VIE SOCIALE DES CANADIENS
Lee français d'Amérique. — Les fricots de famille. — Les soirées * au bouquet. — La canadieu ne poUe^man de paroiêse — Cha-
rité des canadieDS. — Les charpentiers de Burlington. — Lea deux bébés d'adoption. — Défauts des émigrés. — Imprévoyance et luxe. — Les dix piastres pour M. le curé. — Cet* M^Siieurs el ce.i Demoiselles, le dimanche !
Le Canadien émigré aux États reste Français d'allures et de caractère. Gai, spirituel, aimant à causer avec les amis, à dire et à entendre de joyeuses histoires, d'une vivacité un peu prompte à s'enflammer, mais sans amer* tnme ni ressentiment, il possède généralement un bon. cœur dans une bonne et large poitrine.
Ces ouvriers, groupés autour de leiar églisQ, ont les uns avec les autres des rapports pleins de corifliale efe
fraternelle camaraderie. Les disputes sont rares ; du reste elles se bornent toujours à des batailles de paroles. Dans un grand nombre de centres, les Canadiens sont originaires des mêmes paroisses ; une famille attire l'autre, et parents et amis, se retrouvant ensemble dans leur patrie d'adoption, reprennent les bonnes relations d amitié qu'ils avaient jadis en Canada. Ce rapprochement offre, en outre, une protection efficace contre l'invasion de gens suspects, qui voudraient se glisser au milieu de ces agglomérations canadiennes. Leur histoiie est vite connue, et ils se voient bientôt obligés d'aller chercher fortune ailleurs.
Le Canadien aime beaucoup la société et surtout les réunions intimes. Durant les mois de décembre et janvier, il y a peu de chose à faire au pays dans les fermes ; aussi c'est le temps des visites. Et alors, il est bien rare de trouver un habitant qui résiste à la tentation d aller prendre part à ce qu'on nomme, dans la langue du cru, un fricot de famille. Dans les belles nuits d'hiver, lorsque les étoiles brillent de l'éclat le plus vif, vous entendez tout à coup résonner à travers la campagne les grelots d'un attelage, et la lame d'acier du traîneau fait crier la neige durcie par un froid de quinze à vingt degrés. C'est une famille d'habitants qui se rend au fricot. Femmes et enfants, chaudement enveloppés dans lents fourrures, remplissent le fond de ki carriole. La
24 LES CANADIENhJ-FKAXÇAIS
réunion se compose otdiuairenient d'une vin^aine de parents et anus. On mange le fricot, on dit des joyeusetés, on rit à gorge déployée ; la jeunesse danse et s'amuse à des jeux de société. Tout le monde est en belle humeur. Vers minuit, Un fr'uoteurs rentrent au logis, en envoyant aux échos de la nuit les refrains de& chansons de la vieille France.
Axixt Etats-Unis, après une journée de douze heures de travail, et avec la perspective d'être debout à cinq heures pour recommencer le lendemain, l'usage du fricot présente plus de difficulté. Pourtant, malgré tout, le naturel l'emporte, et le Canadien émigré tnnive encore le moyen d'organiser de petites fétt^s pour s'unmser et rire.
Ainsi, dans certaine viUe, la jeunesse avait imaginé ce qu'on appelait des Soirées on bouquet II s'agissait de fêter l'annivei'saire de naissance des amis. L'on se donnait le mot ; puis, le soir venu, chacun se rendait muni de provisions et un bouquet à la main, à la demeure de celui ou de celle qui commenrait une nouvelle année. La réunion était gaie, elle se prolongeait assez, et même trop avant dans la nuit, le tout n'allait pas, paraît-il, sans quelques inconvénients assez sérieux. Aussi les prêtres crurent-ils devoir dire un mot aux mères de famille, et les Soirées au bouqiieJ disparurent.
Ici, en effet, comme je l'ai dit, c'est la femme qui fait
DE LA NOITVELLE-ANGLETEKRE 25
la police de la paroisse ; il n'en est pas de plus douce, et l'on pdut ajouter de plus efficace. L'influence de la femme est considérable dans la famille canadienne. Habituellement, c'est elle qui gouverne toute la petite république, le président y compris. Mais comme, en général, ces femmes canadiennes sont bonnes chrétiennes, vaillantes au travail, toutes dévouées à leur mari et à leurs enfants, cette influence a en définitive les résultats, les plus heureux.
Elle s'étend même à tout le bloc (ju'elles occupent Voilà pourquoi, dans ces vastes maisons ouvrières qui -comptent souvent de vingt à trente ménages, l'on trouve, la plupart du teuips, une étonnante régularité. Les désordres y sont rares et durent peu. Grâce à ces femmes, à ces mères vraiment chrétiennes, la loi de Dieu règne dans le bloc avec une autorité qui contraste singulièrement avec ce cpie l'on voit ailleurs dans des conditions analogues.
