CHAPITRE IV
CAKADIENS ET AMÉRICAIKS
Les petits Canada? d'Amérique. — Opinion de M. Gilniarv Shca sur Péinigré canadien. — Ce qu'en pensent et disent les Yankees protestants. — A\-antage8 et dangers.— Cri de guerre. ^ Attention Canadiens !
Les Canadiens émi<îrés sont en train de former dans les États de l'Est, limitrophes du Canada, tout un réseau de colonies ouvrières qui se multiplient rapidement et tendent à devenir un peuple distinct de religion, de race et de m(purs. Ils sont aujourd'hui quatre cent mille ; avant vingt ans ils seront peut-être un million. Déjà dans la plupart des centres manufacturiers de la Nouvelle-Angleterre, ils foiinent la majorité de la population laborieuse. Sans bruit, sans éclat, ils refoulent les nationalités étrangères et les remplacent Leur activité ne se borne pas aux fabriques de coton et de chaussures, elle envahit encore toutes les autres branches d'industrie. Ils travaillent le marbre à Rutland, l'horlogerie et la bijouterie dans le Rhode-Island et le Con-
necticut, tandis qu'un grand nombre sont employés aux travaux de charpente et de menuiserie dans le Vermont et le ^Massachussets. Les Canadiens excellent, en effet, à travailler le bois, et les patrons leur donnent volontiers la préférence sur tous les autres ouvriers.
Dans les villes américaines, comme on la vu, les Canadiens se choisissent généralement un quartier, qui prendra bientôt leur nom et sera désigné par les Américains eux-mêmes sous le titre de quartier français. Là, groupés autour de leur église et de leurs écoles paroissiales, ces émigrés gardent, avec une ténacité toute bretonne, la langue et les usages de leurs ancêti'es. Ils ont des médecins et des marchands canadiens, des sociétés religieuses et patriotiques, des journaux ; en un mot, tout ce qu'il faut à un groupe d'hommes, pour conserver longtemps une vie sociale distincte et parfaitement organisée.
C'est ce qui déconcerte quelque peu les partisans enthousiastes de l'assimilation américaine.
Ils prédisaient, à coup sûr, que la génération canadienne élevée aux États ne parlerait plus français," que ces centres étrangers se fondraient promptement dans la masse commune, qu'il était inutile de s'occuper de ces émigrés d'une manière spéciale, car, en quelques années ils seraient complètement américanisés. Or, voici qii'après vingt ans d'expérience, Ton parle de plus en
plus français danâ les colonies canadiennes. Au lieu de s'américaniser, Témigré reste plus patriote que jamais ; il affirme haut et ferme et à toute occasion ses aspirations nationales ; enfin, bien loin de diminuer, l'invasion canadienne augmente, au contraire, dans des proportions considérables.
Aux partisans de l'assimilation, il ne reste plus qu'à faire contre mauvaise f oiiiine bon cœur. Ils ne peuvent pas absorber ces Canadiens-Français ; eh bien ! qu'ils les supportent ; ce ne sont pas, après tout, des voisins bien méchants. Un courant d'opinion commence à se former en ce sens. Voici comment s'exprime à ce sujet un éminent publiciste catholique américain, M. Qilmary Shea, dans le North Western Chronicle de Saint-Paul :
Les Canadienfe-Français forment uie des portions les plus industrieuses et les plus intelligentes de notre population. Ils sont reli. gieux et entretiennent leurs églises; ils ont co..fiance en l'éducaticii et entretiennent leurs écoles paroissiales ; ils sont moraux et surveillent les mœurs de la jeunesse et de l'eufance.
A ces divers points de vue, ils brillent au premier rang dans nos villes ma» ufikCturières. Ils aiment la société, ils se divertissent d'une façon intelligente et agréable et ne sont jamais compromis dans les émeutes, les grèves ou les bagarres.
