DE PAR LE ROY
«Sa Majesté ayant fait choix du Sieur Langlade pour servir en qualité de lieutenant réformé à la suite des troupes entretenues en Canada, Elle demande au Gouverneur, son Lieutenant-Général de la Nouvelle- France, de le recevoir et de le faire reconnaître en la dite qualité de lieutenant réformé de tous ceux et ainsy qu’il appartiendr:.
« Fait à Versailles, le pr. février 1760.
‘ « Louis.»
En l'absence de renseignements positifs, nous avons tout lieu de croire que Langlade combattit sous le chevalier de Lévis, lorsque cet intrépide général, à la tête des nobles débris des troupes françaises et des milices canadiennes, triompha pour une dernière fois, le vingt-huit avril 1760, sur le théâtre même de la défaite de Montcalm. Des renforts considérables venus à temps d'Angle. : © rendirent malheureusement inutiles les prodiges de bravoure accomplis par les Canadiens, et il leur fallut se résigner, en face de
? On voit par les repaties de Michillimakinac que Langlade
fut témoin fn mariage de Michel Boer et de Josette-Marguerite DuLignon, le sept janvier 1760.
l’abandon cruel de la France, à voir le pays tomber aux mains de leur ennemi séculaire.
Le guuverneur de la colonie, M. de Vaudreuil, ne conservant plus d’espoir de, pouvoir résister aux Auglais, donna à Langlade, le trois septembre 1760, les instructions suivantes :
Linux Ricaun, Marquis DB VAUDREUIL, Grand Croix de l'Ordre Royal et Militaire de St. Louis, Gouverneur-Général pour le Roi et toute la Nouvelle-France, terres et païs de la Louisiane : —
«Il est ordonné au Sr "anglade, lieutenant réformé des troupes de la colonie, que nous avons chargé de la conduite des nations sauvages des pays d’en haut, qui s’en retournent dans leurs villages, de faire le plus de diligence qu’il pourra pour se rendre avec elles à Michillimakinac, de veiller à ce qu’elles ne fassent aucun vol ni aucune insulte aux canots des voyageurs qu'elles pourraient rencontrer dans leur route, de les entretenir toujours dans L'r attache ment à la nation française en leur faïsant sentir que si nous avons le malheur d’être pris par l’ernemi, la colonie ne pourra demeurer tout au plus que quelques mois en son pouvoir, et que si la paix n’e pas faite actuellement elle est vraisemblablement sur le point de l'être.
« Nous prévenons le Sr Langlade qu’il passe par nos ordres deux compagnies de déserteurs des troupes anglaises, par la voie des pays d’en haut} pour se rendre à la Louisiane, lesquelles sont commandées pa: deux sergents, dont l’un Irlandais et l’autre Allemand, tous deux {fort entendus et fort capables de faire observer la discipline parmi leur troupe Le Sr Langlade aura par conséquent attention que
ses Sauvages n'engendrent aucune querelle, avec ces déserteurs et ne leur fassent aucun vol ni insulte tant qu’ils seront à leur portée ; il leur procurera en outre les facilités dont ils pourront avoir besoin le long de la route et qui pourront dépendre de lui ; il tiendra aussi la main à ce que les Canadiens destinés à mener ces déserteurs ne les abandonnent pas.
« Fait à Montréal, le 3 septembre 1760.
« VAUDREUIL,
Six jours plus tard, Vaudreuil envoya la dépêche suivante à Langlade, dans laquelle il lui annonçait la capitulation de Montréal, et lui en faisait connaître les conditions, surtout celles qui pouvaient concerner directement les habitants des postes de l'Ouest :
«À Montréal, le 9 septembre 1760.
«Je vous apprends, Monsieur, que j'ai été dans la nécessité de capituler hier avec l’armée du général Ambherst. |
« Cette ville est comme vous le savez sans défense, nos troupes étaient considérablement diminuées, nos moyens et nos ressources épuisés.
« Nous étions entourés par trois armées qui réunies formaient vingt mille quatre-vingts hommes. Le général Ambherst était le six de ce mois à la vue des murs de cette ville; le général Murray à portée d’un de nos faubourgs, et l’armée du lac Champlain à Laprairie et à Longueuil.
« Dans ces circonstances, ne pouvant rien espérer de nos efforts ni même du sacrifice de nos troupes, j'ai pris sagement le parti de capituler avec le général Amherst à des conditions très-avantageuses pour les habitants de Michillimakinac.
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« En effet, ils conservent le libre exercice de leur religion. Ils sont maintenus dans la possession de leurs biens, meubles, immeubles, et de leurs pelleteries. Ils ont aussi le commerce libre tout comme les propres sujets du Roi de la Grande Bretagne.
« Les mêmes conditions sont accordées aux militaires. Ils peuvent nommer des personnes pour agir pour eux en leur absence. Eux et tous les citoyens en général peuvent vendre aux Anglais ou aux Français leurs biens, en faire passer le produit en France, ou l'emporter avec eux s'ils jugent à propos de s’y retirer à la paix.
« Ils conserveront leurs nègres et Panis; mais ils seront obligés de rendre ceux qui ont été pris aux Anglais.
« Le général anglais a déclaré que les Canadiens devenaient sujets de Sa Majesté Britannique, et pour cette raison le peuple n’a pu conserver la Coutume de Paris.
« À l'égard des troupes, il leur a été imposé la condition de ne pas servir pendant la présente guerre, et de mettre bas les armes avant d'être renvoyées toutes en France.
« Vous ferez donc, Monsieur, assembler tous les officiers et soldats qui sont dans votre poste, vous leur ferez mettre bas les armes, et vous vous rendrez avec eux à tel port de mer que vous jugerez à propos pour de là passer en France.
« Les citoyens et habitants de Michillimakinac seront conséquemment sous le commandement de l'officier que le général Amherst aura destiné pour ce poste.
« Vous ferez passer une copie de ma lettre à Saint- Joseph et dans les postes des environs, supposé qu'il
CHANLES DE LANGLADE 39
y reste quelques soldats, afin qu'eux et leurs habitants s’y conforment.
« Je compte avoir le plaisir de vous voir en France avec tous vos Messieurs.
« J'ai l'honneur d'être très-sincèrement, Monsieur, « Votre très-humble « et très-obéissant serviteur,
« VAUDREUIL,
Grignon ? fait observer dans son mémoire qu'il est surprenant que Langlade, avec des états de service aussi remarquables, soit à peine connu de l’histoire. Il croit cependant que l'oubli qui pèse injustement sur sa mémoire doit être attribué en bonne partie au départ des troupes françaises pour la mère-patrie,
après la reddition du Canada, joint à la répugnance naturelle que les vaincus avaient à réveiller les souvenirs de cette guerre, si glorieux qr' :: fussent.
Cette observation ne manque pas ‘esse. Le Mémorial de Sainte-Hélène, parlant ‘:tm s revers de Napoléon, a dit avec raison #1 : as derniers moments une foule de ‘ : traits historiques ont été se perdre & "siun de nos désastres et dans le gouffre de nos malheurs.» Cela doit être également vrai pour nous.
