablement, incomplète !
Au mois de juin et de juillet 1839, Mgr Loras, évêque de Dubuque, visita pour la première fois les établissements canadiens de Saint-Pierre (Minnesota) et de la Prairie-du-Chien. A Saint-Pierre, il trouva cent quatre-vingts catholiques à qui son arrivée causa une joie extrême, car ils n’avaient jamais encore vu d’évêque ni même de prêtre.
Durant son séjour à Saint-Pierre, Mgr Loras fut l’objet des attentions empressées de la femme du capitaine Hooe, commandant du fort. Mme Hooe « fervente catholique, » nous dit ce bon RévÈque, était la fille aînée de Rolette.
Après avoir passé quinze jours à Saint-Pierre, Mgr Loras se dirigea vers la Prairie-du-Chien. « Là, dit-il, est un village français composé d'environ mille habitants ; il appartient au diocèse du Détroit. Point d'église, point de prêtre. On nous conjura d’y passer quelques jours : une telle demande pouvait-elle être refusée ? Après douze jours d'instruction, travaillant depuis cinq heures du matin jusqu’à neuf heures du soir, ne déjeünant jamais qu’à une heure, nous avons été assez heureux pour baptiser vingt-cinq catéchumènes, tant idolâtres que protestants, bénir vingt mariages, administrer la sainte communion à quatre
vingt-six personnes, et la confirmation à cinquantedeux; enfin, placer solennellement, après une belle procession, la première pierre d’une église qui aura cent pieds sur cinquante. »
Rolette ne contribua pas peu à l'érection de cette église, qui est aujourd’hui un superbe édifice. Ce fut lui qui choisit l'emplacement du temple, et il donna généreusement mille piastres, pour commencer les travaux, à M. l’abbé Cretin, le premier prêtre domicilié à la Prairie-du-Chien, lequel fut nommé, quelques années plus tard, au siége épiscopal de Saint-Pau], Minnesota.
Vers ce temps-là, Rolètte fit un voyage à New- York avec sa famille. Il fut très-cordialement reçu par l’opulent Astor, qui avait été plus de dix ans président de la Compagnie américaine de fourrures. Cette excursion par les grands lacs dura plusieurs semaines, et fut pour tous l’objet d’agréables impressions.
La prospérité est souvent suivie de l’aûversue. Ce fut le cas pour la Compagnie américaine de fourrures. Après savoir obtenu tout le succès possible et avoir étendu son commerce jusque dans les postes les plus éicignés, elle commença à se ressentir de la diminution des produits de la chasse. Elle fit bientôt des pertes considérables, et, le commerce ne s’améliorant pas, il lui fallut déposer son bilan.
La ruine de la compagnie entraîna celle de Rolette. Il eût pu amasser une fortune énorme et se mettre à l’abri des mauvais jours, s’il n’eût pas été hospitalier et généreux jusqu’à l'excès. Mais, nous dit
JOSEPH AOLETTE 207
une personne qui le connut bien: « Comme tous les traiteurs, s’il faisait de l'argent rapidement, il le dépensait encore plus vite. Pendant longtemps, il fut l'homme le plus riche de cette partie du pays, et eut, par conséquent, une influence considérable ; mais, hélas! il est mort pauvre 1.»
Rolette mourut à la Prairie-du-Chien, le premier décembre 1842, d’une attaque d’apoplexie. Il repose dans le cimetière catholique de cette ville, à côté de sa première femme et de quelques-unes de ses enfants, moissonnées à la fleur de l’âge.
Il était de taille moyenne. De frêle qu'il était d’abord il devin avec les années fort rc: uste. Ses yeux étaient bleus, grands et d’une expression pleine de douceur, qui ne manquait pas, néanmoins, d’énergie. Sa tête était remarquablement belle, et un artiste américain en fut tellement frappé qu’il demanda à Rolette la permission de faire son portrait.
Il fut non-seulement le traiteur le plus actif, le plus considérable de cette partie du Nord-Ouest ; mais aussi l’homme le plus éclairé, le mieux instruit. Certains écrivains ont pu diminuer l'importance de son rôle, pour grandir à ses dépens quelques-uns de ceux qui agissaient sous ses ordres; cependant, les personnes qui l'ont le mieux connu savent lui accorder une supériorité incontestable sur la plupart des ‘hommes de cette région.
