‹ Les Canadiens de l'Ouest [microforme]Chapitre 3 sur 49 · LES · texte numérisé non relu

LES

Les nombreux mémoires ? publiés par la Société historique de Wisconsin sur l’époque primitive du Nord-Ouest, renferment, entre autres choses, une relation très-intéressante, remplie d'épisodes curieux et émouvants, sous le titre : « Souvenirs d’Augustin Grignon. »

Ce récit embrasse une période de soixante et douze ans. L'auteur s’adonna, pendant plusieurs années, à la traite des pelleteries, qui lui valut une honnête aisance, puis il se retira à la Butte-des-Morts, dans l'Etat de Wisconsin, où il s’est éteint à un âge très-

! Collections of the State Historical Society of Wisconsin. Sept volumes in 80.

avancé. C’est là que M. Lyman C. Draper, auteur de plusieurs ouvrages historiques, a été recueillir des lèvres même du capitaine Grignon, alors presque octogénaire, ces précieuses réminiscences. qui, sans lui, eussent été perdues pour l’histoire.

Cette visite de M. Draper date de 1857. Augustin Grignon jouissait à cette époque, malgré les glaces de l’âge, d’une santé encore robuste ; sa mémoire était d’une rare fidélité ; et à des habitudes simples, il joignaiïit des manières agréables et polies, partageant ses loisirs entre la lecture et les plaisirs de la pêche et de la chasse 1.

Le mémoire de Grignon comprend une centaine de pages, et a le grand mérite de mettre en lumière des hommes et des faits ignorés, souvent de beaucoup d'importance. Les personnages qu’il met en scène sont presque tous de ces Canadiens, que l’appât du gain ou la passion des aventures poussaient alors en grand nombre vers les régions inexplorées de l'Ouest. Plusieurs ne méritent pas assurément l’oubli qui leur semble réservé, mais aucun n’a plus de titres à nos sympathies et à notre admiration que Charles de Langlade : car ce dernier a été non-seulement l’un des premiers piouniers de l'Ouest, mais aussi l’un des plus courageux défenseurs de la cause française au Canada.

Grignon tient la plupart des faits qu’il raconte de la bouche même de ce héros canadien, son illustre aieul, ce qui leur donne un intérêt peu ordinaire. On pourrait, il est vrai, mettre en doute l’impartialité de son récit, s’il n’était prouvé que Langlade a plutôt

? Augustin Grignon vivait encore en 1859, et il était alors le

lus ancien habitant de Wisconsin. La Société historique de

’Etat a fait peindre son portrait par Brookes, artiste de Mi waukee, pour en orner sa galerie de peinture.

amoindri que surfait l'importance du rôle qu'il a joué.

Nous avons pu compléter et’ corriger le mémoire de Grignon sous plus d’un rapport ?, et nous nous estimerons heureux d’avoir contribué à restituer à l'histoire un nom, qui, pour avoir été longtemps ignoré, n’en est pas moins glorieux.

La famille Langlade ?, d’abord connue sous le nom de Mouet de Moras, est originaire de Castel Sarrasin, dans la Basse-Guyenne, France. Pierre Mouet, seigneur de l'ile de Moras, enseigne dans une compagnie du régiment de Carignan, vint s’établir en 1668 aux Trois-Rivières. Il eut de son mariage avec Marie Toupin sept fils et deux filles : Pierre, Jacques, René, Louis, surnommé de la Borde, Michel, Joseph, Marie- Magdeleine et Thérèse. Il s’éteignit aux Trois-Rivières en 1708.

L’ainé, Pierre, «fils de noble homme »—comme il est dit aux registres des Trois-Rivières—était enseigne dans les troupes de la marine. Il’ épousa Elizabeth Jutras, qui lui donna plusieurs enfants: Marie, Françoise, Marie-Josette, Jean-Baptiste, Marie-Marguerite, Didace, Augustin et Isabelle. Son frère,

? Ce travail nous a surtout été facilité par une copie des registres français de la mission de St. Ignace de Michillimakinac —1695-1763—-qui nous a été communiquée par M. l’abbéTanguay, auteur du Dictionnaire Généalogique des Familles Canadiennes. Ces précieux documents ont été copiés d’une manière très-fidèlo par l'abbé M.E.Jacker, missionnaire de St. Ignace, Michigan.

? La famille Lenglede semble s’être perpétuée en France ainsi quo celle de M. Du Pin des Essarts, du Cte ‘de Lavour, de M. do Linière. Originaire de Guyenne, elle porte: d'azur à deux barbeaux nageants d'argent, l’un sur l'autre. Son chef actuel est M. de Langlade, au château de Greusses, Tarn. Grandes Familles de France, par l'abbé Daniel.

à LES CANADIENS DE L'OUEST

Michel, devint «capitaine des troupes » ; il se maria, en 1726, à Catherine Des Jourdy, fille du commandant des Trois-Rivières, et mourut d’apoplexie, en 1757, à l’âge desoixante-dix-huit ans. Thérèse Mouetde Moras s’allia, en 1715, à Mirhel Trottier, dit sieur de Beaubien, seigneur de la Rivière-du-Loup.

Augustin Mouet de Moras naquit aux Trois-Rivières, au mois de septembre 1703 1. Le mémoire de Grignon ? fait erreur en affirmant qu’il est né en France, qu'il y servit dans la marine et qu'il vint chercher fortune plus tard au Canada. Le premier il porta le surnom de sieur de Langlade ÿ, qui resta ensuite attaché à la famille, dont il devint le chef. |

En 1727, il se forma une compagnie pour traiter avec les Sioux et autres tribus de l'Ouest sous le nom de Compagnie des Sioux, et ce fut probablement vers cette époque qu’Augustin de Langlade alla se fixer à Mackinac ou Michillimakinac #, pour faire le commerce des pelleteries. |

Ce fort, situé sur la décharge du lac Michigan dans le lac Huron, était l’entrepôt des postes du nord de même que Détroit était l’entrepôt des postes du sud. Les Sauvages qui venaient faire la traite à ce poste

4 Voir Dictionnaire Généalogique des Familles Canadiennes, par l'abbé Tanguay, vol. I, p. 447.

2 Seventy-two years’ Recollections of Wisconsin.

3 Le nom d’Augustin de Langlade est écrit dans les registres d Michillimakinac avec les variantessuivantes : M. d'Englade, M. d’Anglade, M. de l’Anglade, M. Lenglane, M. Ve ouet de l’Anglade, M. Augustin Mouet, M. Augustin de Langlade,

Messire an daploe de l’Anglade, Messire Augustin Moras fe sr. LCR ugustin de Langlade signait invariablement LaN- GLADE.

# Voici les variantes de ce nomsauvage: Michillimakinaoua, Michillimakinac, Michilimakenac, Michilimakina, Michilimakinaouak, Michilimaquina, Miscilemackina, Miselimackinack, Misilemakinak, Missilimakina, Missilimakinac, Missilimakinak, Missilimaquina, Missilimaquinar,

étaient les Sauteux et les Outaouais, et il pouvait en

sortir, année commune, six à sept cents paquets de pelleteries. Le commandant du poste recevait trois mille francs par an, monnaie de l’époque, le commandant en second deux mille francs, et l'interprète six cents francs.

Augustin de Langlade fit un commerce considérable de fourrures, et il obtint dans ce but, conformément aux ordonnances, une permission du gouvernement français. Peu de temps après son arrivée à Michillimakinac, il épousa Domitilde, veuve de Daniel Villeneuve, sœur du chef principal des Outaouais, le roi Nissaouâquet—les registres du poste disent «Nissaouakouad»—que les Canadiens appelaient La Fourche, et cette alliance ne contribua pas peu à lui donner beaucoup d'influence sur cette nombreuse tribu.