Cependant, nous avons lieu de croire que le silence de l’histoire sur les faits héroïques de Langlade n’est pas dù seulement à cette cause. Ne peut-on pas l’attribuer en bonne partie aux injustes préventions des troupes régulières contre les milices canadiennes,
3 Seventy two years Recollections of Wisconsin.
préventions prenant leur source dans un sentiment. exagéré de leur supériorité militaire ?
Elles ont été partagées par plusieurs généraux fran-. çais,et Montcalm lui-même n’a pas su yrester étranger. Lévis est l’un des rares commandants français qui apprécièrent le soldat canadien à sa juste valeur : aussi quel merveilleux parti a-t-il su tirer de ses qualités militaires, à la batai le de Sainte-Foye, par exemple!
On peut voir con bien on aimait à rabaisser le mérite des Canadien: , rar les paroles suivantes qui furent écrites au ministre de la guerre en France: « Le Canadien est méchant, menteur, glorieux, fort propre pour la petite guerre, très-brave derrière un arbre et fort iimide lorsqu'il est à découvert. »
Il nous est facile de traiter avec mépris l’accusation de lâcheté vortée contre nos pères, car chaque page de notre histoire en est la réfutation. Pour mieux en faire sentir l'injustice, contentons-nous de constater qu'après la défaite de l’armée de Montcalm; alors que les forces vives du pays semblaient épuisées, on vit l’un des plus touchants exemples de courage que puisse donner un peuple. «On n'avait pas, dit l’un des officiers généraux du temps, compté sur une armée aussi forte, parce que l’on ne s'était pas attendu à avoir un si grand nombre de Canadiens; on n’avait eu l'intention d’assembler que les hommes en état de soutenir les fatigues de la guerre ; maïs il régnait parmi ce peuple une telle émulation, que l’on vit arriver au camp des vieillards de quatre-vingts ans, et des enfunts de douze à treize ans, qui ne voulurent . jamais profiter de l’exemption accordée à leur âge. Jamais sujets ne furent plus dignes ües bontés de leur souverain. Dans l’armée, ils étaient exposés à toutes les crrvées, »
C'est une flagrante indignité de vouloir attacher au front d’un semblable peuple le stigmate du lâche, lorsqu'on devrait plutôt lui décexner la couronne du héros.
Il n’est peut-être pas mutile d’ajouter que le fait d’avoir su se battre derrière un arbre ne saurait avoir la signification inju: ‘euse que cette expression semble comporter, et ne milite nullement contre la réputation de bravoure acquise à si juste titre par les Canadiens. Car, c'était alors le meilleur mode de faire la guerre en ce pays, le seul moyen de suppléer à l'insuffisance de notre nombre, de ménager des forces que notre affaiblissement graduel ne nous permettait pas de prodiguer, et de préparer des surprises fatales à l'ennemi, témoin, entre autres, la glorieuse bataille de la Monongahéla.
Si les généraux francais eussent moins aimé à combattre à l’européenne, c’est-à-dire «à découvert» ; s’ils eussent mieux compris l’absolue nécessité de ne faire qne «la petite guerre» dans l’état d’épuisement, en fait d’horames, de vivres et de munitions, où nous nous trouvions, ils auraient sans doute évité plus d une erreur préjudiciable à notre cause. Pour ne parler que de Montcalm, un officier français, présent à la bataille des plaines d'Abraham, lui reproche, entre autres fautes graves, « de n’avoir pas su profiter de la nature du terrain pour placer, par pelotons dans les bouquets de bois, les Canadiens, qui, arrangés de la sorte, surpassent certainement, par l’adresse avec laquelle ils tirent, toutes les troupes de l'univers»
Dans une lettre en date du vingt-trois octobre 1757, adressée au ministre de la guerre, le marquis de Vaudreuil montre le peu de cas que l’on faisait des
Canadiens, dont il fut toujours le zélé défenseur: «Les troupes de terre, dit-il, sont difficilement en bonne union et intelligence avec nos Canadiens; la façon haute dont leurs officiers traitent ceux-ci, produit un très-mauvais effet... . Les Canadiens sont obligés de porter ces messieurs sur leurs épaules dans les eaux froides et se déchirent les pieds sur les rochers; et si, par malheur pour eux, ils font un faux pas, ils sont traités indignement.»
Il n’y a rien d'étonnant, en présence de ces faits, si les Canadiens, après les états de service les plus brillants, n’ont pu souvent atteindre que des postes secondaires, et se sont vu préférer des officiers de moindre valeur, dont le principal mérite, dans bien des cas, était d’être « gentilshommes de naissance 1,» cu d’être nés de l’autre côté de l’Atlantique. Pourtant
Qui sert bien son pays n’a pas besoin d’aïeux.
On ne peut expliquer autrement que par ces préventions contre les Canadiens le silence de l’histoire, par exemple, sur la part importante qui revient à Langlade dans la victoire de la Monongahéla. Car, si l’on en croit son témoignage, joint aux déclarations formelles du général Burgoyne et de deux autres officiers de l’armée anglaise, il aurait été le véritable vainqueur de cette bataille. Cependant, son nom ne figure même pas dans les relations
* On peut juger des chances d'avancement que cette qualité pouvait offrir par la réponse suivante de M. Berryer, ministre de la marine en France en 1760, à la duchesse de Mortemart, qui lui recommandait Vauclain, un héros de la dernière guerre au
. Canada : ** Madame, je sais très-bien que M. Vauclain a servi le roi merveilleusement comme un héros; mais il n’est pas gentilhomme de naissance, et je dois pourvoir aux demandes d’un
and nombre d'officiers de grandes familles. 11 s’est formé ans le service marchand; qu’il y retourne.” Chaque soldat ne portait pas alors le bâton de maréchal dans son havresac.
françaises, où l’on a mentionné scrupuleusement des officiers inférieurs.
Mème silence systématique sur d’autres actions non moins méritoires. Sans le témoignage autorisé d’un officier écossais, M. Johnstone, auteur du Dialogue des Morts entre le marquis de Montcalm et le général Wolfe, nous ignorerions le coup de main hardi que Langlade avait projeté, avant la funeste bataille des plaines d'Abraham, pour tailler en pièces une bonne partie de l’armée anglaise, ce qui eut pu avoir pour résultat de conserver le Canala à la France. D’autres relations, il est vrai, signalent cette audacieuse entreprise ; l’une d’elles reconnait même que toute l’armée française regretta qu’on n’eût pas profité d’une belle occasion de battre l'ennemi: mais elle se garde bien de rattacher le nom de Langlade à cet exploit. Tout cela ne ressemble-t-il pas à une véritable conspiration—la conspiration du silence— contre un homme d’une valeur incontestable, qui paraît avoir porté ombrage à certains personnages du temps ?
