‹ [Les Cancans]Chapitre 164 sur 297 · VÉRIDIQUES · texte numérisé non relu

VÉRIDIQUES

L'OUBLI DE SO-i-MÊME.

Quelle consonimalion d'or, de l.irme.-i et de san^ «îepuis ia rcvoînlioii de jiiilleu au n)iiicii de cet air de pesie fj»u reiiaît et se iTiélc à tout, de cette mort vivante qui n arciie et çaiie l;i deuse comme iî|Mcs liuit jours de scpniluie! Alil jamais-chose pins lioniblc ne .s'e^t vue, jamais la niorl n'a tue si vîie, et pourtant son activité ne satisfait pas encore un f tuf. le avide de destmclion. 11 appelle la mitraille à son ajde; et braquant le canon à quelques pas de 1 Hôlel-Bieii , il scmtlo dire au flcans « Voyons qui de nous deux enfantera plus de deuil, désolera a plus de familles-, feia une pail plus gninrle à la tcmbc et aux « vers. » C'est comme un délire ou un anatlicjnc du Ciel.

Eegardcz-nioi cette société, dans q\ielc'tat de délabrement elle est c'cliue en j)artai^eà ses corruptouis; quel aspect repoussant, cjuel as>emblage monsirueux d'irréligion , de passions dcsordonnces, d'extravagantes doclrhaes! Le soleil se coiche-t-il un seul jour sans qu'il ait c'claire' le sacrilJge, le suicide ou l'assasMual? Partout ia force mise à la place du droit ; l'inlc'rêt particulier préfère' au l)ien gênerai; les lois tantôt muettes, tantôt persécutrices, suivant l'exigence du parli dcmiualeur; ici, la fid'jlite ajptle'eà la barre de juges qui siègent par droit de Iraliisou; là, le ge'nie aux prises avec !a police; la révolte comprimée au nom de la révolte; la liberté' servant de teileaux persécutions les plus iiiouies ; des populations cpuisees , traquées , mires en c ta t de siège ; un malaise gênera 1 , provenant de besoins immenses cliez le pauvre, fi'une inc|Uiclude vague (ie l'avenir (hcz le riche. Puis vcilà que toutes les uatii.ns indignces se soux'\e;it, et <]u'uue guerre e; ropccnuc menace de tout engloutir.

Telle est notre situation , tel est le fruit de la révolution de juillet,dont ses dignes nourrissons vont cëicbrer l'beureux anniversaire.

Oui, la révolution de juillet va se mettre en fêle, le monstre va enfin essayer de fourire. Et pourquoi , se dit-il , pen.-craiton toujours à mes paves, à mes barricades, à mes lugubres faurlemcns des rues:' Pourcpioi n'oublierait - ou pas mes stnglautcs orgie-» du Louvre? Oiu , France, oublie, oublie et mes perfidies , et mes trahirons ,et les clubs tc'm brciix où mes en! ans venaient s'asseoir et cou'-pircr; oublie l'or qu'ds prodiguèrent au peuple pour l'exciter à la rébellion; oublie les j)amnldets ininuwauT et incendiaires qu'ils répandii-ent ; oublie le pillage

ae!> efgfises el des palais , la ruine t!es monumens ; oublie et I.i poltronnerie de Diipiii cl \i ridicule ovation de Lal'ayelte; oublie morne, .s'il le faut, la soit" ardente de Lonis-Piiilippe, riue le peuple crut apaiser ce jour-là avec du coco. P.iuvre peuple! c'ioii^'ue de Ion souv(;nir tout ce touiLillon l.oueux.