Ils aiment à s'instruire. Ils ont leurs journaux, rédigés en finançais par des écrivains capables, dévoués et patriotes ; ils ont huTé sociétés admirablement organisées et dirigées par dea hommes compétents et consciencieux.
Ce peuple nombreux déjà aujourd'hui aux Etats augmente encore tous les jours, et forme un des contingents les plus considérables du catholicisme dans le nord des £iats-Unis.
Cemmo citoyens, comme catholiques, ils possèdent les plus grandes qualités et se monirent en tout dignes de Teetiiiie et de radmiraiiou de octtx qui les «ppréoient avec iapMtÎAUté.
DE LA XOL^VKLLE-ANGLETERRE 35
Cette cohésion, qu permet de reconstruire, pour ainsi •lire, en bloc et sans délai ni tâtonnements, la pax-ois«e canadienne sur la terre étrangère, fait la force des émigrés ; mais aussi, hâtons-nous de le dire, cVst là ce cjui sert de base aux accusations de la presse américaine et aux menaces qu'elle fait entendre de temps à autre contre une invasion qu'elle juge inquiétante. C'est un côté de la question qu'il est impossible de laisser dans l'ombre.
Quelle est donc l'attitude des Américains vis-à-via de l'émigration canadienne ?
Je sais d'avance que ma réponse sera assez peu du goût d'un certain nombre de ces émigrés qui ne veulent entendre que ce qui flatte leur amour-propre national et encourage une présomption quelque peu naïve ; mais je dirai franchement ce que je crois être la vérité, en regrettant de n'être pas d'accord avec de braves gens que j'estime et que j'aime.
Eln général, l'émigré canadien se persuade volontiers que les Yankees le tiennent en haute estime, qu'ils admirent ses qualités morales et sociales, et que par suite, ils voient avec satisfaction le flot de l'émigration canadienne déborder de plus en plus sur la Nouvelle- Angleterre. Or, je suis convaincu que c'est là une pure illugion.
Un prêtre dos États-Uuis, observateur et philosophe, counaissant à fond le caractère américain, nie le dépeignait à peu près ainsi :
" L'Américain est un honnne qui, par traditions de famille aussi bien que par le fait de son éducation. n*estime guère que le positif. Il attache une impoi*taiice bien plus grande à la prospérité matérielle de son pays qu'aux idées religieuses, aux obligations de conscience et en général au souci d'une autre vie dans un monde invisible.
" Comparant T Amérique avec les vieux pays d'Europe, il trouve l'Amérique de beaucoup supérieure, et par la liberté des institutions, et par les inventions ingénieuses qui, chaque jour, augmentent le bien-être individuel et la fortune publique. Que sont, à ses yeux, ces émigrants qui, chaque^ année, abordent aux rivages de la grande République ? Évidemment des honnnes de race inférieure, des victimes du despotisme ou de la misère, qui viennent chercher aux États ce qui leur manquait chez eux, l'aisance et la liberté. Il les accueillera avec philanthropie, il leur accordera les bienfaits de ses libres institutions, il les mnévicinilscru généreusement.
" Mais, de s'imaginer que les vertus domestiques de ces émigrés, (jue leurs convictions religieuses surtout, puissent produire quelcjuc effet sur l'esprit des Américains, c'est pure chimère. Qu'(mt-ils à apprendre de ces hommes pauvres et ignorants ? Quelles idées nouvelles des Irlandais, des Allemands, des Canadiens émigrés pourraient- ils lui apporter, à lui le citoyen de la République la plus parfaite et la plus pi*ospère qui fut jamais ?
" Ces émigrants sont, à ses yeux, une force matéTÎelle I qui pourra enrichir le pays et faire la fortune de ceux qui sauront l'utiliser. Ce sont des bras pour le travail ; j lui, il sera la tête. Il emploiera ces hommes dans ses • manufactures, il leur donnera même la préférence sur ses concitoyens américains, parceque les émigrés travaillent à meilleur compte, et qu'il est aussi plus facile de les exploiter. Mais dans cette préférence, il n y a ni sympathie ni estime spéciale, c'est tout simplement un calcul d'intérêt.