Le jour commence heureusement à se faire sur ces faits. De nouveaux documents, de nouvelles pièces authentiques s’exhurient incessamment, et mettent : en lumière les noms: d'hommes injustement ignorés, auxquels l’histoire saura bien témoigner la profonde admiration que les mesquines jaiousies ou la mauvaise foi de leurs contemporains leur ont trop souvent refusée. Pour nous avoir été tardivement révélée, leur gloire n’en sera ni moins éclatante ni moins durable.
Les Anglais s'emparèrent, après la guerre, de tous les postes de l'Ouest. Ils y envoyèrent en général des garnisons assez fortes, protégées par du canon, afin de faire respecter leur autorité parmi les coureurs de bois et les Sauvages, qui ne paräissaient guère disposés à les accueillir favorablement.
Ces postes, à l'exception de celui du Détroit, que M. de Bellestre rendit le vingt-neuf novembre 1760, ne furent pas tous immédiatement occupés. Michillimakinac, Sainte-Marie, la Baïe-Verte et Saint-Joseph ne reçurent des garnisons anglaises qu’en 1761, et ils restèrent dans l'intervalle, en la possession des Canadiens, qui faisaient la traitedans cette lointaine région.
Le premier commandant anglais du feri fut le capitaine George Etherington. (C'était un brave soldat, qui avait pris une part active à la guerre de la conquête, mais il ne paraît guère avoir été à la hauteur de cette position.
Peu de temps après son arrivée au fort, le capitaine Etherington invita les principaux traiteurs français, ‘ qui demeuraient dans la contrée avoisinante, à venir prêter le serment d’allégeance, et à conférer avec lui de certaines matièges d'administration locale. Cette démarche était sage àtouségards. Ælle était d’abord de nature à faire connaître les besoins de la situation au commandant, puis à inspirer confiance aux Canudiens dans la politique de leurs nouveaux maîtres.
Augustin et Charles de Langlade acceptèrent l’invitation, et se rendirent à Michillimakinac, en compagnie de leurs femmes, de leurs enfants et de plusieurs esclaves panis qui leur appartenaient. Ils
saisirent cette occasion pour apporter à ce poste une quantité considérable de pelleteries, qu’ils vendirent à gros profits.
Cette visite eut les rmoillenus résultats. Le capitaine Etherington reçut les Langlade avec une extrême bienveillance, et fit tout en son pouvoir pour se concilier les bonnes grâces d'hommes aussi influents. Comme preuve de son désir d'oublier les haïnes du passé, il continua même Charles de Langlañe dans ses fonctions d’agent des Sauvages pour la Gi,1sion de la Baïe-Verte ei de commandant de la milice. C'était une double faveur à laquelle Langlade fut d'autant plus sensible qu’elle était tout à fait inattendue.
On a trouvé le permis suivant de résidence à la Baïe-Verte parmi les rares papiers qui nous restent de Langlade :
« Micbillimakinac 13 avril 1768.
«J'ai, ce jour, permis à MM. Langlade, père et fils, de demeurer au poste de la Baïe, et j’ordonne en conséquente que personne n’interrompe leur voyage jusque-là avec leurs femmes, enfants, serviteurs, et leur bagage. |
« Gx0. ETHERINGTON, « Commandant,»
La conquête du pays était terminée, mais elle n’entraîina pas une pacifieation complète. Le feu mourant de la guerre se ralluma avec ses sinistres lueurs ‘dans le Nord-Ouest, et menaça pendant quelque temps de faire des ravages sérieux.
La plupart des tribus indiennes, auxquelles le sou-
venir de la France n'avait cessé d’être cher, ne vou-
lurent pas se soumettre aux Anglais, et elles organisèrent contre eux une immense conspiration qui faillit avoir un succès complet. Cette conspiration avait été habilement tramée par le plus grand guerrier que les Sauvages: aient produit, l’illustre Pontiac, ennemi juré des Anglais, que, dans la véhémence de son langage, il appelait des «chiens déguisés en hommes sous des habits toujours teints de sang.» Elle consistait à s'emparer, par la force ou par la ruse, des forts anglais, à massacrer leurs garnisons ou à les faire prisonnières, à capturer leurs armes et approvisionnements, bref, à chasser du pays ceux qu'ils avaient vaillamment combattus pendant trois quarts de siècle sous le drapeau de la France.
Dès les premiers jours de mai 1763, Pontiac réunit un corps considérable d’Indiens, venus de tous les points, et commença le siége de Détroit, le poste le plus important des pays d'en haut. Il tenta vainement de s'emparer de la place pendant de longs mois; mais après avoir épuisé tous les moyens d'’attaque que le courage ou l’habileté pouvait lui inspirer, il dut finalement lever le siége. Les tribus de l'Ouest, auxquelles il avait communiqué sa soif de vengeance, s’insurgèrent à son exemple, et s’emparèrent, presque toujours par la ruse, des autres forts anglais, qui ne purent leur offrir qu’une faible résistance.
Comme Langlade se trouvait à cette époque à Michillimakinac, il crut devoir faire connaître au capitaine Etherington la trame qui s’ourdissait contre les Anglais. Le commandant anglais fit mander Matchékoui et quelques autres chefs sauvages, qui paraissaient impliqués dans le complot,
afin de sonder leurs desseins., Mais ils surent se dissimuler si adroitement que le capitaine Etherington resta fermement convaincu que la cause anglaise n'avait pas de partisans plus dévoués que ces prétendus mécontents.
Langlade, mieux renseigné sur les véritables sentiments des Sauvages, recommanda de nouveau la plus extrême vigilance. Le commandant ayant une foi aveugle dans la sincérité des protestations qu’il avait reçues, ne voulut rien entendre. — M. Langlade, lui dit-il un jour, je suis las d'entendre les histoires que vous venez me raconter si souvent ; elles sont inventées par de vie‘iies femmes et ne sont pas dignes de foi. Les Ind'ens ne sont pas hostiles aux Anglais et n’ont aucu': mauvais dessein contre eux; j'espère donc que vous ne viendrez plus m’importuner à ce sujet—C’est bien, répondit Langlade, mais vous regretterez avant longtemps de n’avoir pas suivi mes conseils.
Langlade ne fut pas seul à avertir Etherington du danger qui le menaçait. Un traiteur anglais. Alexander Henry, lui fit part des vagues rumeurs qui circulaient au sujet d’un soulèvement prochain des peuplades ; mais il traita ses craintes de chimères. Un Canadien, Laurent Ducharme, lui ayant fait des représentations encore plus pressantes, il lui répondit par une fin de non-recevoir. Finalement, il menaça d'envoyer prisonnier au Détroit quiconque mettrait en doute la Sdélité des Indiens. Nous allons voir si, son aveuglement lui coûta cher.
