‹ [Les Cancans]Chapitre 168 sur 297 · LA DERNIÈRE FÊTE · texte numérisé non relu

LA DERNIÈRE FÊTE

Soleil de juillet, s'écriait Odry il y a un an , tu n'es donc plus qu'un clair de lune î

Hélas ! aujourd'hui cette pauvre lune décroît encore , elle est à son dernier quartier. Ne l'avez-vous pas bien vue? n'avezvous pas dit comme moi avec un accent plein d'amertume, alors que la dernière fusée s'étej|i;nait sur les toits : « Adieu , juillet, adieu , triste et funeste juillet: ah I je le vois trop , ton règne est passé, ta fête ne reviendra plus, adieu, c'est la dernière. »

Et pourquoi faire une fête en juillet? à qui s'adresse-t-elle donc? aux héios des trois jours? Hélas I à peine si l'on en rencontre encore çà et là quelques-uns de par les rues. L'espèce est épuisée !

Ceux que vous voyez si beaux, sibrillans,si cossus , caracoler au Champ-de-Mars, ne sont pas plus héros que vous et moi.

Quand le feu des glorieuses eut cessé , quand les combattans fatigués de carnage se furent endormis sur la foi de leur nombre , ceux-ci vinrent, comme des frelons, s'emparer du butin. Les autres à leur réveil les trouvèrent en grand costume, encombrant les palais, les jardins, les avenues, la Banque et la Bourse ; déjà ils avaient fait un roi, une cour , une liste civile, un budj^et, une police, des gendarmes et des mouchards ; déjà on ne passait plus en casquette aux Tuileries; déjà on assommait les mécontens. Vous en souvenez-vous? vous souvenez-vous de la fipure déconfite de ces hommes aux manches retroussées, foulant aux pieds le ruban, insigne de leur triomphe , dont ils avaient refusé de décorer Louis-Philippe, Vous souvenezvous encore qu'ils jetaient de rage leurs médailles au nez des passans. Oiri, ceux-là étaient les vrais braves , les vrais héros,

les seuls conquérans d'un trône sur lequel ils avaient dédaigné de s'asseoir, pensant peut-être qu'il devait rester vide. Eh bien ! quand la cupidité se fut emparée du prix de leur victoire, on imagina de leur donner une lète ; on coula un élépiiant en plâtre^ on bâtit une Bastille en vieilles planches de bateau, on inscrivit leurs noms sur une aune de toile peinte eu bronze , on alluma force lampions, on tira force pétards à leur intention, et Je lendemain , on les envoya à Alger j puis on en remplit les cachots de la Force et les cabanons de Versailles: puis on en mitrailla une certaine quantité dans la rue Saint-Méry j puis on en porta une foule à i'Hôtel-Dieu ; puis la misère et les ser^^ens en détruisirent à tjui mieux mieux. Enfin , co:inne il en restait encore quelques-uns au second anniversaire, on leur donna une nouvelle fête , celle que vous venez de voir. Fête maussade, rechignée, ofterte à contre-cœur , reçu,; les larmes aux yeux par des veuves et des orphelins. J'ai oui dire que la même nuit la police avait égorgé tout ce qui restait de ces éionnans triomphateurs : ainsi vienne encore une fois juillet, et la fête aura disparuavecle dernier héros et le dernier rayon delà ! une d'Odry.

LE DICTlOiSNÂlRE.

Dans ce siècle où le mensonge est appelé vérité; l'usurpation, hoa droit • la fraude, justice ; le vol , intégrité ; la bravoure , brigandage ; le brigandage, honneur; on ne doit jamais sortir de chez soi sans un dictionnaire de l'Académie dans sa poche. Au moyen de cette précaution , que je prends, cjuelque part que je me trouve j'aborde les questions politiques les plus dangereuses sans la moindre difficulté. Dernièrement on me demanda mon avis sur la révolution de juillet, j'étais entouré de mouchards comme toujours ; eh bien ! sans m'émouvoir le moins du inonde, j'ouvris mon vocabulaire, et cherchant le \\\oX. révolte , je lus : « Crime contre l'autorité légitime. » La révolution de judlet, repris-;e aussitôt, est un criuîe contre l'autorité lé;;itiine, c'est le dictionnaire cjui K? dil. Impossible de condamner un homme qui parle français, i! (audrait l'assassiner pour s'en défaire, et on ne le rencontre pas toujours au pont d'Arcole. Quchjues mécréans engoués du juste-milieu s'aviscnl-ils de m'appeler Irgitiw/ift^jene ré|)onds rien, jecherchemon tnoten silence, etquand jel'ai trouvé, je leur disavecfierté : « Si vous n'ctespasiégitiinistes, vous n'êtes ni équitables^ ni justes^ ni fondés sur la raison, ni sur la loi générale et naturelle : le dictionnaire le dit, faites-le saisir. >• Puis j'ajoute: « En nous appelant légitimistes , v-jus nous accordez le litre (\u\ nous convient, c'est une justice que vous nous rendez; oui, nous sommes légitimistes, l'histoire ainsi nous cjunliliera ; « Voilà, dira-t-clle, les amis du .'-ouverain légiiiun; ; voici ceux de la révolte et fie l'usurpation. » Vou.s avez beau faire , il y a ici force de justice , force de droit . force d'expression, répilhète nous app.irticnt, nous sommes lé;;ilimistes.

