‹ [Les Cancans]Chapitre 11 sur 297 · LA FILLE DE LA PUNITION · texte numérisé non relu

LA FILLE DE LA PUNITION

« Jamais le mendiant ne s'arrête à sa porte ; le « voyageur se hâte de passer devant sa de- « meure : car le jour, on entend des juremens (t et des blasphèmes ; la nuit, des cris effrayans « et des chants sacrilèges. »

Je cheminais seul. Tout ce (jiie j'avais vu et entendu de triste revenait dans ma mémoire et pesait sur mon âme. J'étais arrive à une lande solitaire; un nuage noir et épais voilait la lune. Incertain de mon chemin, j'hésitais. Tout-à-cotip une voix grêle et perçante retentit au milieu du silence ; elle chantait un refrain de la révolution. Etonne!, j'écoute, et je distingue ces affreuses paroles :

Du sang ! du sang! il faut du sang Pour régénérer la république !

Saisi d'horreur, j'écoutais encore ; la voix cessa. Alors un rayon de la lune perçant une déchirure du nuage, je vis non

loin de moi une femme assise sur les ruines d'un calvaire

où la croix n'avait point été rétablie. J'approchai ; elle ne .se leva point ; elle resta immobile, les yeux fixes — ses lèvres proféraient des sons confus Subitement elle fit entendre une

plainte, tm gémissement, un cri impossible à redire : c'était comme le dernier cri d'un mourant. Je frissonnai, et je frissonne encore en cherchant à vous peindie ce que j'ai entendu. Jamais .son si plaintif et si lugubre n'avait frappe mon oreille... Je crus que j'avais effrayé la malheureuse que je voyais devant moi, et je lui dis : « Je viens vous denander le chemin : n'ayez pas peur.... — Peur! répéta-t-elie. Oh! je n'ai jamais peur, moi! c'est moi qui fais peur aux autres. Quand les petits enfans m'aperçoivent dans les champs, ils se mettent à fuir et à crier: Voila la fille de la punition .'... Aussi je ne .sors qus la nuit ; je viens m'asseoir ici , et , pour me distraire, je chante, n el avec un éclat de voix que les échos redirent au loin elle répéta : « Du .sang! du .sang ! U faut du sang ! » Un cri semblable à celui que j'avais déjà entendu s'échappa de sa poitrine et interrompit l'horrible refrain. Alors je contemplai l'être horrible que j'avais devant les yeux : son corps était athlétique, luietcte énorme pesait sur .ses é; aules.... Tout ce que la laideiu' a de hideux, tout ce que l'imbécillité a de triste se trouvait sur son visage ; sa vue inspirait plus d'épouvante que de pitié. En me Voyant la vegardei', elle sic .semblait |)oint e:nbarrassce; ses regards restaient toujours lises; une de se;> mains tenait un couteau. Je vis du sang sur son vêtement gris. A ses pieds un agneau saignait encore; elle me le montra el médit :

« Mon pcie m'a ordonné de le tuer... C'est moi qui les lue

quand il nous en faat. C'est mon plaisir loisque j'enfonce mon couteau dans son cou ; j'appelle sa mère ; elle vient pleurer auprès de n(îoi , et moi ça me fait rire. » En proférant ces mots elle riait d'un rire salanique.

Je remarquai abattus sur sur I herbe les restes de la croix ; la figure du Christ s'y voyait encore. La fille aliénée posait indifféremment ses pieds sur l'image sacrée : cela ajouta à mon horreur... Tout à coup celle qui s'appelait la filU; de la punilion se leva, jeta encore un cri épouvantable, et s'cloigna chargée de son agneau san;;lant. Bientôt j'entenùis d'autres voix se mêler à Ja sienne: des juiemens, des blaspticmes vinrent juscjuà moi. Je médis: c'est sans doute la famille de l'alie'nce : je suis près de cette maison maudite oii le pauvre ne s'arrête jamais... Oui, monsieur, me repondit un hornm'î qui passait et que l'obscurité' m'avait empêche d'apercevoir. Je raapprochai de lui ; c'e'tait un vieux laboureur qui levenait de son travail. Vous connaissezdonc, lui dis-je, celle qu'on appelle la fille de la punition7 Si je la connais! elle est la terreur de fi contrée. Plu ieurs fois je l'ai trouve'e quand j'e'tais tard dans les chemins. — En ce cas, lui dis-je, je votis prie de me donner quelques détails sipr cet être extraordinaire dont la seule pensée me fait encore frissonner d'e'ponvante Le vieillard y consentit, et chemin faisant