Fait singulier, les commandants des autres forts. anglais, qui eurent à peu près le même sort que celui de Michillimakinac, furent presque tous informés du complot qui se tramait contre eux, mais ils s'obsti-
nèreut à croire qu'il n'offrait aucun danger réel Le major Gladwin, du Détroit, fut de ce nombre, et il eût pu fort bien, dès le principe, s'emparer des 4 chefs du soulèvement et de Pontiac lui-même, s’il n’eût été profondément convaincu que cette conspiration était sans importance. },
Ce fut à la fin de mai 1763 que l’on apprit à Michillimakinac le siége de Détroit par Pontiac. Cette nouvelle causa beaucoup d’émoi parmi les Sauteux, qui demeuraient à ce poste, et ils résolurent secrètement de lever la hache de guerre contre les Anglais, à la première occasion favorable. Il n’y avait d'ordinaire qu'environ cent guerriers Sauteux à Michillimakinac, mais ce nombre se grossit considérablement en peu de temps par suite de l’arri- ° vée de quelques-unes des bandes de cette tribu, qui habitaient généralement les bords du lac Michigan.
Si l’on en croit Parkman ?, l’âme du mouvement secret, qui allait bientôt ensanglanter ce poste, était Minnavavana, guerrier redoutable, que les Canadiens appelaient le Grand Sauteux. Minnavavana était en rapports réguliers avec Pontiac, et, comme lui, il brûlait d’assouvir sa haïne contre les Anglais 2 qu’il détestait autant qu'il aimait les Français.
SRE =.
1 Consyiracoy of Pontiac.
* Ce chef sauvage fut toute sa vie l’ennemi juré des Anglais. Lorsque Jonathan Carver, auteur de Travels through the Interior ris of North America in 11766, 1767 and 1768, visita Michillimainac, il fat RReReNES à Minnavavana, mais ce dernier refusa de lai donner la main et se contenta de lui répondre avec dédain : Cawin nishishin, «les Anglais ne sont pas bons.» Legrand Sauteux se rendit tellement odieux aux op ds par la haine invétérée qu’il leur portait, qi fut poignardé quelques aur #8 après dans sa tente, près de Michiülimakinac, par un traiteu..
Le capitaine de Peyster, qui commanda le fort de Michillimakinac quelques années après, affirme cependant que le véritable ehef du complot était le farouche Matchékoui, renommé pour sa bravoure et sa cruauté.
Quoi qu’il en soit, on peut juger des sentiments qui animaient les Sauvages par les paroles suivantes, que Minnevavana adressa quelque temps auparavant à Alexander Henry, l’un des premiers traiteurs anglais qui se soient aventurés à Michillimakinac pour y ‘aire le commerre des pelleteries :
« Anglais, vous savez que le roi français est notre père. Il nous a promis d'agir comme tel, et nous avons promis en retour d’être ses enfants... Cette promesse, nous l’avons tenue. |
« Anglais, c’est vous qui avez fait la guerre à notre père. Vous êtes son ennemi, et comment pouvez-vous avoir l’audace de vous aventurer parmi nous, ses enfants ?.. Vous savez que ses ennemis sont les nôtres.
« Anglais, nous sommes informés que notre père le roi est vieux et infirme, et que, las de faire la guerre avec votre nation, il s’est endormi. Vous avez ç;rofité de son repos pour vous emparer du Car.ada. Mais son sommeil tire à sa fin. Je crois que je le vois déjà se réveiller et que je l’entends demander ses enfants, les Indiens... Qu’adviendra:til de vous lorsqu'il se réveillera ? Il vous détruira ent: ;rement.
« Anglais, vous avez conquis les Français, mais vous ne nous avez pas conquis. Nous ne sommes pas vos esclaves. Ces lacs, ces bois et ces montagnes nous at été donnés par nos ancêtres. Ils sont notre héritage, et nous ne le livrerons à personne. Votre
nation suppose que, ‘mme les blancs, neus ne ponvons vivre sans paiu, sans lard et sans bœuf! Mais vous devez savoir que lui, le Grand-Esprit, le maître de la vie, a pourvu à notre nourriture dans ces grands lacs et ces montagnes couvertes de bois. »
La tempête que les chefs des Sauteux soufilaient dans les esprits allait éclater de la manière la plus inattendue. Le jour de l'anniversaire de la naissance du roi George, le quatre juin 1763, les Sauteux et les Sacs se rendirent au fort et proposèrent au capitaine Etherington de chômer la fête par une grande partie de baggattiouai ou de crosse. Les Sauvages excellent dans ce jeu, qui, depuis longtemps, est l’un de leurs exercices favoris, et le capitaine Etherington accéda volontiers à leur demande. Il était bien loin de soupçonner que ce jeu inoffensif cachait un complot terrible, car pour mieux dissimuler leur perfidie, les Sauvages s'étaient livrés au même amusement durant les jourc précédents.
À en croire les apparences, le quatre juin 1763 devait être un jour de grande fête à Michillimakinac. Le temps était magnifique, un soleil ardent répandait ses chauds rayons, ct la nature, drapée dans son riche manteau de verdure, semblait devoir ajouter à l'éclat des réjouissances. Les canons du fort faisaient entendre de temps à autre quelques salves bien nourries, et leurs bruyantes détonations allaient réveiller les échos les plus lointains du lac Huron. Les Sauvages, parés de leur mieux et ayant le visage vermillonné, se comptaient par centaines, et, à les voir, on les aurait crus exclusivement préoccupés par l'issue de la lutte qui allait s'engager entre les deux tribus. Les Canadiens circulaient en grand nombre au milieu de ces enfants des bois, dont beaucoup leur
étaient connus, en attendant le commencement du spectacle, qui leur promettait des émotions plus qu'ordinai:
La partie de crosse devait avoir lieu sur la grande plaine qui avoisine le fort. L'heure de la lutte a ‘6e, le capitaine Etherington et le lieutront
I rent prendre place à l'extérieur de: 41:
1 pelques pas de la porte, afin Go 1 us
les mouvements des jouteurs. Le premier
sen urtout s'intéresser à la lutte, car, selon sa prolucsse, il avait parié en faveur des Sauteux.
La partie de crosse se poursuivit avec beaucoup d’ardeur depuis le matin jusqu’à midi, sans que la victoire se prononçât en faveur de l’une ou de l’autre tribu. Plusieurs fois déjà la balle avait été jetée intentionnellement en dedans de l'enceinte du fort, puis elle avait été renvoyée par les soldats de la garnison. Mais comme Etherington désirait offrir toutes les facilités possibles aux Sauvages, il ordonna finalement d'ouvrir la porte du fort afin qu’ils ailassenc eux-mêmes chercher la balle ?. C'était justement ce qu'ils désiraient. Aussi ils ne tardèrent pas à lancer de nouveau la balle dans l’intérieur du fort en se ruant à 5a poursuite. Leurs sauvagesses, obéissant à un mot; d'ordre, se précipitèrent aussi en dedans des palissades, afin de leur donner les tomahôâks qu’elles tenaient cachés sous leurs couvertures.
Ce fut le signal du massacre. Les Sauvages com-
1 Ce détail que nous empruntons au mémoire de Grignon n’est pas corroboré par les autres relations du massacre de Michillimakinac. Si l’on en croit ces dernières, Jes portes du fort auraient été ouvertes dès le matin, et les Indiennes seraient allées s'installer d'avance en dedans des palissades avec Jes armes qu’elles tenaient cachées. Quoi qu’il en soit, Etherington semble avoir négligé les mesures de précaution les plus ordinuires, eu ouvrant ainsi les fur du fort à des Sauvages dont il
aurait dû se détier, après les nombreux avertissements qu'il avait reçus.