Ne songe |il(is au hideux paNS^;, lue le voi!e >ur mon berceau criminel , sur tn\ n.iissuice adidlère ^ et rc^arde-niii aujourd'hui dans lapoge'e de ma ])uissance, dans le 5>ean de mou rèf;nc. M.dnlenenl (jue j'ai vaincu Uvs prolJuiiCJ a Lyon, les patriotes il Grenoble, les ruyalisxs en VendJe , les tepubiicauis mes frères à Paris; miinlenant que le sang a coule par mes mains sur toute la surHice du ruyaunj-e, regarde comme je sius beau à voir. Admire mon cK;gi)n.':e , mon bel air, njou attitude héroï(pie. V(jici que je n) occupe de marier 'ies filles ; je les dote, je vais à la aoce en caKçon de soie E jlend^^ tu ronner le canon? N'aie pas peur : celle lois, «1 n'y a ni boulets ni mitinille-; ; c'est connue !ors()ue j'en use avec lé ranger, ce n'e>t qued ; 1,! f.une'e, et ia M'iuvre Fr.uicereg ude Iroideet mueMe ee->gr.mds prepar.itifs de iète el les ellurts tpie fou*, les fils aîn^is de fa revoile p.;ur lui faire Oijblier leur ongine. ÎNI.iis ils ont beau se u;e[lre en frais pour elle, elle delourne li têie comme un Ria'a !e déçu ti'e-Jpoir : elle trouve luui s concerts trop laibles pour éloullcr .>es plaintes, les ruais de Cocagne trop lia ils pour la mnin (\ii peuj'le; elle IVcmit pendant le feu tl'artdice, qui lui rnpiielle les leux de pelotons; et eu apercevant leurs ares de triomphe mouis solides el moins liants cpie les bjrrlcades de la lue vSaiut-Mi'rv, ele dît avec un sourire amer : «lis savent donc bien que le peuple est « plus graud dans sa colère (juc dans ses f/laisirs. »

LE choix: difficile.

On ne sait que devenir aujourd'hui dans le monde. J'idmerais devenir roi ; mais s'il faut pour ariiver là tlanscr la carmagnole dans ia rue, faire chorus avec ia populace, se souiller dans des libi-îions ordcui^res et des copulations crasseuses; s'il faut d'abord se courber, ensuiie sourire, puis trahir, puis tiompor, puis mentir, puis tirer un lucre houleux de la miaère des autres, j-e n'en suis plus, je renonce à ia royaulc^ et j'aime mieux m'en tenir à la simple qualité de minislrr. Toutefois, ce qui m'arrête encore dans ce clîoix, c'est fingratitude dont il faut être poiarvu , les «-ermens (pi'il faut avoir siu* la conscience, les soliises qu'il faut faire et débiter, les alFionls qu'il iaut recefoir, les i'ripons rpfil faut accueillir; puis celle cour as-.idue cpi'un jamie ministre e->l tor.jouis (ians l'ob igaîiou défaire à certaine demoiselle em|)ourpr^^'e, tout cela rebute et dégoùle. iNon , décidément, je ne saurais être n)iui>lic Pa^se pour général; au muins im général conunande à des ^oldiih, il !es mène au feu , à la gloire , à la..... J'y réfléchis ! Si au lieu d'une armée on me donnait im tuyau de pompe à raancr.uvrer; si au lieu de prendre une ville d'assaut, on me forçait à y en-

trer li mit! pnr surprise; si a-i lieti âc me bnftre contre cle< cnin-mis insolens et fiers, j'étais réduit à mitrailler mes compatrioUs, à massacrer des bourgeois accables d'impôts et de misère? Non , non , pas pour un en)pire jo ne voudrais être i^c'neral ; j'aimcraisceiit ToÎn mieux n'cire cpTun simple pre'îet. Et pnurc uoi pas? Poste admirable, éloigne de la cour, exempt de mille et une suggestion-, humiliantes. On dirige en maître son cleparleniert, rien ne tourmente, rien ne gêne , si ce n'est.... le lek'graphe! Ah! ce maudit téîe'graphe, qui un lieau matin se charge île brouillards, d'i'meutes, de coups d'Etat, de révoltes, de destitutions, de caprices mini>îerie!s. Aii ! grand Dieu! ])oint de Ï relecture. Députe ])lutôt , simple députe , à la bonne lieure. ci point de re^ponsal)i!ite adm-.ni-lr.itivc ; on vote des millions pour le bien pul)iic, rien qu'en se levant sur ses âivx yAmhes. On dîne chez les ministres, on place ses parcn-s. Parlez -moi d'un dt'pute : oui, oui , c'en est lait , je veux être députe , excellent d('puté .. Allcndez pourtant, j'y pense. Oui..., non, non, car jj crains les comptes rendus, les journaux d ojiposition et les charivaris, surtout ces diables de charivaris. Où avais- je doue j)ris l'idée de me faire députe? Mais aussi, que devcnii? avocat, on vous interdit pour opinion ; mc'decin? on vous oblige de dénoncer vos malades; ecclcsiasliijue? on vous assomme; c'erivain ? on vous arrête; uî.irchaud? on vous donne la croix d'honneiu". Ma foi , je ne vois pas trop ce t[u'uu honnête homme [eut devenir aujourd'hui.