Madame Langlade avait eu plusieurs enfants de son union avec Daniel Villeneuve : Daniel, Anne, Marie-Louise-Thérèse, Jean-Baptiste, Agaïhe, Constant, Stanislas. Daniel naquit au mois de septembre 1712; Anne épousa d’abord Antoine Guillory, puis un nommé B. Blondeau en 1745; Marie-Louise-Thérèse se maria à l’âge de seize ans, le deux octobre 1736, à Claude Germain Gautier de Vierville; Aga the, née au mois de février 1724, épousa en premières noces M. Souligny, un homme sévère et cruel, puis Amable Grignon, et mourut à la Baie-Verte, à un âge très-avancé, sans laisser d'enfants. Le mémoire de Grignon affirme à tort que ces enfants étaient issus du mariage d’Augustin de Langlade et de Madame Villeneuve.

Charles Michel de Langlade naquit à Michillimakinac au commencement du mois de mai ?729- et

non1724—comme dit le mémoire de Grignon, et il fut baptisé le neuf de ce mois Quoique parfaitement isolé de la civilisation, le jeune Langlade put acquérir cependant Adl’autres connaissances que celles que l’on acquiert dans la loge du Sauvage. Un successeur du P. Marquette—probablement le P. du Jaunay ?—lui donna des leçons et commença son éducation.

S'il ne fut pas donné à Langlade de compléter son instruction, il put, du moins, débuter de bonne heure dans le dur métier de la guerre. Une circonstance assez singulière lüi fournit l’occasion d'assister à un engagement sérieux, à un âge où le bruit des armes n'inspire-d’ordinaire que de l’effroi.

Vers 1736, la tribu des Outaouais se trouvait aux prises avec une peuplade sauvage alliée aux Anglais. Deux fois, ses «jeunes gens » avaient été assaillir une bourgade ennemie, et deux fois ils avaient été repoussés. Le commandant français de Michillimakinac les sollicitait vainement de renouveler l'attaque :ils s’y refusaient obstinément. Cependant, le grand chef La Fourche crut voir dans un songe que l'ennemi serait mis en déroute si le jeune Langlade accompagnaît l’expédition. Or, les songes jouent un grand rôle chez les Sauvages et sont la base de toutes leurs superstitions ; ils sont des ordres irrévocables qu'il n’est pas permis de mépriser, et ils règlent pour eux la pèche, la chasse, les danses, les jeux et la guerre 2.

À Les pères jésuites du Jaunay-et C. G. Coquar étaient les missionnaires de Michillimakinac à cette époque:

* Telle était l'importance qu’on attachait aux songes, qu’une fête avait 6t6 instituée pour fournir une ample satisfaction à tous les rêveurs. La fête des songes ou, suivant l'expression des Iroquois, lo s'enversement de la cervelle, était une espèce de bacchonale, pendant laquelle on se livrait aux plus étranges folies ; chaque acteur dans là scène, s'étant déguisé d’une manière ridi:

Les Outaouais firent alors de vives instances auprès d'Augustin de Langlade rour obtenir que son fils les accompagnât à la guerre. Langlade céda finalement à leur pressante demande, mais, comme autrefois le chevalier Ba7ard, le jeune héros dut s'engager à ne jamais le déshonorer dans le «train des armes».

Pleins d’une nouvelle confiance, les Outaouais s’élancèrent avec ardeur à l’attaque du village ennemi, dont ilss’emparèrent en faisant entendre leur terrible cri de guerre. Bien des chevelures furent scalpées et vinrent orner les huttes des vainqueurs.

Cet enfant était évidemment protégé par quelque puissant manitou ; aussi les Outaouais ne levaient la hache de guerre dans la suite que lorsqu'ils étaient accompagnés de celui que protégeaient les esprits. Ce fait explique l'influence remarquable qu'il prit tout d’abord sur cette tribu, toujours si fidèle à la cause française.

Le mémoire de Grignon dit que Augustin et Charles de Langlade émigrèrent vers 1745 de Michillimakinac à la Baïe des Puants !, connue aujour-

d’hui sous le nom moins prosaïque de la Baïe-Verte. Cela nous paraît douteux, car les registres de Michil-

cule, courait de cabane en cabane, bouleversant et renversant tout, sans que personne n’osût s'opposer à ses extravagances. À la tin de la fête, les dommages étaient réparés, et un festin annonçait le retour à la vie ordinaire.—Cours d'histoire du Canada par l'abbé Ferland, vol. I, p. 100.

1 La Relation des Jésuites de 1648 dit que les Sauvages qui habitent cette baie sont sphels Puants, ‘ non pas à raison d’aucune mauvaise odeur qui leur soit particulière, mais à cause qu’ils se disent être venus des côtes d’une mer fort éloignée vers le septentrion, dont l’eau étant salée, ils se nomment les peuples de l’eau puante.”

limakinac semblent faire croire que les Langlade ne quittèrent ce poste qu'en 1763. Il est fort possible, cependant, qu'ils aient demeuré, par intervalles, à la Baie-Verte, avant 1745 et depuis cette date, dans le but de faire la traite avec les indigènes.

Si l’on en croit le mémoire de Grignon, les Langlade s’établirent les premiers sur les bords de la rivière aux Renards, et devinrent ainsi les principaux propriétaires du sol avoisinant, alors couvert de noires forêts, qui s’étendaient à perte de vue. Autour d’eux vinrent s'établir de Souligny, un chef sauvage Menomoni, que les Canadiens appelaient M. Caron, et quelques Métis. Tel fut le berceau de l'Etat du Wisconsin, tel fut le premier mouvement civilisateur dans ces bois. solitaires.

Les nouveaux colons furent assez bien accueillis par les Sauvages. Seule, la tribu commandée par un chef du nom de Tepakénéni, qui demeurait à quelques milles plus loin, là même où s’élève aujourd’hui le village de Marinette ou Menomoni, menaçait quelquefois de s'emparer des magasins de Langlade, afin de se faire donner des présents. Mais ce dernier se contentait de répondre à ceux qui proféraient des menaces : « Mes amis, si vous êtes venus ici pour nous combattre, allons nous mesurer sur la prairie de l’autre côté de la rivière, où nous pourrons vous donner tout à l’aise cet amusement.» Les Sauvages qui connaissaient la valeur de Langlade, se gardaient bien de relever le gant,

Ce même Tepakénéni eut une querelle quelque temps après avec un traiteur du nom deSt. Germain, à l'embouchure de la rivière Menomoni, et le poignarda mortellement. Ce crime ne resta pas impuni. Au retour d’un voyage dans le haut du Mississipi, 11

eut un différend avec un Indien qui, à bout d'arguments, lui logea froidement une balle dans la tête.

Vers ce temps-là, un' forgeron du nom de Amiot, d’origine française, vint se fixer à la Baïe-Verte, pour y exercer son Inétier. Un Indien nommé Ishquaketa lui ayant donné un jour une hache à réparer, vint peu de temps après réclamer son outil, en offrant à Amiot, selon la coutume, une peau pour prix de son travail.: Ce dernier n'avait pas la mémoire très-fidèle, paraît-il, et il nia que le Sauvage lui eûtremisune hache pour la faire réparer. L'autre riposta vivement, réclamant sa hache à grands cris. A bout de patience, Amiot le saisit par le cou et le brûla affreusement avec ses tenailles encore toutes rouges. L’Indien, fou de rage, lui asséna à son tour un coup de hache qui l’étendit sans connaissance.