Sa société fut vivement recherchée par tous les voyageurs de distinction qui visitèrent à cette époque la Prairie-du-Chien; car ses manières étaient tout-àfait courtoises, et sa conversation très-intéressante, nourrie d’anecdotes et de bons mots.
: Lettre de Mme said S. Baird, de la Baie-Verte, en date du premier mars 1876.
508 LES aANADIENS DE L'OUEST
Avant 1827, Rolette reçut la visite du comte de Lilliers, et, vers 1830, celle du comte de Verne, noble français distingué. Le comte de Verne se rendit au milieu des établissements franco-canadiens dispersés sur les deux rives du Mississipi, en compagnie de Rolette, dans l’une de ses barques, et ce voyage lui fut extrêmement agréable. Il voulait connaître les lieux même que son pèrc avait parcourus durant la guerre de la Révolution. Dix ans plus tard, Rolette eut l’honneur de donner l'hospitalité au célèbre Mgr de Forbin-Janson, évêque de Nancy, dont la croisade apostolique a laissé de si bons souvenirs dans l'esprit des Canadiens. Le prince Jérôme Bonaparte fut aussi son hôte durant le séjour qu'il fit à la Prairie-du- Chien.
À ces noms, nous pouvons ajouter ceux du général Taylor, plus tard président des Etats-Unis, et de Jefferson Davis, le chef de l'insurrection du Sud, avec lesquels il eut des rapports très-intimes «À,
Rolette conserva toujours dans son langage et dans sa correspondance une teinte classique, que le milieu peu littéraire où il s’agitait ne put faire disparaître. Sa correspondance, tenue indifféremment en français ou en anglais, décèle un esprit vif et une intelligence bien cultivée. Dans ses dernières années, il aimait surtout à revoir les livres qui avaient fait l’objet de ses premières études. Un volume d’Horace lui étant
1 Le général Taylor prit le commandement du fort Orawford, à la Prairie-du-Chien, en 1829, et le garda plusieurs années. 1l eut beaucoup de relations d’affaires avec Rolette, qui toutes eurent lieu à leur satisfaction commune,
Jetferson Davis épousa la fille cadette du général Taylor, malgré la vive opposition de ce dernier : elle ne vécut que six mois après son mariage. Tous deux.se rencant.èrent plus tard à Mexico, et leur réconciliation en fit de véritables amis Jefferson Davis recueillit bien des années plus tard le dernies
svupir du général Taylor, qui avait mérité d’être élevé à lu présidence des Etats-Unis.
JOSEPH ROLETTE . 209
un jour tombé sous la main, il dit vivement : « Voilà un vieil ami que je n'ai pas revu depuis longtemps, » et il se livra à la lecture du poète romain avec un charme visible.
Son prestige sur les Sauvages ne fit que s’accroître avec les années. Il était connu de toutes les peuplades depuis Saint-Louis jusqu’à la colonie de lord Selkirk, et depuis la rivière Ouisconsin jusqu’à Mackinac. Les Sioux surtout l’affectionnaient, et, lorsqu'il visitait les différents postes du Missouri, des bandes entières allaient saluer l’homme pour qui leurs chefs professaient un si haut respect. Aussi les indigènes l’avaient-ils surnommé Shéo—le roi.
A l’exception de Charles-Frédéric--le héros de 1812—les autres frères et sœurs de Rolette, attirés sans doute par ses succès, émigrèrent tour à tour dans l'Ouest. Tous furent l’objet de sa plus vive sollicitude.
Laurent Rolette tenta plusieurs fois le commerce des pelleteries, avec l’aide de son frère, mais il n’eut guère de succès. Il fit pendant plusieurs années la traite au lac Drummond, en société avec un nommé Berthelot. Hippolyte émigra d’abord à Saint- Louis, puis à Galena, où il est mort.
Des sœurs de Rolette, Julie épousa, à la Prairiedu-Chien, Jean Brunet, natif de la Gascogne, qui, comme nous l'avons déjà vu, fut nommé juge et forma partie de la législature du Wisconsin. Lucie se maria à un protestant du nom de Grant, dont elle n'eut que des mauvais traitements. Angèle termina ses jours à la Prairie-du-Chien, et une autre, dont
le nom de baptême nous est inconnu, épousa ün M. Hamilton, et vécut ignorée dans une île.
