L'OPTIMISME
Quand h réalité est si triste , le positif si douloureux , le vrai si desespérant, je ne connais qu'une ressource, c'est de se jeter dans l'idéal , de se leurer de chimères , de se repaître d'illusions , de se consoler du mal qui est , par la supposition du bien qui pourrait être. Après tout , est-ce donc chose si difficile ? Le célèbre Ilelvétius, à force de philosophie, parvint bien à se persuader que son corps n'existait pas ; et en considérant ses mains : « Quel dommage; s'écriait-il, que cela ne soit qu'un son,^e! » Le savaut Maillet découvrit un jour que toute sa personne n'était autre chose qu'une carpe; et en rapprochant ses deux jambes , il reconnut distinctement la queue frétillante de l'intéressant animal. O puissance d'une volonté ferme et d'une imagination docile ! nos gouvernans n'ont pas cessé de voir la France heureuse et florissante , de trouver le budget médiocre, Louis-Philippe légitime , Resner honnête homme , et Cadet Gassicourt bon citoyen. Je parierais même que la peste a aussi pour eux un certain reflet Séduisant dont ils loat le plus grand cas, tant ils «ont forts sur le fantastique.
Et necroyez pasquepossibiHtéde transfigurer ainsiles choses soit le partage exclusif de quelques grands esprits. Non , tout le monde
{)eut facilement atteindre à cette b«atilude philosophique; tout e monde peut, eu travaillant un peu son imagination , trouver dans les objets les plus désespérans, des sujets de joie et de consolation. Ainsi, par exemple, moi qui n'aime ni la révolution de juillet, ni les doctrinaire!, ni Louis-Philippe, ni le choléran}orbus , je prétends, en moins d'une heure, concevoir pour eux l'afl'ection la plus tendre, non à la façon du Journal des DtLiats ou du Constitutionnel , moyennant salaire, mais consciencieusement et de bonne loi.
Suivez mon raisonnement. Un homme se cnsse la jambe en tonabaut ; tout le mor.de accourt; on s'empresse , on l'interroge :
il semble qu'on doive d'abord le plaindre; pas du tout, on lui dit qu'il a du bonheur. Remarquez qu'on lui dit qu'il a du bonheur, et qu'il le croit; car, au lieu d'une, dit-on , il pouvait se les casser toutes les deux.
Voilà prc'cisement sous quel point de vue j'envisage la re'volution de juillet, et je dis : Si les Be'douins nous avaient vaincus à Alger, peut-être seraient-ils venus battre nos soldats jusque dans les rues de Paris. Eh bien ! nos héros l'ont fait pour eux. Prenons que les Be'doums sont venus; et d'un. Si les Anglais, jaloux de notre belle conquête , avaient pu nous l'arracher par la force des armes , ils l'eussent fait sans doute. Donc , eo la rendant aux Turcs, le juste-milieu ne fait que ce qu'ils eussent voulu faire. Prenons que les Anglais nous l'ont arrachée ; et de deux.
Maintenant, si les Américains, fort mecontens de Charles X, qui leur refusait un renaboursement de i5 millions, avaient pu mettre à la place de ce roi légitime un roi-citoyen de meilleure composition , qui doute de leur empressement à faire une pareille spéculation? Eh bien! nos libéraux leur ont donné cette petite satisfaction. Prenons donc que les Américaine nous ont fait un roi-bourgeois; et de trois.
Si les alliés étaient venu fondre sur la France, il nous eu eût coûté au moins i milliards. De plus , ils eussent fait le siège de Lyon , de Grenoble et de beaucoup d'autres villes. Eh bien! le juste-milieu, toujours obligeant, s'en est chargé à leur place. Prenons que les alliés sont venus ; et de quatre.
Si donc les Turcs, furieux de s'être laissé battre à Navarin par ceux qu'ils appellent chiens de chrétiens , avaient pu s'en venger eu venant abattre nos croix, les fouler aux pieds et piller nos églises, les coquins l'eussent fait de bien bon cœur. Eh bien! nos sauveurs ne leur ont vien laissé à désirer sur ce point. Prenons donc encore que les Turcs sont venus ; et de cinq.
Enfin, en récapitulant, nous ne sommes pas plus malheureux aujourd'hui avec ie juste-milieu , que si nous avions eu tour à tour sur le dos les Bédouins , les Anglais, les Américains, les alliés et les Turcs ; donc , grand sujet de joie et de consolation pour nous.
Quant au roi-citoyen , le raisonnemenî est le même : supposons que Louis-Philippe , le jour où il a usurpé le trône, ait dit à part soi : «En bon cousin et en sujet reconnaissant, je dois réhabiliter Charles X dans l'opinion d'un peuple abusé ; je veux le venger de toutes les calomnies qu'on a débitée» contre lui ; » que devait-il faire pour atteindre un but si louable? Le voici : Promettre certain programme et ne pas y tenir; annoncer la victoire des Polonais précisément le jour de leur défaite ; dire
à la tribune , le drapeau floUc sous les mm .s de Lisbonne ; refuser la réunion de la Belgitiue à la France ; doubler le budget par économie; établir son trône citoyen aux Tuileries; se faire donner bourgeoisement sept ou buit châteaux et 20 millions de liste civile ; tailler, couper, rogner le jardin de Le Nôtre à sa guise; recevoir chez lui la baronne de Feuchèrcs ; parler toujours de Jemmapes et de Valmy, ou de Valmy et de Jeminaneà , etc. , etc. Eh! mais , me direz-vous, il a fait pre'cise'nient tout cela ; donc , il s'est parfaitement conduit , et nous lui devons de la reconnaissance.
J'arrive maintenant aux doctrinaires : supposons que nos grands faiseurs de sermens et de re'volutions , loin de n'être que des charlatans, soient au contraire des howimes probes et loyaux ; supposons qu'en cette qualité' ils se soient laisse' toucher d'un vrai repentir, et que , d'un commun accord , ils aient re'solu d'employer tous leurs eflbrts à nous servir, comment devaient-ils s'y prendre ?
Premièrement, afficher un luxe et une arrogance insultante ; se faire appeler monseigneur; tourner le dos à la glorieuse révolution de juillet , la traiter de révolte ; laisser pourrir les braves en guenilles dans les rues ; écraser la France d'impôts ; mettre , au nom de la liberté, la moitié de la France en interdit; recevoir tons les adVonts qu'il plairait aux étrangers de leur octroyer; faire sabrer impitoyablement le peuple souverain dans les rues; emplir les prisons de citoyens ; organiser une petite terreur au moyen de la police; payer grassement de dcgoùtans journaux pour menliret vouiir d'atroces injures ; faire en sorte que les plus hupe's d'entre eux fissent banqueroute; exalter la conduite d'un Ibncticnnaire (jui viendrait à voler le trésor ; avoir à leurs ordres des magistrats assez fierviles pour condamner l'histoire en l'honneur de ceux qui sont réduits à en rougir; persécuter la liberté' de la presse avec acharnement; faire des lois de proscription ; appeler au libertinage en cherchant à e'tablir le divorce; s'insulter grossièrement à la tribune; exhumer quelques vieux drapeaux ; donner un coq pour un aigle ; accuocr liautement une moitié' de la France d'empoisonner l'autre ; s'abandonner enfin à une foule de de'sordres de ce genre , dont l'effet moral ne saurait être conteste. A cela vous allez me dire que telle a clé précisément leur conduite, je le sais très-bien. Ainsi, sous ce point de vue, n'avons-nous que des louanges à leur donner.