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Vers cette époque, Juneau éprouva des pertes considérables dans les différentes entreprises commerciales qu’il dirigeait. Etranger aux roueries de la spéculation, il paya bien cher sa trop grande confiance dans certains individus, qui exploitèrent sa bonne foi. Eu quelques années, toute sa fortune passa entre les nains d’adroits fripons, qui s'étaient probablement ligués pour s'emparer de ce riche butin.
Juneau supporta courageusement sa ruine, 1l paya scrupuleusement ses créanciers et vendit ses biens
pour satisfaire leur voracité. Puis il s’éloigna de Milwaukee, l'âme pleine de regret, mais non découragé, pour aller chercher de nouveau dans la solitude, comme aux premiers jours, les moyens de donner du pain à sa famille.
Avant de suivre notre héros dans le désert, écoutons les réflexions que le rapide progrès de Milwaukee, comparé à ses humbles commencements, inspire à un historien de l’époque : «Il est très-rare, en ces temps de fièvreuse activité, que les hommes vivent assez longtemps pour voir la réalisation de leurs vues, qu'il s'agisse de tailler um domaine dans la forêt ou de fonder une ville. Mais Salomon Juneau, le premier habitant blanc de Milwaukee, est une rare et honorable exception. Aussi, lorsqu'il lui arrive de fouler les bords de cette magnifique rivière, sur lesquels il est venu planter sa tente en pleine solitude, combien de souvenirs doivent assiéger son imagination, en se reportant aux scènes de sa jeunesse ! Où sont les indigènes qui ont fait la traité avec lui? Hélas! leur histoire est devenue une «vieille histoire, » et elle excite maintenant peu d'intérêt. Ils sont disparus! Les hardis pionniers qui se groupèrent autour de sa cabane, et dont l’amitié avait été cimentée par une vie de misères et de privations mutuelles, sont aussi disparus. Il ne reste aucun vestige de la demeure du premier colon. Sur ses débris a surgi une grande et populeuse cité. Son humble gîte a été remplacé par des milliers de maisons, et la forêt qui retentissait autrefois du bruit de sa hache, voit aujourd’hui s’agiter une population active sur les lieux même où, il y a moins de quarante ans, il abattit le premier arbre pour se construire une modeste habitation. Lui aussi arrive au
terme d’une vie accidentée et utile; espérons que la fin du pionnier.sera paisible et heureuse 4.»
Juneau alla se fixer à Theresa, comté de Dodge. Il eut bientôt établi un commerce considérable de fourrures avec les Sauvages, qui lui rapporta de bons bénéfices. Ses postes de traite *’étendaient même jusqu’au territoire des Ménomonis, au nordouest de la Baiïe-Veite et au sud du lac Supérieur. |
Brisé par l’âge, les fatigues et les privations, il avait manifesté depuis quelques années le désir d’aller passer le reste de ses jours à Milwaukee. Mais l’activité de son esprit, triomphant des défaillances de la nature, lui faisait différer ce projet, qu’il aimait à caresser au milieu de ses longues et pénibles courses.
En 1856, Juneau se rendit à Cincinnati comme l’un des délégués du Wisconsin * la convention du parti démocrate, qui choisit M. “Anan comme candidat à la présidence des ”ts- , en Opposition au général Frémont. L'éle ” : : ‘'sntielleeut lieu dans l’automne, et se t , iriomphe de M. Buchanan.
Juneau se trouvait à Shaouano, à l’époque de la votation, au mois de novembre. Comme il tenait à faire acte de bon citoyen et à soutenir de son vote le candidat démocrate, il dut faire douze milles dans une mauvaise voiture, par des chemins affreux et une pluie battante, pour aller déposer son bulletin.
Il revint à son établissement transi de froid et
À JVisconsin and its resources,by James S. Ritchie, p. 100.
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mouillé jusqu’aux os. De ce jour la fièvre s’'empara de lui et ne le quitta plus. Le lendemain, eut lieu le paiement des Sauvages, et l'attention qu’il porta à cette affaire lui donna le coup fatal.
Le treize novembre, Juneau se leva de bonne heure et dit à l’un de ses compagnons: « J'espère être bientôt à Milwaukee ; je serai heureux de revoir cette ville, car je re pense pas y avoir un seul ennemi. » Quelques ins ants après il fut pris d’une grande faiblesse. Deux médecins furent mandés immédiatement, mais leurs secours furent inutiles. La mort devait l'emporter sur la science et l'amitié. Vers quatre heures de l’après-midi il reçut les secours de la religion. Un missionnaire lui ayant administré les derniers sacrements, le mourant sembla mieux. Sa raison, qui ne l'avait pas abandonné un instant, devint plus active que jamais, et il profita de ses derniers moments pour dicter une lettre d'amour et d'adieu à ses enfants. Après cet acte de tendresse paternelle, il regarda en face son fidèle compagnon, M. Beall, et lui dit avec l’accent de la véritable douleur : « Il m'est pénible de mourir ici... ; j'avais toujours espéré d’être inhumé à Milwaukee.» Puis se croisant les bras sur la poitrine et poussart un profond soupir, il murmura ces mots: «Ma femme! je vais te rejoindre.» Ce furent ses dernières paroles. A deux heures et demie du matin il n’était plus.