Rolotte laissa plusieurs enfants qu'il avait fait instruire avec beaucoup de soins, à une époque où les bonnes maisons d'éducation ne se trouvaient qu’à de grandes distances, dans les centres importants.
Emilie, l’aînée, fut envoyée, en 1818, à l'âge de sept ans, au couvent français du Sacré-Cœur, à Florissant, Missouri. Elle passa un an à Saint-Louis, en 1823, sous la direction d’un professeur particulier, puis elle se rendit à Cincinnati pour y apprendre l'anglais. Revenue à la Prairie-du-Chien, à l’âge de dix-sept ans, elle alla, peu de temps après, demeurer à la Baie-Verte, où elle épousa le capitaine Alex. S. Hooe, un officier de la garnison, gradué de West- Point, où il avait fait son éducation militaire en même temps que Jefferson Davis. Le capitaine Hooe perdit un bras dans l’une des batailles de la guerre du Mexique, et mourut des suites de sa blessure, à Bâton-Rouge, Louisiane, dix-sept mois plus tard, au mois de décembre 1847. La bravoure dont il fit preuve dans ce combat lui avait mérité legradede major.
A la mort de son père, Mme Hooe fut nommée exécutrice testamentaire, et eile dut consacrer plusieurs années à des procès qui ne lui rapportèrentrien. Elle demeure aujourd'hui à Washington, D. C. et est mère de plusieurs enfants. Bon ton, douceur de manières, intelligence d'élite, vertus de la femme chrétienne, rien n’a manqué à Mme Hooe pour la faire respecter et lui valoir d’agréables relations avec quelques-unes des familles les plus distinguées de la capitale américaine 1.
+? Nous devons à Mme Hooe une bonne partie des pièces et des renseignements contenus dans cette étude.
JOSEPH ROLETTE au
Elizabeth reçut son éducation en même temps qu'Emilie. Elle mourut de pulmonie à la Prairiedu-Chien, à l’âge de vingt-neuf ans. Henriet.e épousa le lieutenant Storer, de l’armée américaine, et s’étei gnit deux ans après son mariage à Bâton-Rouge, à l’âge de vingt et un ans.
Joseph Rolette, fils, fut aussi élevé avec soin. Sa sœur Virginie fut d’abord envoyée à Flushing, New-York, pour y recevoir son éducation, puis au couvent de la Visitation, à Georgetown, dans le district de Colombia, l'institution de ce genre le plus en vogue aux Etats-Unis. Elle mourut d’une congestion sérébrale, sur le Mississipi, à quatre-ving!s milles de la Brairie-du-Chien, à bord même du bateau qui la ramenait chez son père ; elle n’avait que seize ans. Frédéric, le plus jeune de la famille, s'éteignit en bas âge, en 1824.
Mme Rolette épousa, deux ans après la mort de son mari, M. L. H. Dousman 1. Ce dernier, employé d’abord par Rolette dans la traite, était devenu membre de la Compagnie américaine de fourrures. Dousman prit des mesures pour obtenir possession de tous les biens de Rolette, et Mme Hooe et les autres membres de la famille lui disputèrent vain'ement devant les tribunaux, pendant plusieur* années, une part de l'héritage paternel.
À Ce fut lui qui suggéra de nommer Minnesota (eaux noires) l'important Etat de ce nom.
SALOMO!N JUNEAU
Sur la rive ouest du lac Michigan s'élève la jeune et grande ville de Milwaukee-t, à travers laquelle coule la rivière de ce nom. Elle est née d’hier, et sa population compte déjà près de cent mille âmes.
Cette ville est essentiellement commerçante.
Comme plusieurs oités de l'Ouest — ce futur grenier du monde — elle fait un énorme commerce de cér:les, Elle exporte annuellement d'immenses quäatés de farine et de blé, dont le Canada reçoit sa bonne part, et elle entend rivaliser un jour avec Chicago, sous ce rapport, quoiqu'il soit probable qu’elle s’abuse. Ses expéditeurs ont à leur disposition
? Augustin Grignon dit que le nom de Milwaukeo—qui s’éorivait dans l’origine Manaouâki—provient d’une plante aromatique qui re sur l’emplacement de la vifle. De là le nom
(] -ou terre du manaouan. Suivant d’autres, Milwaukee veut dire tout simplement bonne terre.
Le
— nn az