LA COMPARAISON
Je ne vois plus mes guichetiers aux regards fauves, e'pians et soupçoDueux-. ; je n'entends plus la voix rauque du porte-clefs qui crie la fermeture , ni la clochette de la cour qui sonne une dislribulion de soupe bourbeuse et une ration de pain noir ; je ne tressaille plus au bruit des verroux ; et ces grilles rouillées par les larmes, et ces étroites retraites, sans écho pour les soupirs, et ce lit sans repos et sans sommeil : tcut cela a disparu. Un ciel pur, un air libre, une terre énnillcj de ileiu-s, voilà mon partage ; voilà que \-a n iturv"î m'a rendu tout à coup ma part de ses jouissances; j'ai repris place au soleil; j'aspire tout l'air que je veux ; je fais vingt pas , cent pas , sans heurter mon front contre une muraille froide et répugnante , sans entendre une plainte., sans frémir au récit d'une infortune pire que la mienne ; je revois des oisCaux, des arbres, des fruits, é.c& femmes jeunes , riantes, parées, qui folâtrent, étrangères aux douleurs : tout cela s'agite à mes côtds , sous mes yeux, de n'est point dans un rêve : c'est vrai , vrail comme mes souffrances d'hier, comme celles de demain pei:t-être.... Car, d'un mol, la fatale porte peut se rouvrir ! La polie e a barres sur moi ; mon «gnalement est aux mains de Vidocq. .... Qu'on le remèue aux
carrières..; et pourlanl , je n'ai ni tue' ni ro!e'..; vnnk fai fait pis; j'ai fait des chantions ; j'ai rime la fraude, l'impwHire et i'usurpafion. Si j'iivais fait un faux bi!!et on ui.e. bantnicrouie , mon Dieu , rien de pins simple : l'affaire se 'sentit arrangée ; mais une chanson, inii ossihie !
O lioii temps de la tyiannie! où es-tn ? Règne si décrié du despote Charles X, {ju\-s-lu devenu? Temps d'igiioi'ance, oh la France ne savait pas sourire à vu coup d'Etat, où une mise en dlat de sii'ge lui paraissait une monstruosité politique, où un homme tue clans une c'meule iui faisait jeter les liauls cris ; temps de honhomie et de r.re'dnlile, où quelques gouttes de sang i'rançais faisaient reculer dliorreur ; «jpoque Ic'nchreuse , où un seul article de la Charte, mal interpre'te', faisait courir toute une population auï armes; règne tout pudique, où l'art de doubler les impôts était ignore d'un pouvoii qui croyait sottement à l'impossibilité de laisser la France un seul jour «ans gloire! Pauvre règne en eflel , qui se persuadait avec inge'uiute' qu'un rcpvd)licain était un bomme qu'on ne de nil pas tuer sur une borne ; règne obtus , où les voleurs n'avaictit pas exclusivement droit aux mimiBcences royales , mai? oii les de'tcuus politiques , en revanche, jouissciienl dans leurs prisons de tous K"i agrcmens de la liberté.
Le- ecbos de S.iinte-Pe'lagie ont retenu tous les refiaim de ces joyeux dîners, où les chefs du libaralisme venaient librement prendre p.iace à côlé du poète chansonnier. La consigrc jwjrdait pour l.ii toute sa scvcrité ; on riait sous ces voûtes , où l'on pleure aujourd'hui ; !e Champagne jie'lillail à la ronde , et Béranger s' écriait en vidant .on verre :
« Les douces lois sont les plus fortes ; « L'avcrlr n'est plus incertain.
« J'entc-ids tomber verroui et portes « Au dernier coup de Chambcitin. «
Au dernier coup de Charobertin, une main confiante et amie livrait les c'.efs , et le spirituel de'tenu allait terminer une journée de plaisirs, ou dans une loge de l'Opéra , ou dans un cercle de financiers à qui sa muse joviale promettait des ministères et des prc'iectures à souhait.
Pour eux , s.nns doute , la prophe'tie s'est réaiisds , mais nous!...
« Voyez comme en oublie « Les hymnes do la liberté.
" Un peuple brave « Retombe esclave, » etc. (1).
Ah ! lieraiiger ! tes orgueilleux p.irvenus n'ont doue retenu que les trois vers suivans de Ion recueil :
« Opprirads, gémissez plus bas.
« Que nous fait, dans un gai repas,
n Que l'univers souflVe ou ne souffre pas! »
A bon droit , pourtant, ils devraient chanter aujourd'hui ;
n Forrtint les l-ùs a se taire, ' « Gouvernons sans embura*,
(1 ) Biiranço, .