AKR ANG EONS-NOUS .

Louis-Philipj.e règne, les arrestations continuent, la peste va son train et le-, saisies aussi; j'en suis à ma vingtième, lieguliclement, 24 heures après le dépôt, je vois arriver mon commissaire; c'est presque nu Icibitue du bureau; on n'y songe plus. «Comliien vous resle-l-il de nunie'ros? — Deux ou trois. — Ah! ah ! » Et >l sourit comme un homme qui n est pas dupe. « Quel

Ï)rodigieux débit! 1! — N'est-ce pas:'01i ! monsieur le commissaire, e gouveriiement a bien tort de vous donner tant de mal, et de prendre lui-même tant de soins inutiles pour saisir, verbiiiscr, notifier, mander, interroger, assigtiei- et juger ces [auvres Cancans. Mon Dieu! il y aurait un si bon moyen de s'arranger à l'amiable et san>. frais! Et dès qu'il est bien dèmor.tre qu'on n'en veut plus laisser cVI-appiT un seul, eh. bien, je m'engage, moi, à lui en envoyer wne demi - douzaine de numi'ros par semaine. 11 en prendra note, me débitera sur sou brouibard, et au bout de l'année, nous compterons : tant de crimes, à tant de prison et d amendes, çi fait îaut. Voyez d'un coup (luello prodigieuse économie de coiuses et de papier timbre. Je lui reviens, je parie, à plus de 10 mille francs par an, rien qu'en écritures; c'est énorme! Avec cela, si je vous dirais le cas que j'en lais.... Au reste, j'ai tcrt; car en les vendant à l.i livie, je pourrais acUeter q^ioiqu'auncs de ruban verl et bbui; pour ma tille; et

avovr?3 q«e se ser.iit piqannt ;le lui faire fie ces petits caiteaux-Ri do la part de M. Persil

« Je ne vous pnvle pas encore des malheureux jurc'sque farraclie dix ou douiefois l'année à leurs spiciilatious industrielles, soi-t moutnrde, potasse ou raisiiiet. Et les sueurs du président, et les bâiilemens des deux conscil'ers, et les éloquentes inspirations des subslituts-procurei'rs. Pensez-vous que je ne suis pas l'homme le plus onéreux de France au j iste-milioii ? Allons, mon cher commissaire, par dévcicmcnt pour ie trône populaire, qui vise tant à réconoiuic, décidez M. Persil à supprimer entre nous tous ces détails minutieux , qilà l'avenir nous traitions en gros; et leriez, je ne suis pas tracassier, je 3ii'engige égaiemen!: à ne jamais coritestcr sur l'application de la peine, quinze ans, vingt ans de pii.son , les amendes, à l'avenant, toujours le maximum, si ça iui convient; j'aime autant le maximum, pourvu qu'il n'en soit plus question. Qu'en ditesvous ? »

Mon pnuvre commissaire croyait rêver en entendant ma pro-i position éconcmique. Mon grand abandon , ir.on inconcevable dcsintére.ssenienl de papier timbre et de notifications iiebdomadaiîes le ravissaient, et je vis l'heure et le moment qu'il me sautait au cuu de tendresse et d'admiration. «Ah! u:onsieur, me dit-il tout à-coup, rpiel bonheur pour les commissaires du justemilieu, si tous les coupables vous ressenibiaient ! que de besogne ils feraient dans im joisr, et cela sans peine, sans soucjsîlls engraisseraient, monsieur, oui, ils s'arrondiraient comme auli^efois;

mais, l)ah! impossible Voyez en ce moment, je procè'le à

ma soixante -qumzième saisie depuis le lever du soleil, heure légale. J'ai conduit successivement douze fiacres cl^argés au greffe. 11 m'a f.dlu courir de la Quotidienne à la Tribune, de celle-ci an Aational, ensuite la Caricature , le Revenant , le Brid Oison, les brochures : me voici aux Cancans. Dieu sait ce soir par où ça finira. C'est à n'avoir bientôt plus que la peau sur les os. Mais votre proposition m'enchante. Comment donc! vous enverrez vous-même vos écrits au greffe chacpie semaine ; et pourvu que nous tenions exactement note des délits au fur et à mesure que vous les commettrez, vous consentez à tout, sans formalité, sans appel? Mais M. Persil sera enchanté. — Vous croyez? — Parbleu! n'êles-vous pas sa plus terrible pratique?

— Soyez tranquille , il sera trop heureux — A la bonne

heure.

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