voilà l'histoire qu'd me raconta : « Une famille de patauds habite auprès d'ici, me dit-il. Je ne veux pas vous indi juer l'endroit : il faut montrer au doigt l'homnie de bien, mais il ne faut pas designer le méchant, de peur d'éveiller la vengeance. Cette famille était composée du mari , de la femme et d'un (ils. Ils avaient une habitation dans ces contrées, mais ne s'y étant pas crus en sûreté, ils allèrent demeurer à Nantes ; la femme revenait de temps en temps sous prétexte de visiter sa demeui'e ; mais son vi'ai but était d'épier les suspects pour les dénoncer au comité' de salut public. Plus d'une fois même elle contribua activement à les arrêter. Quand elle était à Nantes, son plus grand plaisir, sou plaisir de chaque jour était d'aller passer ses matinées sur la place du Boulfay. Dès le commencement du jour elle envoyait garder sa place pour de l'argent, et ne quittait le lieu des exécutions que lorsque la lassitude du bourreau laissait reposer rinstrunjent fatal. Cette femme (je rougis de lui donner ce nom) continua de repaître .'■a cruauté de ces sanglans spectacles, et cependant elle était enceinte!.'! Nos bourreaux lui laissèrent peu de jours sans plaisirs , et tout le temps de sa grossesse, elle ue manqua [)as de venir à sa place accoutumée. EII3 aimait à insulter aux victimes c mais ce qui la faisait hurler d'une infernalle joie, c'était ie dernier cri que poussaient les suppliciés. Dans cet instant , el!e se levait ; ses yeux biillaient comme les yeux du tigre qui va ijoire du sang; elle trépignait de délire, et criait : Mort ! mort aux aristocrates!

Dieu a e'té juste envers eiie. Un enfant lui est né ; c'est l'enfant de la punitioo , c'est le monstre que vous avez vu. Celte fille est hideuse comme l'ame de sa mère; horrible comme le souvenir d'im crime. Tmbécille dès son enfance, elle n'a riea pu

■mprendie, elle ne sait que le ci i ties mourants : elle l'a appris dès !e sein maferneî, et un elhoyable tic le lui fait repe'ter à ciiaque instant cki jour. Ses parents voudraient en vain oublier k' passe' : la fille de la punition est là comme un remords inraine pour le leur rappeler.

La fjile de la punitior. avait un frère; il était ne avant la révolution. Quand il l'ut d'âge à marcher comme conscrit, son père refusa de !e racheter, et pourtant il ctnit en ët.it de le faire : ,•,3 fortune lui avait peu coûte... Le jeune homine fut donc oblige de partir ; après cpiehjues campagnes qu'il avait faites sans gloire, il revint exténue de fatigue, de misère et de débauche, comme guidé par la colère divine pour sjoi'ter au châtiment de la funilîe coi<prd>le. Un soir, son père était debout devant sa porte, il vil un homme qui s'avançait vers lai, se traînant avec peine ; il lui cria :

« Eliangei-, pa>jez votre chemin, on ne donne pas ici!... » L'étranger répondit: « Je sais . bien que l'on ne donne pas ici... » Et ii avançait toujours.

La femme venait de de>cendre. Que nous veut ce mendiant? dit-elle avec emporlement.

L'inconnu continua d'approcher en disant : « Me me connaissez-vOTis pas? Je suis votre lils... »

Le père répondit froidement : « Nous te croyions mort. » La mère ajouta : « Tu as donc un congé? Pour combien de temps? »

« — Pour toujours, « répondit le soldat.

a — C'est impossible ! ><'écria le père : nous ne pouvons te garder. »

« — Eh bien ! vous ne me garderez pas, vous m'enverrez au cimetière... Je ne viens pas vivre, je viens mourir chez vous, dit le jeune homme... Ma mère, j'ai soif... » La mère appela sa fille; la fille vint et ne reconnut pas son frère!...

Au bout de quelques jours le .soldat fut plus mal... Il appela ses parents auprès de lui. et dans une agonie affreuse, il leur dit : a J ai voulu vous rendre témoins de ma mort.-., et ma fosse sera ici p:ès de vous, pour vous redire que c'est vous qui m'avez tué : vous avez sacrifié votre fils à quelques pièces d'argent. »

Pendant qu'il parlait ainsi , les deux coupables restaicni debout près du lit et gaitlaient un morne silence. Le malade s'agitait et étendait les bras... « li y a un Dieu !... s éci ia-t-il toiit-à-coup. )i Alors le père dit à sa compagne : « Femme^ viens-t-en : lu le vois bien , il a le délire. »

Ils sortirent tous d'jux, et qu:ind ils rentrèrent, ils trouvèrent leur fille assise sur le lit de so!i frère. Elle chantait ! il était mort! !!....

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