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iencèrent alors à faire entendre leurs terribles cris de guérre, puis à égorger tous lés soldats qui leur tombaient sous la main. Ceux-ci, désarmés pour la plupart, s'étaient groupés sans défiance près de l’enceinte du fort afin de pouvoir mieux suivre les péripéties de la lutte. Le lieutenant John Jamet se défendit comme un lion. Pressé de tous côtés par cinq Sauvages, il leur disputa vaillamment sa vie sans autre arme que son épée, et ce n’est qu'au trentesixième coup de casse-tête qu’il alla rouler‘sur le sol ensanglanté. Furieux de sa courageuse résistance, les Sauvages lui coupèrent la tête et la promenèrent triomphants.
Le nombre des victimes s’éleva à dix-sept, y compris un traiteur anglais du nom de Tracy. Lesautres soldats furent faits prisonniers, et cinq d’entre eux furent subséquemmert massacrés.
Langlade fut témoin des horreurs du carnage, mais il ne put rien faire pour l'arrêter. Dans l’état de surexcitation où étaient les Sauvages, c’eût été s’exposer à une mort certaine que de vouloir seul prendre fait et cause pour les Anglais.
Le capitaine Etherington et le lieutenant Leslie échappèrent au sort de leurs malheureux compagnons. Comme ils se trouvaient à l'extérieur du fort lors du massacre, les Sauvages s’emparèrent d’eux, les dépouillèrent de leurs habits, puis les entraînèrent dans les bois, avec l’intention de leur faire un mauvais parti. Après quelque délibération, ils décidèrent de les brûler au poteau. Déjà le bois était prêt, les prisonniers étaient liés, et la torche allait enflammer le bûcher, lorsque Langlade, instruit du sort terrible qui les menaçait, arriva en toute hâte à leur secours,
à la tête d'un certain nombre d'Outaouais fidèles, qui
beureusement venaient d'arriver du village, de V'Arbre-Croche, situé dans le voisinage, sur les bords du lde Michigan. Sans plus de formalités, il coupa les cordes qui liaient les captifs au poteau, et dit aux Sauvages ennemis d’un ton fort et déterminé: «Si vous n'êtes pas content de ce que j'ai fait, attaquezmoi si vous l'osez.….» On ne releva pas le gant: trop de fois on avait éprouvé la valeur de cet homme intrépide,
Après avoir mis Etherington et Leslie en liberté, Langlade apostropha ainsi le malheureux commandant: «Capitaine Etherington, si vous aviez écouté mes histoires de vieille femme, qui vous avertissaient à temps du péril, vous ne seriez pas aujourd’hui dans une position aussi humiliante, et la plupart de vos hommes ne seraient pas tués. »
M. Pierre Ducalvet raconte à sa manière le massacre de la garnison de Michillimakinac dans sa fameuse Lettre aux Canadiens : «Les Sauvages de Michillimakinac, lassés de deux années de voisinage avec les Anglais, s’affranchirent à la sauvage de l'incommodité ; c’est-à-dire qu’ils coupèrent sans façon là gorge à toute la garnison, dont le commandant ne sauva sa chevelure et sa vie que par l’humaine interposition d’un gentilhomme canadien— M. de Langlade—qui lui avait pressenti l'exécution ; car c’est le sort que la judicature indienne adjuge de volée, dans ses tribunaux, aux usures, aux fraudes, aux déprédations, aux briganüs. »
Alexander Henry, l’un des quatre traiteurs anglais qui se trouvaient alors à Michillimakinac, fut témoin
de l’affreux massacre de la garnison de ce fort, Comme son titre d’Anglaist lui valait la mort dans les circonstances, il se rendit immédiatement à la résidence de Langlade, voisine de la sienne, pour s’y réfugier.
A son arrivée chez Langlade, toute la famille de ce dernier, qu’il appelle l'interprète français. était aux fenêtres et pouvait voir la sanglante tragédie qui se déroulait en ce moment. Henry ayant demandé à Langlade un refuge dans sa maison, celui-ci, selon ce traiteur anglais, lui aurait répondu en haussant les épaules : « Q\e puis-je faire de vous? » Aussi désespérait-il de son sort lorsqu'une Panis, esclave de Langlade, lui fit signe de la suivre. Elle le conduisit à un escalier, qui aboutissait au grenier, où elle lui conseilla d’aller se cacher. Henry s'empressa de suivre son avis, et l’Indienne l’enferma sous clef.
Anxieux de voir ce qui se passait au fort, Henry put, au moyen d’une ouverture dans le toit, observer les Sauvages, qui jouissaient en barbares de leur £ otriomphe. C'était un spectacle hideux à voir. L. mourants, en proie à la plus cruelle agonie, faisaient entendre des cris plaintifs et laissaient échapper des flots de sarg de leurs blessures, tandis que les morts gisaiént sur le sol, scalpés et dépouillés de leurs vêtements. Pour ajouter à l'horreur du tableau, quelques Sauvages se gorgeaient du sang
2 Telle était l’aversion des Sauvages contre les Anglais à cette époque, que enr après son départ de Montréal, dans l'été de 1761, avait été o lig de se déguiser en voyageur canadien pour n6 pas attirer l'attention des Sauvages qui eussent pu lui faire un mauvais parti. quelque temps après le massacre de Michillimakinac, il lui fallut, sur les recommandations d’un chef sauvage ami, se travestir en sauvage pour ne pas s’exposer à la vangeance des Sauteux.
de leurs victimes avec le creux de leurs mains, en jetant des cris pleins d'une rage infernale.
Après avoir’assouvi leur féroce vengeance, quelques Sauteux se précipitèrent dans la maison de Langlade, et lui demandèrent s’il n'avait pas donné refuge à quelque Anglais. Il répondit négativement, mais pour plus de certitude ils furetèrent de tous côtés, et se rendirent finalement au grenier.
Henry crut que c'en était fait de sa vie, et une terreur profonde. s'empara .de lui. En entendant leurs pas précipités, il.:se cacha derrière un tas de vaisseaux faits d'écorce*de bouleau, qui servaient à recueillir Peau d'érable. : Il contint de son mieux sa respiration, mais les battements de son cœur étaient si violents qu’il crut qu’ils allaient le trahir.
Quatre Sauvages, armés de casse-tête, teints de sang comme des hyènes furieuses, ne tardèrent pas à pénétrer dans le grenier. Ils promenèrent un regard inquisiteur dans cette sombre pièce, où le jour entrait à peine, puis partirent sans apercevoir Henry. Is étaient accompagnés de Langlade, auquel ils énumérèrent complaisamment le nombre de chevelures anglaises qu'ils avaient scalpées durant le jour. La joie de Henry, lorsque la porte se referma sur lui, ne peut se comparer qu’à celle du condamné qui échappe d’une manière inespérée à l'exécution fatale.