" Voilà comment l'Américain apprécie l'émigration en général, qu'elle vienne d'Irlande, d'Allemagne, d'Italie ou du Canada. "
Ces sentiments de sourde antipathie se sont fait jour dernièrement dans un grand journal de New- York, le 2'imes, à propos d'une convention nationale tenue en cette ville au mois d'août dernier.
Ce» canventiona sont des espèces de congrès où se réunissent les délégués des diverses sociétés canadiennes ^ pour discuter leurs intérêts de race et de religion et aviser aux moyens de les mieux sauvegarder. Rendons justice aux conventions canadiennes, elles ont eu certainement de très heureux résultats. Travaillant presque toujours d'accord avec le clergé, elles ont uni en un faisceau solide ces centres divers qui auparavant se connaissaient peu ; elles y ont entretenu nn souffle vrai-
ment patriotique et ont fait adopter partout la devise commune: '* Notre religion, notrd lango^, nos mœurs; avant tout, restons Canadiens. "
Malheureusement la prudence n'a pas toujours dirigé les actes de ces sortes d'assemblées nationales. Des démonstrations bruyantes, des processions avec drapeaux portant la fameuse devise, des comptes rendus tapageurs publiés dans les journaux ont éveillé les susceptibilités des Américains. On cherchait à exciter leur admiration, on a réussi à provoquer leur méfiance. Dans ces déclarations séparatistes, ils ont vu un défi que leur jet€kit à la face une colonie étrangère nouvellement installée sur le territoire de la République.
Voici comment le Times de New- York répondait au programme canadien :
Dans les États de la Nouvelle-Angleterre, voisins du bas Canada, les Canadiens-Français, tentés par un climat meilleur que celui de leur pays et par des salaires plus élevés, sont venus s'établir dans les fabriques et sur les terres abandonnées par les habitants du pays, qui n'y trouvaient plus leur compte. Ils ont une telle force de reproduction, que leur proportion par rapport à la popaklian totale, partout où ils s'établissent, tend à augmenter avec une rapidité surprenante.
Cette émigration est-elle bonne ou mauvaise pour le pays T C'est une question dont la solution dépend de considérations appltcable"* à toute émigration dans ce pays. On peut dire en effet, d'une manière générale, que l'émigration n'est une source de force pour le pays, qu'autant qu'elle est susceptible de s'assimiler à la population américaine, en d'autres termes de s'américaniser »
Or, les Canadiens-Français ne promettent nullement de s'incorporer à notre Dationalité.
Lia convention tenue par eux, mardi dernier, en notre ville, a pour but de leur part une action commune sur toutes les questions qui peuvent résulter de leur séjour' aux Etats-Unis.
DE LA N0UVELLE-ANGLETÏ5KRE S9
L'action conjointe d*an élément de notre population^ d'aptes ses opînîone propres et ses coutumes, équivaut à une action séparée relativement au reste de la population. Elle indique que ceux qui adoptent cette action entendent rester corps séparé, corps étranger, et au tel corps, sous la forme de notie gouvernement et la consti tution de notre société, est une source de faiblesse politique « sociale.
Les Canadiens-Français entendent garder en ce pajf*^ comme ils Tout fait durant deux siècles en Canada, leur religion, la langue de leurs ancêtres, ec cela comme marque distinctive de leur séparation d'avec leurs voisins Ce n'est pas sans doute une raison
pour persécuter les Canadiens-Français déjà établis parmi nous, ou pour prendre des mesures afin de diminuer Témigration venant du Canada. Mais si ces Canadiens devenaieut assez nombreux ou se faisaient naturaliser en nombre suffisant pour tenir la balauce du pouvoir aux Ëlats-Unis, alors ils seraient un danger pour nous, parce qu'ils pourraient demander et obtenir une législation favorable à leurs intérêts particuliers, qui sont séparés des nôtres et même hostiles à l'intérêt général du pays.