Le Sauvage se rendità l'instant chez Langlade pour lui avouer l’acte de vengeance terrible auquel il s'était porté :-J’ai tué le forgeron, lui dit-il.—Pourquoi astu fait cela ? répondit Langlade.—Pourquoi ? Regarde donc comme il m'a brûlé. J’ai frappé pour me défendre.

Langlade courut auprès d’Amiot pour le secourir, s’il était encore temps. A son arrivée, le malheureux forgeron respirait encore, mais il était blessé à la tête. d'une.manière affreuse. Langlade le fit transporter dans la maïson qu’il habitait, où il le confia aux soins d’une Indienne qui exerçait la médecine.

Amiot recouvra rapidement ses forces, et son rétablissement était certain, lorsqu'un jour un frère du cruel Tepakénéni, réussit à s’introduire dans sa chambre. En entrant dans l’appartement, l’Indien s’avança vers Amiot et lui donna un coup de couteau qui mit fin à ses jours. L'’Indienne lui ayant

demandé la raison de son crime, il répondit qu’il avait pris en pitié l’infortuné forgeron et qu'il avait voulu mettre un terme à ses souffrances.

Les habitants de la Baie-Verte ne virent pas lo chose du même œil, et ils lui auraient sur le chamrg fait expier son crime, si, prévoyant le sort qui l’atten dait, il ne se fut enfui dans quelque région éloignée Le meurtrier laissa le calme se faire dans les esprits et il revint à la Baïe-Verte, où il périt peu de temps après dans une rixe causée par la boisson. Fait singulier, son assassin fut presque en même temps mortellement frappé par le couteau d’un autre Indien

Nouvelle et terrible application de cette parole du livre de la Sagesse : Quiconque répandra le sang, son sang sera répandu.

Le document suivant consigné dans les registres de Michillimakinac fait voir que Langlade était cadet dans les troupes à cette époque : « Aujourd'hui, samedi saint, vingt-huitième jour du mois de Mars de l’année mil sept cent cinquante, j’ay baptisé solennellement dans l’église de cette mission, Charles, jeune homme, âgé d'environ dix-huit ans, esclave de M. René Bourassa, suffisamment instruit et désirant le saint baptème. Le parrain a été le sieur Charles Langlade, cadet dans les troupes, et la marraine, Mlle Bourassa. Fait à Michillimakinac, l’an et jour que dessus. P. du Jaunay, missionnaire de la Compagnie de Jésus,»

HI

Tandis que Charles Ge Langlade “établissait son influence sur les Sauvages, les événements se compliquaient au Canada.

De graves difficultés s'étaient élevées entre la

France et l'Angleterre dans l'Acadie et la vallée de l'Ohio, au sujet de la délimitation des frontières ; il y avait même déjà eu quelques rencontres sanglantes dans les bois, quoique l’on fût encore en paix, et il était évident qne de part.et d'autre on saisirait la première occasion d'en venir aux mains. Aussi l’assassinat d’un oMcier français, M. de Jumonville, envoyé en parlementaire auprès de Washington, à la tête d’une trentaine de soldats, pour sommer les Anglais d'évacuer les retranchements qu’ils venaient d'élever dans la vallée de l’Ohio, fut le signal de cette longue et terrible guerre de Sept Ans, qui devait mettre le feu aux deux mondes, et avoir des conséquences si désastreuses pour la France.

Vaudreuil, gouverneur de la colonie, prit les mesures nécessaires pour tenir tête à l'ennemi, et s’empressa d'envoyer les troupes régulières et les milices canadiennes. Les Sauvages du Nord-Ouest, joints aux coureurs de bois, si nombreux à cette époque, pouvaient fournir un contingent précieux, et il n’hésita pas d'en confier le commandement à Charles de Langlade, dont les exploits étaient parvenus jusqu'à ses oreilles. Uni aux Sauvages par les liens du sang, par des habitudes communes, familier avec leurs dialectes, avec leur mode de faire la guerre, renommé pour sa bravoure et son habileté, jouissant d’une autorité incontestable, Langlade était bien l’homme de la situation.

À son appel, le tomahäk fut déterré, les tribus s'armèrent avec empressement, et une foule de guerriers vinrent se rallier à l’ombre du drapeau français. On remarquait à la tête de ces bandes plusieurs chefs célèbres, entre autres, croit-on, le fameux Pontiac, qui devait s'illustrer quelques an.

nées plus tard par sa conjuration contre les An glais.

Après avoir organisé ses forces. Langlade reçut ordre de se diriger en toute hâte vers le fort Duquesne, dont le général Braddock, nouvellement arrivé d'Angleterre avec des troupes aguerries, allait tenter de s’emparer, afin de rejeter le. Français audelà de la vallée de l’Ohio. :

Langlade arriva au fort Duquesne au commence. ment de juillet 1755. Le sieur de la Pérade, envoyé avec quelques Français et Sauvages, à la découverte de l’armée ennemie, dont on épiait les moindres mouvements, annonça le huit juillet, qu’elle n’était plus qu'à une demi-journée de la’ rivière Monongahéla —le Malengueulé des Canadiens—et qu’elle s’avançait sur trois colonnes. A cette nouvelle, le commandant du fort Duquesne décida de s’opposer à la marche de l'ennemi, et de Beaujeu organisa dans ce dessein un corps d'environ deux cent cinquante Français et de six cent cinquante Sauvages.

Parti du fort, le neuf juillet, à huit heures du ma tin, Beaujeu se trouva à midi et demi en présence des Anglais, au moment même où ils faisaient halte sur la rive sud de la Monongahéla pour prendre leur diner !, Les Français et les Sauvages n'avaient pas été aperçus par l’ennemi, et ils s'embusquèrent dans des ravins et des bois épais qui formaient une cein ture infranchissable sur la rive opposée.

Langlade comprenant tout l'avantage de la posi tion, se rendit auprès de Beaujeu pouf le presser d'engager l’action ; mais le commandant français sem-

: | do ML de Gotlefroy, conservée ans avottives de le puarre à ais

“ Le parti de M. de Beaujeu avança pour frapper, environ à trois lieues et demy du fort Duquesne, où les ennemys étaient à dîner.”

bla faire la sourde oreille. Langlade réunit alors les chefs sauvages, leur fit voir l’importance d'attaquer à l’instant les Anglais, et leur conseilla d’aller demander l’ordre pour comnencer Ja bataille. Lui. même fit une seconde démarche auprès du commandant français, et insista énergiquement sur la nécessité d'attaquer immédiatement l'ennemi. «Si l’on veut se battre», lui dit.il, « il faut le faire tandis que les Anglais, ne soupçonnant pas le péril, ont mis leurs armes de côté, ou lorsqu'ils passeront à gué la rivière, car ils sont trop supérieurs en nombre pour pouvoir leur résister en rase campagne.»

Beaujeu mettant enfin terme à ses hésitations, commanda l'attaque. L'action commença vigoureusement et prit l’armée de Braddock par surprise. Chefs et soldats coururent aux armes avec tant de précipitation, que beaucoup des officiers avaient encore leur serviette sur la poitrine lorsqu'on les trouva parmi les morts. Comme ils occupaient un terrain moins élevé que les Français, ils tirèrent bien au-dessus de leurs têtes et ne purent en atteindre qu’un petit nombre. Ceux-ci, cachés pour la plupart derrière les arbres, étaient pour ainsi dire invisibles, et ils répondaient au feu ennemi par une terrible fusillade qui semait la mort et la consternation dans Jes bataillons an glais.