Mnie Juneau l'avait précédé d’un an dans Ja tombe. Elle était morte à Milwaukee, le dix-neuf novembre 1855, à l’âge de cinquante et un‘ans. Sa mort avait profondément affecté son époux, car elle avait été pour lui une compagne fidèle et dévouée. Elle avait fait le bonheur de son existence pendant plus de trente ans.
Ainsi, dit M. S. W. Beall, ancien lieutenant-gouverneur du Missouri, et ami intime de Juneau, mourut un homme bon et juste. Tous ceux qui l'ont connu l'ont aimé. Il n’a peut-être jamais existé, sur ce continent, de traiteur pour qui les Sauvages aient eu un plus grand respect. Le hideux guerrier, à la démarche hautaine, à la face nôircie, et la Sauvagesse soumic:® et silencieuse, s’empressèrent de venir contempler une dernière fois les traits de leur ami, donnant des marques de la plus profonde douleur. Les chefs enjoignirent à leurs braves, dans un conseil solennel, d'assister à ses funérailles. «Jamais —dit Augustin Grignon—je n’avais encore entendu parler de semblable chose.»
Parmi les actes de tendre attachement de ia part de ces Sauvages, on raconte que Juneau avait à peine fermé les yeux, qu’une vieille Sauvagesse, femme d’un chef, vint s’agenouiller près de son lit. Elle lui prit les mains en pleurant çt en priant tout bas, puis écartant le suaire qui cachait une face aimée, elle y imprima plusieurs baisers, et s’en retourna aussi silencieusement qu’elle était entrée. Une autre coupa une mèche de ses cheveux, qu’elle remit à M. Beall en le priant de la faire tenir à ses enfants. Ces deux femmes étaient catholiques.
Les Sauvages choisirent eux-mêmes le lieu de sépulture de Juneau, et ses funérailles furent célébrées avec une pompe d’un cachet tout particulier. La multitude qui conduisit ses restes au champ de repos présentait un aspect réellement imposant.
En tête s’avançaient les prêtres célébrants, suivis d'un chœur formé de Sauvages, qui chantaïent des hymnes funèbres, dont les graves et solennels accents étaient répétés au loin par les échos. Venait
après la dépouille mortelie du regretté, traiteur, portée par dix personnes, dont quatre blancs et six Indiens : Osh Kosh, Karrû, Lancet, Cesperial et deux autres. A la suite défilaient sur un long parcours les blancs du poste, puis les Sauvages et leurs femmes, deux de front, au nombre de six à sept cents ; leur démarche lente et recueillie trahissait les sentiments de tristesse qui les dominaient.
L'éloge funèbre du défunt fut prononcé en anglais dans des termes bien sentis, puis traduit par l’interprète des Sauvages, au milieu d’un profond silence. Si les indigènes affectent l’impassibilité dans les plus cruelles douleurs et croient les larmes indignes d’un homme, leur muette douïeur en présence de la tombe de leur protecteur, de 1eur meilleur ami, n’en était pas moins expressive. Leurs femmes, n'étant pas tenues de comprimer leurs émotions, donnaient libre cours à leurs sanglots. Tout cela formait un aspect nouveau, étrange peut-être, mais qui ne laissait pas que d’être touchant. |
Saloraon Juneau, écrivait M. Beall, dort sur une éminence qui domine la maison de l’agence des Sauvages, et le terrain consacré à la sépulture des Peaux-Rouges. De cette élévation, on peut voir le loup quand il fuit dans les gorges désertes des collines éloignées, et les terrains de chasse que Juneau a visités pour la première fois, il y a bien des années.
Salomon Juneau avait exprimé le désir d’être enterré à Milwaukee, dans la ville qu’il avait fondée et qu’il avait tant aimée. Ses anciens concitoyens respectèrent ce désir et prirent des mesures pour
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que la translation de ses restes se fit avec tout l'éclat possible,
La cérémonie funèbre eut lieu un an après sa mort, et fut célébrée avec une touchante solennité, qui fait le plus grand honneur à la population reconnaissante de cette ville. Il est facile de juger du succès de cette imposante démonstration par le compte-rendu suivant du Daily Wisconsin, journal publié à Milwaukee :
«Jamais le soleil n’éclaira une plus belle journée que celle du vingt-huit novembre, choisie pour célébrer les obsèques de feu Salomon Juneau. La matinée fut magnifique, et le milieu du jour sembla briller d’un éclat encore plus grand.
«À la vue de la grande démonstration dont nous avons été témoins, on ne pouvait s'empêcher de remarquer le changement qui s’est opéré dans la cité, depuis trente-huit ans, époque de l’arrivée de Salomon Juneau dans l'Ouest. Alors cétait un désert, occupé seulement par des Sauvages; aujourd'hui une cité magnifique a surgi comme par enchantement, et dix mille personnes vont conduire à sa dernière demeure le pionnier de notre cité. Les réflexions que fait naître un pareil spectacle portent un cachet de grandeur extraordinaire. Nous y voyons une belle preuve du génie de notre civilisation, et du profond respect des Américains pour les fondateurs de leurs villes.
« Le cortége funèbre se forma ponctuellement à dix heures, ce matin, dans la rue Principale, entre les rues Wisconsin et Oneida, puis défila dans l’ordre suivant : Le général Grant et son état-major; les Gardes légers de Milwaukec, précédés de la mnsique du North Vy:5tern,; les Gardes de l’Union üe Mil-