Je vois ici quel({ues-uns de mes lecteurs hocher la tête pour me dire qne je ?uis bien optimiste, peut-être même bien crédule. Mais, sans se hâter de porter un jugement prématuré pour quelques exceptions t[ui frapperont leurs yeux, je les prierais de parcourir un certain nombre d'agglomérations canadiennes aux Etats, et surtout d'interroger les prêtres résidents et les missionnaires. Ils verront que mou appréciation favorable n'est, après tout, qu'un hommage rendu à la vérité et à la justice.
2ft LES CANADIENS-FRANÇAIS
J'ai dit qu'un grand esprit de charité chrétienne règne parmi ces Canadiens émigrés. Ils se traitent vraiment en frères et n'épargnent pas leurs peines quand il s agit de s'entr'aider.
Dans une promenade que je faisais à Burlington, en compagnie du vicaire de la paroisse canadienne, le Rév- M. Ivinec, noua aperçûmes sur un plateau, au sortir de la ville, un grand nombre de maisonnettes on construction.
" Eh ! dîs-je à mon compagnon, voici tout un village cin»uHen qui se bâtit ici."
— " Oui, mo répondit-il, les C anadiens ont acheté c« plateau, et, la journée finie, menuisiers et charpentiers donnent à chaque famille deux heures de travail gratuit pour finir leur cottage."
Que pensez-vous de cette société coopérative de charité ? N'est-il pas touchant de voir de pauvres ouvriers, après une journée à l'usine, prendre encore deux heures sur. leur repos, pour se bâtir les uns aux autres, leur petit chez »oï i
Aux États-Unis, il y a dans chacune comté une maison subventionnée, où l'on recueille les pauvres, les vieillards, tous ceux enfin qui n'ont plus ni feu ni lieu. On la nomme la poor house, la maison des pauvres. Mais vous y chercheriez inutilement des Canadiens, ils l'ont en horreur. Si un Canadien tombe malade et se trouve
dans le besoin, les voisins vont faire une tournée de charité, et reviennent avec de larges aumônes. S'il est vieux, ses ^ifants le reçoivent chez eux ou payent sa pension chez quelque compatriote. S'il meurt en laissant des orphelins, il peut être tranquille sur leur sort, la charité chrétienne en prendra soin.
En Cemada, Ton crie les orphelins à la poi*te de l'église, le dimanche, et tout de suite il se trouve de braves gens pour les adopter ^. La plupart du temps, ce sont des époux à qui Dieu n'a pas donné la bénédiction du mariage ; souvent aussi ce sont des pères de famille qui ont déjà bien des enfants sur les bras ; mais, d après le principe que là où il y a du pain pour quatre, il y en aura bien pour six, ils emmènent ces orphelins et comptent sur la Providence pour les nourrir. Souvent même, ou poussera la délicatesse jusqu'à laisser ignorer aux pauvres petits leur malheur, on les élèvera sur le pied d'une complète égalité avec les autres de la maison.
Aux Etats, on ne crie pas les orphelins à la pointe de l'église, mais l'œuvre de charité n'en est pas moins accomplie avec ♦un courage et quelquefois avec un héroïsme admirable. Qu'on en juge par le fait suivant.
Il y a deux ans, je prêchais une mission à Rochester. Après la messe, une brave Canadienne, femme d'ouvrier, vient me trouver à la sacristie : " Mon Père, me dit-elle, une de nos voisines, une pauvre veuve, est morte il y a trois mois, laissant deux petites filles, l'une de trois ans.
1. fin lSi9, lotsque le typhus fit périr pi un de 10,000 paavr«8 émigrauts irlandais, à Montréal et à Québec, leH milliers d'orphelins qui restaient furent adoptés par Les familles canadiennes, et élevés avec leurs autres enfants.
28 LES CANAmENS-FRANÇAIS
l*autre un bél)é qui n a encore que cinq mois. On s'est arrangé, plusieurs femmes ensemble, pour adopter les pauvres petites. Mais comme on est bien pauvre soimême, et qu'on a déjà pas mal d'enfçints, voici ce qu'on fait. La petite ainée reste huit jours dans chaque maison. Pour le bébé, à tour de rôle, les femmes qui nourrissent le gardent pendant trois jours, puis elle le passent à la voisine. Mon père, ajoutait-elle naïvement, on est bien prêt à continuer, mais si vous pouviez dire un petit mot d'encouragement dans votre sermon, pa n^im ferait bien plaÂmr."
Voilà les qualités du Canadien émigré aux États. Il a aussi ses défauts, et la vérité me force à les dire avec la même franchise. Laissant aux prêtres le souci des misères qui, là comme ailleurs, sont l'apanage de la nature humaine, je ne m'occuperai que des défauts extérieurs, de ceux qui sont du domaine public. Or, de l'avis connnun, les principaux sont l'imprévoyance et le luxe.
L'imprévoyance, on le sait, est un défaut trop ordinaire chez l'ouvrier. Mais ce défaut, le Canadien émigré le pousse à un degré vraiment déplorable. Son horizon se borne à la semaine qui passe, tout au plus, au mois qui finit. S'il a dix piastres en sa possession, il dépensei'a dix piastres, s'il en a vingt il en dépensera vingt ; mais toujours il s'arrangera de manière à être à peu près à sec, aux appr<^)ches de la nouvelle pa; e.