Après une résistance de quelques heures, les sol dats de Braddock prirent la fuite, et les Canadiens et les Sauvages les chargèrent à coups de haches, les forçant de se jeter dans les eaux de la Monongahéla, où beaucoup se noyèrent.

Cette journée fut désastreuse pour les Anglais. Braddock, qui avait voulu faire la guerre à l’européenne, au milieu des bois de l'Ohio, et n’avait pris

conseil de personne, paya son imprudence ds sa vie et de la perte de la plus grande partie de son armée. Plusieurs centaines de soldats et nombre d'offciers jonchèrent de leurs cadavres le champ de bataille, et un butin immense tomba entre les mains des Français. Sans les milices de la Virginie, commandées par Washington, qui protégèrent la retraite des débris de l’armée anglaise, ou plutôt si les Sauvages ne s'étaient pas amusés à piller après la victoire, il ne serait peut-être pas resté un seul soldat pour porter la nouvelle de cette défaite.

Les Français perdirent moins de trente hommes, et la plupart ne furént pas tués par les balles anglaises, mais par les arbres qui étaient tombés sous les boulets. Cette victoire fut d’autant plus éclac: que les Français n’avaient eu que des troupes inff res à opposer à l’armée de Braddock, forte d'au moins deux mille hommes; c’est ce qui faisait dire à Washington: «Nous avons été battus, honteusement battus par une poignée de Français. »

Après la déroute des Anglais, Langlade prit des mesures énergiques pour empêcher les Sauvages de s'emparer des approvisionnements d’eau-de-vie ; car, une fois sous l'influence de l’ivresse, ils pouvaient se porter à des excès qui eussent terni l'éclat d’une aussi belle journée. Frustrés dans leur attente, les Sauvages se mirent alors à la recherche des cadavres anglais gisant par centaines sur la rive ensanglantée. Plusieurs des officiers portaient de riches uniformes, et ils les dépouillèrent de tous les objets de valeur qu’ils avaient sur eux.

Plusieurs Canadiens prirent aussi part au combat sons le commandement de Langlade, entre autres,son beau-frère, Souligny, son neveu, Gautier de Vierville,

Pierre Queret, La Choisie (?), La Fortune, Amabhle de Gere (?), Philippe de Rocheblave et Louis Charles Hamelin.. Tous méritèrent les félicitations de leur chef par leur brave conduite. |

Les Sauvages ne furent pas seuls à vouloir se partager les dépouilles des vaincus. La Choisie ayant trouvé sur le champ de bataille le cad::vre d’un officier anglais revêtu d’un bel uniforme, Philippe de Rocheblave prétendit l’avoir aperçu au même moment. Le premier s’empara de la bourse bien garnie de l'officier, mais l’autre maintint hautement qu’il y avait également droit, et ils se séparèrent après avoir échangé plus d’une parole amère.

Quoi qu'il en soit, La Choisie fut assassiné dans la nuit qui suivit ce différend, et on ne retrouva point sur lui la bourse en question. On attribua tout naturellement à Rocheblave la fin tragique de La Choisie, mais on ne put établir sa culpabilité.

Rocheblave était l’onclé de Pierre de Rocheblave, qui devint l’un des membres les plus importants de la Compagnie du Nord-Ouest, et siégea dans l’ancienne assemblée législative de Québec.

On ne saurait trouver beaucoup des détails qu’on vient de lire dans les écrivains qui ont raconté la bataille de la Monongahéla. Ils ne sont consignés ni dans l’histoire si élaborée de l’expédition de Braddock par Winthrop Sarjent ?, ni äars les relations officielles, recueillies aux archives du ministère de la guerre à Paris.

| 1 History of Braddock’s Expedition.

16 LES CANADIENS bb L'ouesTr

On pourra être surpris du rôle décisif de Langlade à cette bataille, l’une des plus remarquables dans l’histoire américaine; mais les preuves nombreuses qu'il a données de son génie militaire, les services analogues qu’il eût pu rendre quelques années plus tard au siége de Québec, si on eût écouté ses pressants avis, comme On le verra plus loin, font voir qu’il n’est pas impossible que le mérite de cette victoire lui revienne de plein droit.

Du reste, Langlade n’est pas seul à affirmer qu’il y eût pris une part importante. Un général et deux officiers anglais ont formellement déclaré, quelques années après, que Langlade peut réclamer seul l’hor. neur de cet éclatant triomphe.

M. Anbury, officier dans l’armée du général Burgoyne, écrivait en 1777, des bords du lac Champlain : «Nous attendons les Outaouais... Ils sont commandés par M. de Saint-Luc et M. de Langlade, tous deux partisans zélés de la cause françaisi. dans la dernière guerre ; le dernier est celui qui, à «a téte de la nation qu’il commandait, défit le général Braddock 1. »

Burgoyne s’exprime d’une manière non moins positive, dans une lettre à lord George Germain, en date de Skenefborough, le onze juillet 1777: —ude suis informé, dit-il, que les Outaouais et autres tribus, qui sont à deux jours de marche, sont braves et fidèles, et qu'ils pratiquent la guerre et non ie pillage. Ils sont sous les ordres d’un M. Saint-Luc, Canadien Ge mérite et l’un des meilleurs partisans de la cause française durant la dernière guerre, et d’un M. Langlade, celui-là méme qui projeta et exécuta avec ces peuplades la défaite de Braddock 2. »

1 Journey in the interior of North Americe, vol, I, p. 315, : 2 À State on the Expedition j'rom Canada, p. 10.

On remarquera que ces deux passages ont été écrits plusieurs jours avant l’arrivée de Lauglade au camp de Burgoyne, et qu’on ne saurait en conséquence l’accuser de les avoir inspirés. Burgoyne et Anbury signalent la partdécisive que Langlade auraiteue dans la victoire de la Monongahéla, comme un fait pleinement reconnu parmi les militaires anglais, à une époque où il était comparativement facile d’être bien renseigné sur le rôle de chacun dans la dernière guerre.

Pouchot, l’un des officiers les plus remarqusbles de l’armér française au Canada, dit que la bataille de la Monongahéla «est l’action la plus vive et la plus glorieuse où se soient trouvés les Sauvages, à qui on peut en attribuer la gloire par la sûreté de leur feu 1.» Si les Sauvages ont surtout contribué à faire remporter cette brillante victoire aux troupes françaises, ne peut-on pas attribuer une bonne partie du succès à leur principal commandant, Langlade ?

Le capitaine de Peyster, qui demeura à Michillimakinac de 1774 à 1779, parle de Langlade comme « d’un officier français qui fut la cause principale de la défaite de Braddock 2. »

Il n’est que juste de faire observer au sujet de Beaujeu, que les autres récits de la bataille de la Monongahéla lui attribuent une part beaucoup plus importante dans le succès de cette journée que le mémoire de Grignon, corroboré jusqu’à un certain point par les témoignages de Burgoyne, Anbury et de Peyster. |

Suivant la Relation depuis le départ des troupes de Québec jusqu’au trente du mois de septembre 1755 5,

1 Mémoires sur la dernière guerre de l'Amérique Septentrionale. * Miscellanies by an officer.

5 Cette relation est conservée au ministère de la guêrre, à aris. :

Beaujeu aurait eu à combattre, avant son départ du fort Duquesne pour aller rencontrer l’armée de Brad dock, les craintes des Sauvages, qui hésitaient à mar cher contre un ennemi supérieur en uombre, et illes aurait décidés à le suivre par ces belles et énergi ques paroles : «Jé suis déterminé à aller au devant des ennemis : quoi, laisseriez-vous votre père aller seul ? Je suis sûr de les vaincre!»