« Nous fpii niiiànrons la lene
« A l:t l(in;;!i(>iir de nos l>ras.
« Pouilant d'une peur servilc
« Parfois lion ne nous drfend.
tt Grand Dion ! c'est l'ombre d'Achille !
" Eli non! ce n'est qu'un enfant (1). »
El nous alors, noiis répondrions sur un ton plui décide :
« Si la France en r.larmes
« Porte un trop lourd fardeau,
a Pour essuyer nos larmes ,
« R'prcnons uot' vieux drapeau (2). »
DANGER DU DÉVOUEiMENT.
Un homme aussi dévoue que moi au jnste-milieu , e5t ma foi fort einbarrasse aujourd'hui de témoigner ostensibleiricnt son amour au roi-citoyen ; c'est au point que lorsque, par hasard , il vient à passer devant moi , je ne sais [ U:s c|ue ]ui crier , non que sa dignité m'impose; Dieu merci, les poignées de mains m'ont mis fort à l'Oise avec lui, et cnhe camarades il n'y a plus d'étiquette possible ; mais mon embarras naît naturellement de mille souVeniers qui se présentent en foule à mon esprit. Ainsi quand je m'avise de crier, de toute la force de mes poumons : A bas les Bourbons! je ne puis m'empccher d'éprouver aussilôt une certaine honte, en songeant que lui-même u'claLt rien moins, sous le vcs,\yz odieux Ae h iamiWc parjure , qu'un prince du nom, Altesse Pioyale à deux baitans-
Même inconvénient se représente à l'égard d'une foule <Vautres expressions d'enthousiasme qui semblent fort convenables au premier élan, et qu'un peu de réflexion interdit à votre dévouement. Est-il rien, par exemple, qui soit pins capable de flatter l'amour -propre d'un confpîérant, que de lui soul-aitcr hautement la chute de ses ennemis? Eh bien! je vous défie de crier : A bas les républicains l devant le monarque vainqueur de la rue Salnt-Merri. Non , vous ne l'oserez pas, quelles que soient rinlrépidité de votre audace et la tén;icité de votre opinion ; vous aurez beau faite, vous vous rappellerez à i'instant que , lors de la scène de l'Hôtel -de-Vil'e, ce fui lui qui le premier s'écria, avec un accent impos-ible à rendre : Je suis républicain, je Vai toujours éié! et vous resterez court devant celte importante considération.
Je vous le dis donc, rien n'est si pénible aujourd'hui qac la manireslalion d'un sentimenl, même autorise par In police; et il faut étoufl'er d'enthousiasme avant d'oser desserrer les dents , de peur de laisser échapper des acclamations insolites, et qui, tout bien considéré , pourraient constituer le délit d'excita'ion à la haine et au mépris. Il y a plus , je suis très-convaincu que par le temps qui court , un honnête juste-milieu ne sait précisément pas , en sortant de chez lui le matin , si îe soir il y rentrera avec un brevet de la Légion-d'Honneur en poche, ou un mandat d'amener devant Psi. PcuUicr, tant il y a peu de distance de la Cour d'assises aux plus précieuses dignités. Cela me lar-poile un
(1) Béranger.
(2) Idem.
fait qui eut iicu il y a peu de jours, et qui *€ivira merveilleusement à maîfriNer l'explosion 'le vos iKvals.
Un malheiiieux se trouvant sur !e passage des auî^ustes hourf^eois , à Saint-Cloud, crut leur chalouiljer ac;reai)lcment loreille, en faisant retentir l'air des cris de : P^ivc It-s barricades! vii'e la rci'uhiJion / 11 poursuivait dorrc hardiement sc-s complimens jaculatoires, lorsqu'un honnête apent, accouru en toute hâte, lui saufaàlagDrj^e, et, comprimant son ('cvouement au passage, lui demanda d'une voix de tonnerre, qu'à dessein il dirigea de côte' , de quelles harricacîes eî de quelle révolution il entendait parier. Vous ju.'^ez qu'une erreur de dale jiouvait coûter la vie à l'impriident flatteur. Heureusement qu'il eut la présence d'esj .lit de sortir de sa poche un pelil almanach , et put indifjuerdu doigt , à ce terrible souîeneuide royauté ouUa-gce , le mois de juillet.
Le lendemain, le sergent e'tnit dc'corc, et le crieur était tout bleu d'une esquinancie foudroyante. Apres cela, faites donc du dévouement ;i liaule voix.