LcvS prêtres le savent bien aux États. S'ils ont une quêtç importante à faire, ils auront bien soin de la placer toujours dans la semaine qui suit la paye. S'ils venaient plus tard présenter la corbeille à leurs paroissiens, ils obtiendraient de leur part un beau salut de tête, bien sympathique, mais d'argent . . . point. Il n y en a plus dans le gousset.
Où donc va cet argent '( Les Canadiens le jettent-il à. la tavenie ?
Non, le Canadien des États est généralement sobre. H y a des exceptions, sans doute ; mais outre que lx)n nombre de jeunes gens appartiennent à la tempérance totale^ ceux mêmes qui ne vont pas jusque-là ne sont •i^uère portés aux excès alcooliques. Ce n'est donc pas rivrognerie qui épuise leur bourse. Mais ces ouvriers sont de grands enfants ; ils aiment les fêtes, les plaisirs, les courses en voitures, les amusements de toute sorte. L*e dimanche qui suivra la paye, vous les verrez partir trois ou quatre de compagnie, en voiture à deux chevaux, pour aller faire un pique- niqu^. Ils dépenseront ur.e dizaine de piastres dans la journée. Quan»! un cirque américain amve dans la localité, il n y aura pas assez de place pour les Canadiens curieux d assister au spectacle. Que si, par hasard, ils ont mis cinquante piastres de côté, vite, il faut les dépenser dans une course en Canada, pour aller revoir parents et amis, qu'on avait visités il n'y a pas six mois. Dieu sait l'argent que les compagnies de chemins de fer américains ont encaissé, grâce à cette humeur voyageuse de nos compatriotes.
80 LES CANADIENS-FRANt/AIS
On leur dit : " Mais vous, pères de faniille, ayez donc plus de prévoyance ; mettez quelque réserve à la banque* vous le pouvez facilement. Si vous alliez tomber malades, si l'ouvrage manquait, si la grève se déclarait, que de viendriez- vous avec vos enfants ?"
Ils trouveront que vos paroles ont bùn <hi hotf w'/^^, mais ils n'en font pas davantage.
Les jeunes gens sont naturellement plus insouciants encore que leurs parents. Avec des salaires de trente à quarante piastres par mois, ils pourraient aisément mettre la moitié de cet argent-là de côté et s'assurer ainsi une avance de quelques centaines de piastres, pour l'époque du mariage. Mais où est le jeune homme qui puisse attacher cette épingle au bonnet de sa fiancée ? La coutume aux Ëtats est de faire au prêtre une offrande de dix piastres à l'occasion du mariage. Quand des jeune^♦ gens, après s'être dit oui en particulier, désirent le dire en public devant leur curé, il y a une question qu'on se pose l'un à l'autre :
" As-tu les dix piastres pour M. le curé ? — Non, et toi ? — Moi non plus. — Eh bien ! mettons de l'argent de côté, et l'on se mariera dans trois mois."
Voilà toute leur économie domestique ; c'est peu compliqué, comme on le voit.
Pourtant, grâce aux efforts incessants du clergé, grâc« encore à l'élan qui s'est manifesté depuis quelque temps parmi les Canadiens, pour se proctirer un chez «o?*, cette imprévoyance a fait place chez un bon nombre à des habitudes d'épargne, et la nouvelle génération élevée
aux Ét&te ne gaspille plus son argent avec la même l^èreté.
Malheureniement il reste toujours un créancier favori qui absorbe à lui seul la plus forte partie des revenus de louvrier : c'est le liixe.
La toilette joue, il est vrai, un rôle important aux États-Unis, dans ce que Ton nomme la respectabilité de» personnes. La considération se mesure d'ordinaire à la qualité et à Télégance de Thabit que Ton porte. Aussi un ouvrier doit être bien mis, le dimanche, pour avoir droit au titre de Mo^isieur, et quel Canadien ne veut être appelé MoTwieur ï II ne faut donc pas trop blâmer nos jeunes gens quand ils se présentent à la porte de l'église, bien peignés, élégamment chaussés, avec un bel habit de drap, et des gants, s'il vous plaît. Ce sont nos braves ouvriers de fabrique qui se donnent du bel air,, et cette toilette soignée a souvent une influence heureuse sur la tenue générale de la jeunesse.
Et les filles, pardon, les demoiselles ? Ces élégantes qui, à deux, prennent toute la largeur du trottoir, robes de soie avec agréments de toute sorte, chapeaux à plumes, et le reste, bracelets, colliers, ombrelles à franges gants de haut goût, rose ou vert pomme : eh bien ! ce sont nos petites ouvrières de fabrique dans leur tenue des beaux jours. Vous les verrez, la semaine, trottiner dans une pauvre robe de coton, avec un châle sur la
â2 LES CANADIENS- FRANÇAIS
tête et les épaules. Les voilà dans leurs atours, mais tout le salaire y passe et souvent il a fallu faire maigre chère pendant plusieurs semaines pour avoir la joie d'étaler, le dimanche, toutes ces fanfreluches.