Le danger n'est encore imminent dans aucun des États de l'Union. Cependant, dès maintenant, il est suffisamment accusé pour imposer à tout Américaio, dans les Ëtats oCl les Canadiens- Français forment une partie considérable de la population, le devoir patriotique de maintenir les principes politiques américains» contre toute aiteiuie qui pourrait leur être fai e.
Voilà les vrais sentiments des Américains à Tégard des Canadiens-Français. Ils les tolèrent, ils ne les aiment pas, ils voient en eux un élément dangereux pour la République ; et au besoin ils n'hésiteraient pas
à recourir à la persécution légale pour refouler ou réduire une race qui se montre si i éfractaire à r^rï^mcanisatioïi.
Que les Canadiens émigrés profitent de la nide le<;on qu'ils viennent de recevoir, et qu'ils mettent une sourdine à l'enthousiasme de leur patriotisme. Le but qu'ils se proposent est excellent : garder leur langue et leurs coutumes, ce sera en même temps garder leur religion mais mieux vaudra pour eux agir que parler. Aux États-Unis ils n'ont pas d'alliés, et pour se soutenir ils ne peuvent actuellement compter que sur eux-mêmes. Leurs ennemis ou leurs adversaires sont nombreux, ils ont la force en main, ce serait donc folie de les provo<]uer par des déclarations impru<ientes et inutiles.
OHAPIÏRK V
TAPITAL ET TRAVAIL
L'ouvrier canadien et la machine. — Rôle des agents dans les fabriques.— Exploitation et abus. — Les Unions ouvrière.< et les Chevaliers du Travail. — Leur attitude vi(*-à-via les Ca nadiens. — Grève de Spencer. — Les Canadiens ouvrent les yeux.
Bien que les Canadiens ne puissent pas compter sur la bienveillance dos capitalistes américains, il es. juste dire cependant que l'habilité qu'ils montrent à toutes
soi-tes de besognes., aussi bien que leurs qualités sociales, leur font souvent donner la préférence sur les travailleurs de nationalités différentes.
L'ouvrier canadien en effet est d'un caractère doux et tranquille. Il est généralement sobre, bon compagnon, joyeux d'humeur et respectueux envers ses chefs. Les Américains, en hommes clairvoyants et pratiques, appré- <:ient ces qualités, et volontiers ils ouvrent aux Canadiens les partes de leurs manufactures ; mais les rapports entre patrons et employés, se bornent uniquement à une ((uestion de travail et de sabxire, rien de plus. Il n'y a entre eux aucun lien ni de religion, ni de nationalité ni même de simple philanthropie
La fabrique n'a pas d'âme, c'est une machine à production, voilà tout. Tant que l'ouvrier pourra travailler on le payera, s'il tombe malad s s'il meurt laissant des orphelins dans la misère, la fabrique ne s'en occupera pas. Le producteur tombé sera remplacé par un autre producteur, et la machine ira son train.
La plupart des propriétaijes de ces immenses usines de l'Est, vivent dans de somptueux hôtels, à Boston, Springfîeld et autres grandes villes. Ils laissent la direction de leurs établissements à des agents qui sont la seule autorité que l'ouvrier connaisse. Or le salaire de ces agents ainsi que leur avancement est souvent subordonné aux profits réalisés à la fin de Tannée. L'on
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comprend dès lors que ces agents s'appliqueront avant tout à résoudre le problème difficile d* obtenir la plus grande aoTnme de travail possible au plus bas prix possible. De là à l'exploitation systématique des travailleurs il n'y a qu'un pas, et ce pas, malheureusement, on le franchit assez souvent. L'agent dresse l'échelle des prix d'après ce qu'il affime être les cours du marché. Il change à son gré, élève quelquefois, rabaisse le plus souvent, selon les fluctuations des affaires ou les intérêts temporaires do ses patrons. Les ouvriers n'ayant aucun moyeu pratique de contrôler ces variations, se trouvent ainsi presqu'entièrement à la merci des agents.