Epuisé par tant d'émotions, Henry s’abandonna à un sommeil bienfaisant jusqu’à l'heure du crépuscule. Un nouveau bruit l’éveilla alors soudainement. C'était la femme de Langlade qui entrait.. Elle fut fort étonnée de le voir, car elle ignorait le lieu de sa retraite. Elle lui dit de prendre courage, car la plu part des Anglais ayant péri, elle espérait qu’il pour rait échapper à leurs meurtriers. Il lui demanda un
peu d’eau pour restaurer ses forces, et elle s’empressa de lui en faire apporter.
Après une nuit pleine d'angoisseset d’insomnie, Henry entendit, dès les premiers feux du jour, la voixmenaçante de plusieurs Sauvages qui pénétraient de nouveau dans la maison de Langlade. Ils':informèrent ce dernier que, n'ayant pas trouvé la tête de Henry parmi celles des autres victimes, ils allaient faire d’autres perquisitions, afin de ne pas laisser échapper cette nouvelle proie. En entendant leurs menaces, lu femme de Langlade s’efforça de lui démontrer qu’il ne serait pas prudent de soustraire Henry plus longtemps à leurs recherches, car les Sauvages irrités ne manqueraient pas de se yenger sur leurs propres enfants. Langlade résista d’abord à ses instances, mais ses sollicitations devenant de plus en plus pressantes, il crut devoir décisrer aux Indiens que Henry s'était réfugié sous son toit.
A cette nouvelle, les Sauvages s’élancèrent au grenier. Ils étaient ivres, presque nus, et affreux à voir. Leur chef, Ouénioui, un véritable colosse, tout noirci de charbon, s’élança sur Henry, et le saisit d’une main par le collet de son habit en brandissant de l’autre un long couteau, comme s’il avait voulu le lui enfoncer dans la poitrine. Puis, se ravisant toutà-coup,—peut-être un sentiment d'humanité le fitil reculer devant le crime qu'il allait commettre, —il retira son arme prête à se rougir de sang, en disant : «Je nete tuerai pas. J’ai été souvent en guerre avec les Anglais, et je leur ai enlevé bien des chevelures. Mon frère Musinigon a été tué par eux; eh bien! tu prendras sa place et tu porteras son nom.»
Henry reçut d’abord l’ordre de Ouénioui de se rendre à sa loge, mais Langlade obtint la permission
de le garder sous son toit quelques jours encore. Il était à peine rentré dans la maison de Langlade qu’ur Sauvage vint lui ordonner de le suivre au camp des Sauteux.
Henry, connaissant le caractère brutal de cetIndien, qui lui devait des fourrures, craignit qu'il n’essayât de le tuer dans le trajet. Ses appréhensions étaient fondées, car son farouche compagnon voulut l’entraîner versun endroit écarté, couvert de broussailles, en arrière du fort. Henry refusa d'aller plus loin. Le Sauvage leva alors son couteau pour l’en frapper ; mais Henry para le coup et prit la fuite. Furieux de voir échapper sa proie, l’Indien se mit à sa poursuite en jetant de grands cris. Henry, auquel l’épouvante semblait donner des ailes, se dirigea vers la demeure de Langlade, et alla se réfugier dans le grenier, où pour la seconde fois il trouvait un lieu de sûrete contre ses ennemis.
Henry ? se plaint de n’avoir pas eu de Langlade tous les bons traitements qu’il aurait pu en attendre. Il raconte que, ayant pris le parti de se rendre à Détroit, il se vit refuser par Langlade une couverture pour le protéger contre le froid. Elle lui était d’autant plus indispensable pour le voyage qu'il avait été dépouillé de tous ses vêtements par les Sauvages. Un autre Canadien, du nom de Jean-Baptiste Cauchois, fut plus humain, et lui donna une couverture, sans laquelle Henry prétend qu’il eût péri dans son voyage sur le lac Michigan.
Ce qui précède est raconté sur la seule autorité de Henry, et comme Langlade n’a pu prendre connaissance de l'accusation «d’'inhumanité sordide»
1 Travels and Adventures in Canada and the Indian Territories between the years 1760 and 1766, p. 93.
portée contre lui— répétée depuis par pusieurs écrivains — et y répondre, puisque ce récit ne fut publié qu’en 1809, c’est-à-dire neuf ans après sa mort, il ne nous est guère facile de nous prononcer sur la véracité des faits relatés par ce traiteur anglais. Nous devons dire toutefois que la belle con duite de Langlade à l'égard du capitaine Etherington et du lieutenant Leslie, qu’il sauva des flammes du bûcher, nous fait croire assez difficilement qu’il ait agi en même temps d’une manière toute différente envers Henry.
Du reste, nous avons lieu de présumer que Henry a chargé un peu le sombre tableau du massacre de Michillimakinac pour lui donner probablement plus de couleur et d'intérêt. Cela est d'autant plus vraisemblable que son récit ne fut publié que quarante six ans après ce tragique événement.
Henry dit, par exemple, dans sa relation, que le «lieutenant Jemette et soixante-dix soldats ont été tués lors de la prise du fort,» tandis que, d’après la lettre du capitaine Etherington, écrite huit jours seulement après le massacre, et qu’on trouvera plus loin, ce nombre aurait été de dix-sept, ce qui constitue une différence sensible.
Henry affirme encore que le chiffre de la garnison de Michillimakinac était de quatre-vingt-dix, lorsqu’il n’était que d'environ trente-cinq, d’après la même lettre du commandant. Parkman 2? a cru expliquer cette différence d’une manière satisfaisante, en disant que Henry a sans doute voulu comprendre tous les habitants du fort, les soldats et les Canadiens. Cela ne se peut, puisque Henry déclare
1 Le capitaine Etherington écrit Jamet.
3 Conspiracy of Pontiac, vol. I, p. 807.
que pas un seul Canadien ne fut victime du massacre. «Pendant:la prise du fort, dit-il, je remarquai beaucoup de Canadiens regardant avec calme ce qui se passait, ne s’opposant pas aux Indiens, et n’en recevant non plus aucun mal.» Du reste, Henry est explicite sur ce point : « La garnison, dit-il, se composait de quatre-vingt-dix soldats, de deux officiers subalternes et du commandant, et il y avait quatre traiteurs anglais au fort. »
Si tous les Canadiens ont été épargnés lors du massacre, comme le constatent Etherington et Henry, les prétendues soixante et onze victimes ne pouvaient être que des Anglais. Or, il a été pleinement démontré que le nombre des Anglais, à Michillimakinac, n’a pas alors dépassé la quarantaine. Et si Henry a exagéré dans ces deux cas, ne peut-on pas inférer qu'il a pu fort bien représenter les faits qui concernent Langlade sous un jour beaucoup trop défavorable ?
Avec leur imprévoyance ordinaire, les Sauvages nés ‘rent même de placer une garde dans le fort dont i:s venaient de s'emparer, pour se mettre à l'abri de toute surprise. Ayant fait main basse sur l'eau-de-vie de la garnison, ils se livrèrent à une épouvantable' bacchanale, qui dura plusieurs jours et sembla les traistottel en autant de démons.