Le matin du combat, selon la même autorité, il se serait préparé à la mort par la communion avec une partie de ses soldais, et ii aurait fait preuve de courage et d’'habileté, en ne perdant pas un instant pour commencer l’attaque, mais il devait tomber mortellement frappé aux premières décharges de l’ennemi.

Une autre Relation du combat du neufjuillet 1755 ?, fait le plus grand éloge de la conduite de Beaujeu et Dumas dans cette bataille: «M. de Beaujeu fit l'attaque avec tant de vivacité que les ennemis qui nous attendaient dans le meilleur ordre du monde en parurent étonnés, mais leur artillerie chargée à cartouche ayant commencé à faire feu, notre trarine fut ébranlée à son tour. Les Sauvages aussi, épouvantés par le bruit du canon plutôt que par le mal qu'ils pouvaient faire, commençaient à perdre leur terrain. Lorsque M. de Beaujeu fut tué, M. Dumas s’appliqua aussitôt à ranimer son détachement: il ordonna aux officiers qui conduisaient les Sauvages de s'étendre sur les ailes pour prendre l’ennemi en flanc, dans le temps que lui, monsieur de Lignery, et les autres officiers qui étaient à la tête des Français attaquaient de front. Cet ordre fat exécuté si promptement que les ennemis qui poussaient déjà leurs cris de Vive le Roi ! ne furent plus occupés que dese bien 3 Archives du ministère de la guerre à Paris.

défendre. Le combat fut opiniâtre de part et d’autre, et le succès longtemps douteux, mais enfin l’ennemi plia. La déroute futcomplète .…. Un tel succès que l’on n’avait pas lieu de se promettre, vu l'inégalité des forces, est le fruit de l'expérience de M. Dumas et de l’activité et de la valeur des officiers qu'il avait sous ses ordres. »

D'autres récits abondent dans le même sens. Quoi qu'il en soit, il semble certain que, sans vouloir dérober à Beaujeu et à Dumas la gloire qui leur appartient, on peut réclamer pour Langlade une la. 5e part dans cette victoire éclatante.

Après la défaite de Braddock, Langlade retourna probablement à la Baïe-Verte, puis revint prendre du service l’année suivante au fort Duquesne.

Nous possédons peu de détails à ce sujet, mais nous savons que, le neuf août 1756, Dumas, commandant du fort Duquesne, l’envoya à la découverte, à la te d’un certain nombre de Français et de Sauvages, pour constater si les Angiais ne faisaient pas quelque mouvement dans la direction de l'Ohio. L'ordre de Dumas est conçu dans les termes suivants:

«a Dumas, Chevalier de l'Ordre Royal et Militaire de St. Lonis, Capitaine d'infanterie, Commandant de la Belle-Rivière et ses Dépendances : Il est ordonné au Sr Langlade, enseigne de l'infanterie, de partir à la tête d’un détachement de Français et de Sauvages pour aller-frapper au Fort Cumberland.

« Au cas que les Sauvages veulent quitter le grand chemin, le Sr Langlade se détachera d’eux avec les Français pour les suivre, l’objet principal de sa mis-

sion étant d'examiner si l’ennemi fait des mouvements dans cette partie. .

« Il marchera avec précaution et méfiance pour éviter toute surprise et toute embuscade. S'il frappe avec les Sauvages, il employera tous ses talents pour les empêcher d’user d'aucune cruauté sur ceux qui pourront tomber entre leurs mains.

« Fait au Fort Duquesne, le neuf août 1756. »

Peu de temps après, Dumas lui confit: une nouvelle expédition avec instruction de s'approcher de la frontière et d’ssayer de mettre la main sur quelque soldat ennemi, afin d'obtenir des renseignements sur les projets des Anglais.

Langlade parvint effectivement près d’un fort ennemi et fit prisonnière, à la faveur de la nuit, une sentinelle, qui lui avoua qu’un officier anglais devait arriver à ce poste dans quelques instants, muni d’une somme d'argent considérable. Ne voulant pas laisser : échapper pareille aubaïne, Langlade s’embusqua avec quelques hommes près du chemin où devait passer le porteur du trésor précieux.

C'était en hiver... Tout à coup on entend des pas sur la neige congelée. C’est un garde qui précède la voiture de l'officier. Il passe devant l’embuscade et s'éloigne. Langlade et un autre Français se préci pitent à la tête des chevaux ; maïs un chien importun donne l'éveil par ses aboïements, et le conducteur soupçonnant un guet-apens rebrousse chemin. Lan glade se jette à temps dans le traîneau emporté au grand.galop, et essaie vainement de se rendre maître de l'officier anglais. (Celui-ci saisit son pistolet et fait feu sur son assaillant. Langlade détourne l’arme et évite un coup mortel. L’officier, en désespoir de cause, fouette alternativement ses chevaux et les

épaules saignantes de Langlade qui, pour s’épargner d’autres étrivières, saute brusquement de la voiture, pestant contre sa déconvenue.

Langlade se plaisait à raconter cet incident de ses courses militaires, et il rencontra fréquemment après la guerre cet officier, avec lequel il aimait à s'amuser au souvenir de sa mésaventure.

En 1757, Langlade descendit de l'Ouest à la tête de plusieurs centaines de Sauvages 1, afin de prêter main-forte à l’armée de Montcalm, qui allait avoir bientôt plus d’un engagement sérieux à livrer. Il prit part au grand conseil tenu à Montréal durant T'été, et dans lequel les tribus de l'Ouest déclarèrent à M. de Vaudreuil qu’elles étaient prêtes à suivre ses volontés, et à marcher à la destruction du fort George. Les Anglais s'étaient retranchés dans cette place forte, située sur les bords du lac George, et il importait de la détruire, afin d’empècher leurs incursions sur la frontière canadienne.

On voit par une lettre de Montcalm, en date du vingt-cinq juillet 1757, que Langlade prit part à une expédition assez importante, antérieure à la prise du fort George, et qui eut les meilleurs résultats : « Les Outaouais que j'ai envoyés du côté du lac, dit Montcalm, ava -nt conçu le projet de donner une correction aux berges anglaises et elle a été étouffée. MM. de Corbière, de Langlade, Hertel de Chambly,

4 Montcalm, dans une lettre du mois de juillet 1757, mentionne leur arrivée près du fort Geoïge dans les termes suivants: «Le mois dernier, dit-il, un millier de Sauvages est arrivé des pays d’en haut, dont plusieurs viennent de quatre à

cinq cents lieues. Il faut tâcher de mattre à profit le séjour onéreux de pareilles troupes. »

le chevalier de Meloises et La Chapelle ont ét6 envoyés avec eux 1, Ils sont restés embusqués toute la journée d’hier et la nuit. Les Anglais ont paru à la pointe du jour sur lé lac, au nombre de vingt-deux berges, y compris deux esquifs. Leur détachement était de trois cené cinquante hommes, commandés par le sieur Parker, colonel, qui a remplacé, à la tête du régiment de dersey, le colonel Schuyler, pris à Chouaguen. Les cris de nos Sauvages leur ont imprimé une telle frayeur, qu’ils n’ont fait qu’une faible résistance. Deux seules berges se sont sauvées, toutes les autres ont été prises ou coulées à fond ; les Sauvages en ont ramené six qui nous seront utiles. J'ai ici cent cinquante et un prisonniers, dont huit officiers; il y a eu cent soixante hommes tués, noyés ou mis à la chaudière M. de Corbière commandait ce détachement. Cette affaire nous a coûté un Sauvage blessé légèrement. » | |

Montcalm poussa vigoureusement les travaux nécessaires à l'attaque du Fort George, et il reconnaît tout le prix du concours actif que lui donnèrent les Sauvages dans cette circonstance. Le fort George était admirablement situé pour se défendre, mais telle fut l’ardeur des assiégeants qu’il dut capituler, après quelques jours de résistance, au commencement d’août 1757.