Dans ces conditions, est-il étonnant qu'il y ait eu parfois des exploitations vraiment cruelles de l'ouvrier au profit du capitaliste ? Ainsi telle grande compagnie de l'Est il y a quelques années, ne payait ses euiployés (|ue tous les trois mois, et encore, en partie, avec des billets qui n'étaient acceptés qu'au magasin général de la compagnie. Elle même fixait le prix des denrées alimentaires que les ouvriei's devaient se procurer- Ainsi, outre l'intérêt de cet argent pendant trois mois, la compagnie trouvait encore moyen de reprendre d'une main ce qu'elle donnait de l'autre.
D'autres agents font commener l'ouvitige à 6 heures moins un quart, été comme hiver. Le travail est suspendu à midi pour une heure, puis il reprend jusqu'à 6 heures- De plus, deux ou trois jours la semaine, on réclame
encore deux heures de veillée extra. Cette veillée est libre, dit-on, mais l'ouvrier sait très bien que s'il refuse, on lui donnera son congé le mois suivant. C'est donc près de 15 heures de travail qu'on demande à de faibles femmes et à des enfants de 12 ans et même de 10 ans. La loi défend, il est vrai, d'employer les enfants dans les usines avant l'âge de 14 ans, mcàs qui s'occupe de cette loi ? Quand les visiteurs officiels doivent venir, ils envoient complaisamment dire un mot à Fagent, Ton cache les enfants dans les coins, puis, l'inspection finie, ils reprennent leur besogne, et tout est dit. Le rapport déclare que dans cette manufacture tout est aU right.
Disons le cependant, ces exactions inhumaines qui tendraient à faire des pauvres émigrés, de véritables esclaves blancs, deviennent rares aujourd'hui. Elles ne sont plus guère possibles que dans les petits centres isolés où les ouvriers n ont pas de protection et doivent toujours courber la tête devant la volonté des agents Les grandes compagnies traitent généralement leurs employés avec éi^uité, et les salaires se maintiennent les mêmes presque partout. La crainte salutaire des associations ouvrières qui se sont formées de toutes parts, n'a peut-être pas été sans influence sur cette conduite modérée.
Les ouvriers, en eflet, fatigués enfin de se trouver ainsi entièrement à la merci des agents de fabrique, songèrent à se protéger eux-mêmes. Ils formèi*ent partout
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des sociétés coopératrioes, des Unions de métier, puis une association puissante, connue sous le nom de Chevaliers du travail, vint réunir toutes ces forces, en une armée compacte, capable de protéger et, au besoin, de revendiquer les droits des travaillants.
Disons un mot de cette société dont Tinfluence s'esfc fait sentir et se fait sentir encore profondément aux États-Unis.
Elle a été, depuis son origine, l'objet de jugements divers, souvent même contradictoires. Ses admirateurs affirment que cette société, malgré des erreurs inévitables dans toute association humaine a réussi, en somme, à améliorer notablement la condition matérielle des ouvriers, en bridant les convoitises insatiables des capitalistes, et en les forçant à traiter leurs employés avec plus de bienveillance et de justice.
D'autres sont moins enthousiavstes. Tout on reconnais.sant aux ouvrière le droit de se protéger, ils prétendent (jue les méthodes employés par les Chevaliers du travail, (mt, en définitive fait plus de mal que de bien. Ils reprochent à la société d'admettre duns son sein des éléments fort diisparates, parfois môme décidément mauvais, d'encourager, sans raison des grèves souvent désastieuh>es pour les ouvrière, d'entretenir enfin, entre le Capital et le Travail, un antagonisme dangereux qui pourrait conduire à des catastrophes.