Les chefs, craignant que leurs guerriers ne se portassent à d’autres actes de vengeance, mirent leurs captifs en lieu sûr dans le fort, au nombre d’une vingtaine, avec environ trois cents voyageurs cana-
diens. 1l eut alors été facile aux Anglais de fermer les portes du fort et de résister aux attaquès des Sauvages avec le concours des Canadiens. Aussi plusieurs officiers anglais proposèrent de se mettre en état de défense, mais ils renoncèrent à leur projet sur les représentations du P. du Jaunay 1—et non du P. Jonoïis, comme disent Henry et Parkman—missionnaire des Outaouais de l’Arbre-Croche, dans le Mi chigan, et qui se trouvait en ce moment à Michillimakinac. Ce dévoué jésuite montra aux Anglais que les événements de la dernière guerre étaient encore trop frais dans l'esprit des Canadiens pour pouvoir compter sur eux, et que, dans le cas où les Sauvages réussiraient à s'emparer de nouveau du fort, il ne resterait probablement pas un seul Anglais pour aller annoncer leur perte commune.
Quelques jours après le massacre, Etherington confia à Langlade le commandement du fort de Michillimakinac, en attendant de nouvelles instructions. Il écrivit aux commandants des postes voisins afin d'obtenir du secours et de reprendre la possession du fort, si cela était possible ; mais l’on sait déjà que cette demande était bien inutile, puisque les forts anglais de l'Ouest devaient presque tous tomber entre les mains des Sauvages. Voici la lettre
1 Le P. Pierre-Luc du Jannay demeura à Michillimakinac comme missionnaire depuis 1740 (?) jusqu’en 1763, et il resta dans l’Ouest jusqu’en 17*4, en qualité de supémeur de la mission de Saint-Joseph. 11 obtänt, en 1768, une étendue de deux mille axpents de terre à V’Arbre-Croche, dont une partie fut mise en culture. Lorsque l’abbé Badin visita, en 1825, les missions indiennes étabhes sur les bords des lacs Supérieur et Michigan, il remarqua que le souvenir du P. du Jaunay était religieusement couservé parmi ces tribus. « Durant le voyage, dit-il, je me plaisais à m’entretenir des jésuites avec un viei ui les avait connus. Il s’attachait surtout au P. du Jaunay, qui l'avait préparé au baptême, admis à la première SOUOPMUR 2e à qui
souvent il avait servi la messe. Il me fit remarquer l’endroit où le Père disait ordinairement son bréviaire en se promenant. »
CHARLES DE LANGLADE ü!
que le capitaine Etherington adressa au major Gladwyn, de Détroit, dans laquelle il reconnaît hautement les services signalés que lui avait rendus Langlade dans cette malheureuse affaire :
«Michillimakinac, 12 juin 1763.
«Monsieur,
«Bien que je vous aie mandé dans ma dernière lettre que tous les Sauvages étaient arrivés et que tout semblait être dans un calme parfait, je dois aujourd'hui vous apprendre que les Sauteux, qui habitent une plaine près du fort, se réunirent le quatre du courant pour jouer à la crosse : ce qu'ils avaient fait, du reste, presque chaque jour depuis leur arrivée. Ils jouèrent depuis le matin jusqu’au midi ; ils jetèrent alors leur balle près du fort, et observant que le lieutenant Leslie et moi étions à quelques pas en dehors, ils s’élancèrent sur nous et nous entraînèrent dans les bois.
« Dans l'intervalle, les autres se précipitèrent dans le fort où leurs femmes les avaient devancés; celles-ci tenaient leurs haches de guerre cachées sous leurs vêtements. Les Sauvages s’emparèrent de ces armes, et en un instant ils massacrèrent le lieutenant Jamet et quinze soldats, ainsi qu’un traiteur du nom de Tracy. Ils blessèrent deux hommes et firent pri. sonniers les autres soldats de la garnison; cinq d’entre eux ont depuis été massacrés. Ils firent prisonniers les traiteurs anglais et les dépouillèrent de tout ce qu'ils possédaient; les Français seuls furent à l'abri de leurs coups.
« Après le massacre, MM. Langlade et Farli 1,
+ Henry écrit Farley, mais ce dernier signait Jacques Farly, comme on peut le voir par les registres de Michillimakinac, o il est souvent fait mention de lui. D’après Henry, cet interprète aurait été auparavant au service du commandant français à
l'interprète, se rendirent à l'endroit où j'étais prisonnier ainsi que le lieutenant Leslie, Ils obtinrent que nous quitterions le fort sous une escorte de Sauvages, avec la promesse que nous reviendrions à leur demande. Ces messieurs eurent le temps d'informer les Outaouais de ce fait; ces Sauvages arrivèrent au premier avis et se montrèrent très-mécontents de la conduite des Sauteux.
« Les Outaouais ont depuis leur arrivée fait tout en leur pouvoir pour nous être utiles. Ils ont ou obtenu des prisonniers des Sauteux ou racheté leur liberté, J'ai maintenant avec moi le lieutenant Leslie et onze soldats ; les quatre autres hommes de la garnison qui ont survécu au massacre sont entre les mains des Sauteux.
« Les Sauteux sont supérieurs en nombre aux Outaouais, et ils leur ont depuis déclaré que, s’ils ne réussissaient pas à nous faire abandonner le fort, ils intercepteraient toutes nos communications avec ce poste, ce qui causerait la perte de tous les convois des marchands de Montréal, de la Baie, de Saint-Joseph et des postes supérieurs. Mais s’il est faux que vos postes aient été attaqués (ce qui d’après eux leur a fait lever la hache de guerre), et que vous puissiez envoyer les renforts nécessaires avec des approvisionnements, etc., accompagnés d’un certain nombre de vos Sauvages, je crois qu’on pourrait rétablir le poste en peu de temps.
« Depuis cet événement, deux canots sont arrivés de Montréal, ce qui m'a mis en état de faire un pré-
Michillimakinac. Il fait erreur eu äisant qu’il avait épousé une Sauteuse, ce qui lui donnait beaucoup d'influence sur la tribu de ce nom, car Juques Farly se maria à Mlle Marie-Josette Dumouchel, dont il eut piomours enfants: Josette, Marie, Charlotte, Âlbert, André, Vital, Louis, Joseph. Jacques Farly s'était établi à Michillimakinac vers 1742.
sent à la tribu outaouaise, pour laquelle nous ne saurions trop faire.
« Je dois beaucoup de reconnaissance à MM. Langlade et Farli, l'interprète, pour les nombreux services qu'ils m'ont rendus en cette occasion. Le prêtre ne semble pas disposé à se rendre à votre poste avant un jour ou deux. J'en suis fort aise, car c’est un brave homme, et il a beaucoup d'influence sur les Sauvages, bien disposés à croire tout ce qu’il pourra leur annoncer à son retour, qui ne tardera pas, je l'espère. Les Outaouais disent qu'ils vont me conduire, ainsi que le lieutenant Leslie et les onze hommes qui sont entre leurs mains, à leur village, où il nous retiendront jusqu’à ce qu’ils sachent ce qui se passe à notre poste. Ils ont envoyé ce canot dans ce.but.