Les Sauvages déshonorèrent malheureusement, par des excès, les services qu'ils avaient rendus à l’armée française. Car, le lendemain de la capi-

+ M. de Corbière fut tué à la bataille de Ste. Foye, le vingthuit avril1760. Hertel de Chambly, enseigne, passa en France après la pr'30 du pays par les Anglais, mais ïl fut du nombre des officiers qui obtinrent leurs passe-ports pour retourner au Canada en 1763. Le chevalier de Meloises paya son courage de sa vie au siége de Québec en 1759. La Chapelle continua de rester au pays après la capitulation de Montré

tulation, lorsque les Anglais quittèrent le fort pour se renfermer dans les retranchements qui leur étaient assignés, ils se précipitèrent sur eux en jetant de grands cris, et en massacrèrent plus d’une cinquantaine, malgré les courageux efforts des officiers et des soldats français pour empêcher cette boucherie.

Un mémoire du temps nous apprend que les Outaouais, présents au siége du fort George, étaient au nombre de trois cent trente-sept, et que MM. Langlade, Florimont, Herbin et l'abbé Matavet étaient attachés à ce détachement.

À la fin de la campagne de 1757, Vaudreuil voulut récompenser Langlade de ses services, en le nommant commandant en second au poste de Michillimakinac, avec un traitement de mille francs par an. Cette nomination était conçue dans les termes suivants :

« PIERRE RiGauD DE VAUDREUIL, Gouverneur et Lieutenant-Général pour le Roy, en toute la Nouvelle-France, terres et pdïis de la Louisiane : —Nous ordonnons au Sr Langlade, enseigne des troupes, détaché de la marine, de partir de cette ville incessamment pour se rendre au poste de Michillimakinac, où il servira en qualité d’officier en second, sous les ordres de M. de Beaujeu, commandant au dit poste.

« Fait à Montréal, le 8 suptembre 1757.

« VAUDREUIL

? Louis Liénard Villemonde de Beaujeu était frère du héros de la Monongahéla et son digne émule. Enseigne de 1731 à 1788, lieutenant en 1744, il fut nommé en 1751, capitaine de la compagrio des soldats de la marine, en remplacement de M. de la Vérenirie, et obtint par sa belle conduite, au mois de janvier 1754, la croix de Saint-Louis. Les autorités lui firent cette même année une concession de quatre lieues de profondeur sur que de front, sur les bords du lac Champlain, et il se Livra à

es travaux de défrichement. . Vers 1752, il futnommé capitaine d’un détachement de la marine à Camanitigouïa, et quelques

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On dit que Langlade vint partager la gloire et les périls des grandes opérations militaires de l’année suivante, qui, tout en couvrant nos armes de gloire, épuisaient nos défenseurs et ruinaient nos ressources.

Grignon ? affirme qu'il prit part à la bataille de Carillon, où l'armée anglaise, commandée par le général Abercrombie, fut battue, bien que fort supérieure en nombre aux Français. Il n’a pu assister à cette mémorable victoire, car nous voyons par les registres du Michillimakinac que Langlade « officier dans les troupes et commandant en second dans ce poste, » était encore au fort le deux juillet 1758, c’est-à-dire sept jours avant le combat de Carillon.

Aucune bande indienne ne participa, du reste, à cette glorieuse bataille, ce qui faisait dire à Montcalm après la victoire de Carillon : « Quelle journée pour la France! Si j'avais eu deux cents Sauvages pour servir de tête à un détacherhent de mille hommes d'élite, il ne serait pas échappé beaucoup d’ennemis dans leur fuite. Ah! quelles troupes que les nôtres, jamais je n’en ai vu de pareilles. »

Peu après, le brigadier Forbes quitta Philadelphie, à la tête d’un détachement considérable, pour se diriger vers la Belle Rivière, afin de s’emparer du fort Duquesne. En apprenant qu’une partie de cette petite armée avait déjà atteint les environs du fort, le commandant, M. de Ligneris, alla bravement à sa rencontre, et repoussa si vigoureusement les Anglais qu'ils perdirent environ quatre cents hommes sans

années après commandant du de Michillimakinac. Il prit une part active à la défense du prys lors de la guerre américaine. M. de Beaujeu s’éteignit, le cinq juin 1802, dans son manoir de l'Ile aux Grues, à l’âge avancé de quatre vingt-cinq ans etcinq mois.

+ Seventy-tvo years’ Recollections of Wisconsin.

compter les blessés! Comme à la bataille de la Mo. nongahéla, bon nombre des fuyards furent poursuivis avec une telle ardeur qu'ils se jetèrent à la nage dans cette rivière ou dans l'Ohio, où plusieurs se noyèrent. Cet engagement eut lieu le quatorze septembre 1758.

Il était écrit malheureusement que tant de courage serait dépensé en pure perte. Car M. de Ligneris, forcé par le manque de vivres, dut renvoyer beaucoup de Canadiens et réduire sa garnison à deux cents hommes seulement. Toute autre résistance devenait ainsi impossible. Aussi, lorsque les Anglais, commandés encore par Forb' :, revinrent à la charge avec de nouvelles forces, à | {in de novembre, M. de Ligneris fit détruire le fort qu'il ne nouvait plus défendre , et ses hom: 1e: allèrent se réiugier en partie au fort Machault et en partie sur le Mississipi.

La prise d’un poste important comme le fort Duquesne n’était malheureusement que l’avant-coureur des terribles revers qui allaient bientôt frapper l’armée française tout entière.

Nous voici en 1759. La fortune, favorable jusquelà à la C.iuse française, va déserter nos drapeaux; le nombre &:rasera enfin cette poignée de braves abandonnés par la France, mais fermement décidés à ne se rendre qu’à la dernière extrémité, et à s’ensevelir, au besoin, sous les ruines de la patrie ; puis on verra disparaître pour toujours du fort de Québec ces vieilles couleurs aux fleurs de lis qui s’y déployaient fièrement depuis les jours de Champlain.

Voyons ce que fit pour la défense du pays Lan-

glade, dont on peut dire comme autrefois d'Hector, le héros de Troie, qu’il eût à lui seul sauvé la colonie, si elle eût pu être sauvée.

Le Mémoire sur les affaires du Canada depuis 1749 jusqu'à 1760 nous apprend que Langlade quitta Michillimakinac, au mois de juin 1759, pour aller prêter main-forte aux autorités canadiennes, avec un nombreux parti de Sauvages. «Deux cents Sauvages, dit-il, des nations à l’entour du Missilimaquinac, commandés par le sieur Langlade, officier de réforme établi parmi eux, arrivèrent à Montréal le vingt-trois juin et descendirent tout de suite à Québec. »

Pouchot nous dit de son côté que « MM. de la Verendrie, l’un des découvreurs des Montagnes Rocheuses et de la mer de l'Ouest, et de Langlade descendirent la grande rivière avec douze cents Cristinaux, Sioux, Sacs, Folles-Avoines, Sauteux et Renards 1.»