Une troisième opinion qui, tenant compte de ce qu'il y a de vrai dans ces assortions, mettrait en même temps plus de christianisme dans cette grande association ouvrière, serait probablem'ent plus près de la vérité.
Je laisse à de plus habiles à résoudre cette question difficile.
S'il faut en croire les journaux américains, les Canadiens n'auraient pas lieu du reste, d'être fort reconnaissants envers cette société des Chevaliers du travail, car c'est contre eux que la plupart de ses résolutions ont été dirigées, paraît-il.
On les accusait de faire baisser les prix en travaillant ai rabais. Il y a certainement du vrai dans cette assertion. Un Canadien, avec trois ou quatre de ses enfants' dt^ns les fabriques, peut accepter un salaire qui serait insuffisant pour un homme habitué au comfort américain et qui de plus, devrait nourrir une famille en bas-âge.
Pour diminuer cette concurrence ruineuse, les Chevaliers du travail inspirèrent dit-on aux Législatures de l'Est, diverses mesures, pour restreindre le travail canadien, mais ces mesures, grâce à la connivence des agents sont toujours restées à l'état de lettre morte.
Ne pouvant donc arrêter le travail canadien, la société voulut du moins le contrôler, en forçant les ouvriers à s'unir aux Chevaliers du travail.
Durant les dernières années, nombre d'émissaires se mirent à parcourir les centres industriels de TEst, et par menaces autant que par arguments, ils forcèrent partout les Canadiens, hommes et femmes, à entrer dans la
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société. Les prêtrea canadiens, sentant les difficultés (\(^ la situation prirent le parti de rester neutres et d'attendre les résultats de ce mouvement.
Bientôt l'agitation commença. Les grèves se déclarèrent, grèves imposées par des inconnus, au nom de comités centraux ou les Canadiens n'avaient ni représentant, ni autorité. Des individus masqués passaient de maison en maison, comme ils l'ont fait l'an dernier à North-Adams, ils annonçaient aux ouvriers que, par ordre des Chevaliers du travail, la grève commencerait le lendemain. Bon gré, mal gré, les Canadiens devaient obéir. Or dans nombre de cas, ces grèves furent jx>nr t»ux de véritables désastres.
A Spencer par exemple, beaucoup d'ouvriers canadiens avaient emprunté aux banques de l'argent pour se bâtir des cottages. En 1888, ordre leur fut donné par les Chevaliers du travail de se mettre en grève. Cette grève durait déjà depuis quatre mois, quand un beau matin, les Canadiens apprirent que les autres ouvriers, oubliant leurs alliés de la veille, avaient conclu des arrangements particuliers avec les patrons, et que le lendemain, ils reprendraient la besogne Les Canadiens, à bout de ressources, sans espoir désormais d'être employés dans les fabriques ^de Spencer, durent se résigner en bon nombre, à aller chercher fortune ailleurs.
Leurs cottages furent saisis et vendus.
DE LA NOUVELLB-ANOLETERRi:
Cette expérience qui, du reste, se renouvela en divers autres endroits, finit par leur ouvrir les yeux. Ils comprirent qu'on se servait d'eux pour tirer les marrons du feu, mais qu'ils devraient se résigner aies laisser croquer par d'autres. Refusant de se prêter plus longtemps à ce métier de dupes, ils quittèrent en masse la société des Chevaliers du travail.
Les relations entre patrons et employés, laissent donc, on le voit, beaucoup à désirer aux Etats-Unis, comme en Europe.
Si quelque prêtre influent, aidé par des Canadiens d'expérience, pouvait élaborer un projet de corporation catholique qui s'appliquerait aux milliers d'ouvriers, employés dans les manufactures, et donnerait une part plus large à la bienveillance, c'est-à-dire, à la charité chrétienne, ce prêtre rendrait un immense service à ces braves ouvriers aussi bien qu'aux capitalistes qui les emploient.
Fuisse cet homme paraître bientôt. Il aura une magnifique mission à remplir.