: « Vous pourrez apprendredu prêtre tous les détails sur cette tragique affaire.
« Votre tout dévoué,
« GEO. ETHERINGTON.»
Le prêtre mentionné dans la lettre d’Etherington est le P. du Jaunay, dont il a déjà été question. Ce courageux missionnaire, qui avait rendu les plus grands services aux Anglais prisonniers entre. les mains des Outaouais, ne craignit pas, pour leur Âtre encore utile, de s’exposer aux dangers et aux fatigues d’un long et monotone voyage en canot sur le lac Huron. Il s’acquitta fidèlement de sa mission, eut une entrevue avec le major Gladwyn, puis repartit de Détroit pour retourner à Michillimakinac, le vingt juin 1763, comme le fait voir l'extrait suivant d’une curieuse relation intitulée: Diary of the Siege of Detroit 8 -
« 20 juin 1763.— Ce matin, le commandant communiqua verbalement au jésuite ce qu’ildevra apprendre aux Indiens et aux Français Ge Michillimakinac, ainsi qu'au capitaine Etherington, vu qu'il ne se souciait pas d'apporter une lettre, disant que si les Sauvages lui demandaient s’il en avait une, il serait obligé de répondre oui, car il n’avait jamais fait un mensonge de sa vie. Il lui donna un collièr pour remettre aux Outaouais, avec instruction de leur déclarer qu’il était très-content de voir qu'ils ne s'étaient pas mêlés d’une affaire qui eût amené leur ruine, etque, s’ils envoyaient leurs prisonniers à Montréal, ils convaincraient le général de leurs bonnesintentions; ce qui ne pourrait manquer de leur valoir quelque récompense.
« Il devait présenter ses compliments à MM. Langlade et Farli et les remercier deleurs bons offices, qu’il les encourageait à continuer. Ils devaient s’efforcer d'empêcher autant que possible tout commerce avec nos ennemis, surtout celui des armes et des munitions. M. Langlade devait avoir le commandement du fort jusqu’à ce que de nouveaux ordres lui fussent donnés. »
Le P. du Jaunay revint à Michillimakinac, le trente juin, après avoir fait un heureux voyage, comme il appert par l'extrait suivant ds registres du poste : « Le 4 de juin (selon d’autres le 2) de cette année, le massacre des Anglais par les Sauteux eut lieu au fort de Michillimakinac. Quelques jours plus tard, le P. du Jaunay partit pour Détroit en canot, et le 30 du même mois, il était de retour au poste. Un bon voyage ! »
Après quelques semaines de captivité, Etherington, Leslie et quelques autres Anglais qui avaient échappé
au massacre furent conduits à Montréal sous une forte escorte de Sauvages, et ils n’arrivèrent en cette ville qu’au mois d'août. Quant à Henry, il réussit, après bien des aventures, à échapper aux mains des Sauteux, grâce à l'intervention de l'interprète Jean- Baptiste Cadot, du Saut-Sainte-Marie, qui avait beaucoup d'influence sur cette tribu. Ce traiteur anglais fit ensuite le commerce des pelleteries avec M. Cadot, et ne revint à Montréal qu’en 1776.
Après la guerre, Augustin de Langlade continua de faire ia traite à la Baïe-Verte, dont il était l’un des plus anciens habitants. |
Grignon raconte dans ses mémoires que vers 1770, un Sauvage £° présenta un jour au magasin de Langlade, en apparence dans le dessein d’acheter une petite hache. A sa demande, Langlade prit une hache qui se trouvait au-dessous du comptoir et la lui remit pour l’examiner. L’Indien lui ayant témoigné le désir d'en voi: d’autres, Langlade se baissa pour lui choisir un nouvel instrument ; maïs au moment même où il allait se relever, le Sauvage fit un mouvement comme s’il allait frapper le vieux traiteur. Prompte comme l'éclair, une petite fille de Charles de Langlade, âgée seulement de sept ans, qui remarqua l’allure menaçante de l’Indien, s’écria avec effroi : «Grand-papa, il va vous couper le cou.» Langlade se redtessa instantanément en entendant le cri d’alarme de l'enfant, et d’un coup de hache il terrassa l’Indien. Celui-ci se releva péniblement et balbutia quelques excuses.
Augustin de Langlade ne mourut pas longtemps
après cet incident d’une vie semée d’une foule d'’aventures de ce genre. Il s’éteignit vers 1777, âgé d'environ soixante-quatorze ans, et fut inhumé dans l’ancien cimetière de la Baiïe-Verte. Oa le représente comme un excellent homme, doué d’agréables manières, aimant le repos, mais prompt à ressentir une injure.
Augustin de Langlade était fermement attaché à la religion catholique. Aussi les missionnaires le trouvèrent-ils toujours disposé à faciliter leur œuvre de dévouement dans les solitudes du Nord-Ouest. Il donna un généreux appui en particulier aux pères jésuites Coquar ?, du Jaunay, Lamorinie et Lefranc, qui firent de Michillimakinac le chef-lieu de leurs missions. On voit par les registres du lieu qu’il remplissait les fonctions de marguillier en 1756,qu'il a été témoin de seize mariages, de 1740 à 1760, et parrain de vingt-trois enfants dans la même période de temps ?.
Après sa mort, sa femme alla demeurer probablement au milieu des Sauvages établis près de Michillimakinac. Le quatorze septembre 1782, le lieutenant-gouverneur Sinclair, de Michillimakinac, donna permission à Mme Langlade de se rendre à la Baie- Verte, et d’y prendre possession de ses biens. Voici le texte même du permis :
1 Le P.Coquar accompagna M. de la Vérendrye dans ses voyages pour découvrir la mer de l’Ouest. Il avait établi, vers 1780, qu’il fallait, pour arriver à cette mer, aller à la découverte des sources du Missouri, franchir les LR Rocheuses, si l'on ne pouvait pénétrer avec des canots par les gorges etentrer dans le grand lac d’eau salée. Il écrivait qu’on avait rejeté son idée, parce qu'ici, ajoutait-il, «on vent des découvertes qui ne coûtent point d'argent, à moins qu’elles ne rapportent du castor, et on m’a dit que tout projet proposé à la Cour ne serait point écouté si on demandaït des fonds pour l’exécuter.» Les
Varennes de la Vérendrye par Pierre Margry.
3 Voir documents annexés,
« Par l'honorable Patrice Sinclair, etc.
«Madame Langlade a permission d’aller à la Baye, pour y entrer en possession de ses maisons, jardins, Elle amène un engagé avec elle.
« Donné sous ma main et sceau, au poste, ce quatorze septembre 1782.
« PATRICE SINCLAIR (L. S.) lieutenant-gouverneur. « Par ordre du lieutenant-gouverneur,
fermes et biens.
Lorsque la guerre de la révolution américaine