Langlade venait offrir de nouveau sa vaillante épée à Montcalm, qui, le premier de nos héros, n'avait que des héros à commander. Il venait assister à la dernière phase de la grande lutte où tant de fois brillèrent sa valeur et son habileté. Dans cette critique occurrence, il ne tarda pas à montrer que personne plus que lui peut-être n'était à la hauteur de la situation difficile qui allait être faite à l’armée française.

Il n'entre pas dans notre cadre de raconter les faits militaires qui allaient décider du sort de la France au Canada; mais qu’il nous suffise de dire que les troupes anglaises, constamment augmentées par de nouveaux renforts, frappèrent simultanément plusieurs coups dans différentes parties du pays, afin = Mémoires sur la dernière guerre de V Amérique Septentrionale.

de nous écraser une bonne fois par la puissance du nombre.

Pendant que le fort Niagara, la clef de nos vastes domaines de l'Ouest, se rendait au général Prideaux, après une héroïque résistance, le général Amherst s’emparait des forts de Carillon et de la Pointe à la Chevelure, avec l'intention d’aller appuyer les troupes commandées par: Wolfe, qui, au nombre de douze mille hommes, «rrivèrent en vue de Québec, au mois de juin 1759, sur une flotte considérable.

Les Français, de leur côté, ne restèrent pas inactifs, et se préparèrent à leur donner une chaude réception. Leurs troupes vinrent camper entre la rivière St. Charles et le Saut Montmorency, afin de barrer le passage à l’ennemi, et elles furent divisées en trois corps d'armée, commandés à la gauche par M. de Lévis, à la droite par le marquis de Vaudreuil, et au centre par le marquis de Montcalm.

Le neuf juillet, la plus grande partie de l’armée de Wolfe débarqua au-dessous du Saut Montmorency, et s’établit sur le côté gauche de cette rivière, avec une artillerie puissante, qui obligea plus d’une fois les forces françaises, campées sur l’autre rive, à changer de position.

Le vingt-cinq juillet, un détachement de l’armée de Wolfe, fort de deux mille hommes, vint pousser imprudemment une reconnaissance à travers les bois jusque tout près des retranchements français. Langladé, qui surveillait ses mouvements, à la tête d’un nombreux parti de Sauvages qu'il avait fait mettre en embuscade, se rendit auprès de M. de Lévis pour l’engager à appuyer l'attaque qu'il avait préparée contre l'ennemi.

Ce général, d'ordinaire si habile, ne sut pas com-

prendre à temps l'importance de ce coup de main, qui avait pour but de cerner et de massacrer les soldats de Wolfe. Ce fut un malheur, car si on eût suivi les conseils de Langlade, l’engagement qu'il avait prémédité eût pu avoir les résultats les plus sérieux, et tout le détachement anglais, en proie à la plus grande consternation, aurait été impitoyablement massacré.

Ce fait important qui a échappé à l'attention de nos historiens, est fort bien raconté dans le Dialogue des Morts entre le marquis de Montcalm et le général Woife. Ce dialogue est un document fort intéressant, rempli ie détails curieux qui paraissent inconnus à l'histoire ; on croit qu’il a été écrit par M. Johnstone, officier écossais très-compétent, qui avait pris du service dans l’armée française.

Laissons d’abord la parole—d’après ce dialogue— à Montcalm, qui reproche à Wolfe d’avoir exposé la perte de son armée en s’approchant trop près des retranchements français:

«Comment, dit-il, pouvez-vous vous justifier de votre imprudence en vous avançant les yeux fermés, dans les bois, vis-à-vis nos retranchements avec deux mille hommes qui pouvaient être taillés en pièces, de telle sorte que ni vous ni aucun homme de votre détachement n'aurait échappé. Neuf cents Sauvages vous guettaient à une portée de pistolet, et ils vous auraient coupé la retraite avant que vous les eussiez aperçus. |

«Aussitôt qu’ils vous eurent cerné d les bois, ils envoyèrent leur officier, Langlade, pour avertir M. de Lévis qu'ils vous tenaient dans leurs filets, mais que votre détachement paraissait être de près de deux mille hommes et, par conséquent, bien plus fort qu’eux. Ils le priaient instamment d’ordonner

à M. de Repentigny de passer le gué avec onze cents soldats qu’il commandait dans ce poste, et de se joindre à eux. Ils ajoutaient qu'ils répondaïent sur leurs têtes qu’il n’y aurait pas un seul homme de votre détachement à retourner à votre camp, mais qu'ils ne se croyaient pas assez forts pour se jeter sur vous sans ce secours des Canadiens. Il y avait beaucoup d'officiers au quartier de M. de Lévis, quand Langlade vint le trouver de la part des Sauvages. Le général les rassembla, puis il leur donna son opinion personnelle sur éette affaire. Il lui semblait'dangereux d'attaquer, dans les bois, üxi onnemi dont on ne pouvait pas bien apprécier la force ; il ajoutait que c'était peut-être l’armée anglaise tout ‘entière et par conséquent qu'il s’agissait d'une action générale à laquelle les Français n'étaient pas préparés ;—et que s’il lui arrivait un échec, il serait blâmé d’avoir engagé le combat sans avoir reçu auparavaut un ordre de ses chefs, M. de Vaudreuil et M. de Montcalm.

« Tous les officiers par respect et par déférence pour leur commandant adoptèrent cette manière de voir. Seul son aïide-de-camp soutint l’opinion contraire, comme preuve de son dévouement au général. Il déclara qu'il n’était pas du tout probable que toute l’armée anglaise fût là, car les fndiens qui ne manquent jamais de grossir les chiffres ne l’évaluaient qu’à deux mille hommes seulement ; que même en supposant que ce serait l’armée ennemie tout entière, on ne pouvait pas avoir une occasion plus favorable de livrer une bataille dans les bois, où un Çanadien vaut trois soldats disciplinés, de même qu’un soldat dans la plaine vaut trois Canadiens; et qu’il était essentiel pour ceux qui composaient les deux tiers de l’armée, comme c'était le cas pour les

Canadiens, de saisir le moment favorable et de lès faire combattre à leur manière; que l’armée anglaise, au contraire, était presque toute composée de soldats et d’un très-petit nombre de miliciens.

« L’aide-de-camp ajouta que M. de Lévis ne pouvait mieux faire que de donner ordre à M. de Repentigny de traverser la rivière promptemeni avec son détachement en échelon, et de se joindre aux Indiens sans retard; qu’il devrait en même temps lui donner de suite avis de ses mouvements, afin de faire avancer le reste de l’armée dans la direction du gué, de façon que les autres détachements pussent remplacer ceux qui étaient allés en avant, le régiment Royal-Roussillon, le plus rapproché du gué, allant prendre directement la position que Repentigny abandonneraït en traversant la rivière, et ainsi de suite pour le reste de i’armée; qu’un engagement général, en supposant que toute l’armée anglaise serait dans les bois, vis-à-vis du gué, serait très-désirable dans les circonstances ; bref, que quand bien même nous devrions être défaits et repoussés dans . les bois, ce qui ne pouvait guère arriver, suivant tous les calculs humains, nous aurions une retraite certaine dans les enfoncements de la forêt, bien connus des Canadiens, et où les troupes anglaises ne pouvaient les poursuivre, de sorte que M. de Lévis ne courrait aucun risque dans aucun cas. L’aide-de-camp termina en disant «que quand la fortune offre ses faveurs, il faut les saisir avec empressement». Ces raisons ne firent aucune impression sur Lévis, et Langlade fut renvoyé avec une réponse négative.

(il y avait plus de deux milles depuis le quartier de M. de Lévis jusqu’au lieu où les Sauvages étaient

én embuscade. Langlade vint une seconde fois le trouver et faire de nouvelles instances et d’ardentes sollicitations pour l’engager à donner ordre à M. de Repentigny de traverser la rivière avec son détachement; mais il ne püt obtenir du général un ordre positif.

«Toutefois, M. de Lévis écrivit une lettre à M. de Repentigny par l’entremise de Langlade, dans laquelle il lui disait «qu'ayant la plus grande confiance dans sa prudence et son habileté, il pouvait traverser la rivière avec son détachement, s’il pouvait compter sur un succès certain.» Pendant qu’il metiait son cachet sur la lettre, l’aide-de-camp lui dit que M. de Repentigny avait trop d'esprit et de jugement pour assumer la responsabilité d’une affaire aussi importante ; de fait, M. de Repentigny répondit immédiatement qu’il lui fallait un ordre clair et positif.

« Après avoir perdu une heure et demie, M. de Lévis se décida "nfin à aller lui-même au gué et à donner ses ordres de vive voix; mais à peine avait-il fait la moitié du chenir 4r 1 entendit une vive fusillade. Les Sanvages, après être restés si longtemps cachés à une portée de pistolet comme des chiens en arrêt devant le gibier, perdirent patience et firent enfin leur décharge. Ils tuèrent cent cinquante de vos soldats et se retirèrent sans perdrr un seul homme.

« Il est évident que si de Repentigny eût passé la rivière avec soi. détachement de onze cents Canadiens, vous auriez élé taillés en pièces, et que cette affaire aurait mis fin à votre expédition. Après un pareil échec, votre armée n'aurait eu plus aucune espérance de succès. Son courage aurait é'é abattu et le Canada aurait él garanti contre 7 autre invasion de la Grande-Bretagne.»

M. Jean-Claude Panet, auteur d’un Journal du Siége de Québec, rapporte 2et engagement d’une manière un peu différente, et nu jorte le norubre des tués qu’à soixante. Il fait remaiquer que !: consternation était si graude parrni les Anzlais, \rsqu'ils furent attaqués par les Sauvages, qu'ils fuyaient en criant : Tout est perdu! mais qu’on n’a malheureusement pas profité de ce coup de main.

Une relation @:s Opérations ie l’irmée sous M. de Montcain devant Québec, conservée aux archives de la guerre x l'aris, rontis:' les Gétails suivants : « Après avoir attendu ventre à terre pendant cinq heures, en face de l’ennemi, sans remarquer aucun mouvement parmi nos troupes, les Sauvages, emportés finalement par leur impatience et voyant, de plus, que l'ennemi en profitait pour amener des troupes fraîches dans les bois, se décidèrent à faire l’attaque seuls. Elle fut si impétueuse, d’après ce que nous ont dit un sergent qui a déserté l'ennemi et deux Canadiens qui étaient alors prisonniers, que les Anglais furent obligés de battre en retraite à plus de deux cents pas du lieu du combat afin de se rallier. L’alarme se communiqua même au camp où M.

Wolfe était revenu. Les Sauvages se voyant presque complètement cernés effectuèrent leur retraite, après avoir tué ou blessé plus de cent cinquante hommes et n’en avoir perdu ‘que deux ou trois. Ils rencontrèrent au gué de la rivière Montmorency le détacaemelt qui venait les appuyer, et que M. de Lévis n’avait pas voulu prendre sur lui d’envoyer avant de recevoir un ordre de M. de Vaudreuil. Toute l’armée regretta qu'or n'eût pas profité d'une si belle chanr: »

Ces témoigr::::s ont une valeur indiscutable. ais font voir quo: :saurait‘avoir une trop.har.. idée

de l’habileté de Langlade et des servires qu’il éût pu rendre à la cause française, si les autorités avaient su tirer parti de l’audacieux projet qu’il avait formé pour anéantir une partie de l’armée anglaise. Les généraux français, trop imbus des idées militaires qui avaient cours en Europe, semblaient parfois oublier qu’une guerre, au milieu de nos bois et de nos neiges, ne pouvait se faire dans les conâitions ordinaires, et que c'était surtout par des surprises ou des embuscades habilement préparées, qu'on pouvait réussir à écraser un ennemi bien aguerri et supérieur en nombre. Rien d’étornant s'ils ont donné dans des erreurs, manifestes même pour Ceux qui ne sont pas du métier, et si leurs préjugés les ont souvent portés à rejeter les plans les plus sages et les mieux adaptés au véritable mode de faire la guerre en ce pays. Il était malheureusement d'usage parmi eux de dédaigner ce qu'ils appelaient le « système canadien. »

On remarquera que Langlade joue dans cette affaire un rôle à peu près semblable à celui qu’on lui attribue à Monongahéla. Seulement, Beatüjeu fut assez claïirvoyant pour se rendre à ses instances, et engagea la bataille à temps pour profiter de la surprise de l’ennemi et le mettre complètement en déroute, tandis que le chevalier de Lévis, en cédant trop tard aux ardentes sollicitations de Langlade, perdit, d’après Johnstone, l’occasion de mettre probablement fin à l'expédition des Anglais.

Quelque temps après ce hardi coup de main, Langlade prit une part active à la bataille des plaines

d'Abraham, le treize septembre 1759. Il sembla se surpasser dans cette malheureuse journée, qui allait anéantir nos dernières chances de succès.

Langlade fut non-seulement le témoin attristé de ce désastre, il eut encore la douleur de voir tomber à ses côtés ses deux frères, qui, comme tant d’autres, payèrent noblement leur dette à la patrie.

De Gère, l’un des compagnons de Langlade, affirme que personne ne savait montrer plus de sang-froid que lui sur un champde bataille. Il semblait se complaire au milieu du cliquetis des armes et des cris’ des combattants. Il raconte qu’un jour des décharges trop rapides ayant échauffé son fusil, au point de ne pouvoir s’en servir pendant quelques instants, il tira sa pipe de sa poche, la remplit de tabac, battit le briquet, puis l’atluma, paraissant aussi calme au milieu de la canonnade et du sifflement des balles, que s’il eût été tranquillement assis au feu du bivouac.

Le commandant de Québec, M. de Ramezay, ayant capitulé six jours après cette malheureuse bataille, Langlade fut de ceux qui crurent à la lâcheté de cette mesure, et il quitta la place avec ses compagnons, l’âme pleine de dégoût. A la sommation de se rendre, Langlade eût riposté comme autrefois l’héroïque Frontenac à l’envoyé de Phipps : «C’est par la bouche de mes canons que je répondrai à votre général.»

La capitulation signée, les troupes anglaises prirent immédiatement possession de la ville. La chute de Québec, accueillie en Angleterre avec un enthou- . siasme incroyable, jeta, par contre, la consternation dans le pays, qui, après un dernier et glorieux effort, allait forcément succomber devant les forces enva-| hissantes de l’ennemi

Langlade partit pour Michillimakinac après ces malheureux événements, et revint au Canada de bonne heure l’année suivante 1. Une commission de lieutenant, signée par Louis XV, l'y attendait, en récompense de ses services. Elle é‘ait conçue dans les termes suivants :

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