Réussir.iient-ils mieux avec le mot restauration , qu'ils vouit jettent souvent au nez avec un air méprisant : pas du tout; car

s'ils s'avisaient (\c me pnrler rlc la première, de la seconde, voirmcinede laUoisiènie restauration qui leur fiiit tant de peur, j'ouvrirais encore mon dictionnaire, et je leur prouverais à l'instant r|ue s'ils ne sont pas, eux, partisansde la restauration, c'est qu'ils craignent le retour de V ordre y le rélablissevienl d: la chose perdue, dégradée, qu'ils repoussentde tous leurs movens Y action qui doit remettre en bon état ce qui est délabré. Voilà ce que je lis dans mon cher dictionnaire , dans ce code irréfragable qui met leur honte cà nu, et les condamne sans appel.

Savez-vous ;i qui ressemble la France entre les mains du juste-milieu? A un cheval de loua[;e qu'on éreintc sans pitié, en le faisant galoper à perdre haleine sans boire ni manger; pourvu que le soir il lui reste assez de force pour repasser la porte de l'écurie, et que le maître le renvoie sur ses quatre jambes, c'est autant qu'il en faut, on n'en répond plus.

Vous voyez bien qu'au train qu'ils nous mènent liotre course ne sera pas longue

— Vous n'aviez compté que l'argent qu'il coûte , et vous disiez qu'il n'était pas bon marché; moi, je compte le sang f[u'il verse, et je dis cju'il est cher , bien cher; rapprochez les victimes de Grcîioble de celles de Lyon, mettez les assassinats de la Vendée à côté des mitraillades de la rue Saint-Martin, réunissez les cadavres de Bonnechose et de .Tacobéus. jetez encore sur ce monceau de sang, celui de la. nuit du pont d'Arcoie, et mesurez sa hauteur. Oh I je vous dis cpi'il y en a gros comme un lleuve. Une bataille de l'empire n'en faisait pas tant couler; et il y en aurait eu assez, entre les mains d'un homme habile, pour conquérir l'Europe entière, humilier tous les rois, et enrichir la patrie : au lieu de cela, il sèche au soleil de France, nous glissons dedans à chaque pas, et sa vapeur nous suffoque.

e a~ ur

Voiciles détentions arbitraires qui reviennent ou redoublent Sous l'apparence d'une saisie ordinaire et accoutumée , sur h mandat le plus simple et le plus bénin ([ui se puisse voir , un g? lant commissaire s'est présenté hier soir chez M. Denlu pou. arrêter les Cancans véndiqucs ; mais à défaut de Cancans, il a voulu arrêter l'imprimeur lui-même, et à défaut de celui-ci, qui se trouvait absent, il a mis la main sur le prote : « Si ce n'est toi, c'est donc ton père . ou bien ouelquun des tiens. Il paraît qu'il en fallait un absolument.

Et ils s'imaginent par-là nous efiVayer 1 1

Pauvres gens, nous verrons!

On m'écrit de Fruxelles : " Monsieur, vos Cancans sont de plus en plus goûtés dans notre ville , ils y font un bien immense; s'il arrivait que le pouvoir cherchât noise à votre imprimeur , comptez sur moi , mes presses sont à votre disposition , etc.

Ah I Bazile. mon mignon !

Souscription ouverte à Armenti'crcs (Nord ). Une dame léfjitimiste qui ne se nomme pas, pour ne point augmenter le nombre des victimes de la résolution , i IV. — Une dame amie de la relij;ion et de la lé;',itimité , i fr. 5o c. — Une demoiselle qui venait avec joie le retour du jeune Henri en France, 20 c. — M. Tli... , légitimiste, 25 c. — Ln boucher qui désirerait qu'on lui amenât tous les animaux gros , gras et bètes , 25 c. — M. Baincau , ainateur de Cancans , i fr.

— MU^ E. B., légitimiste, 20 c. — M"'^ Poucbaiu-Boutry, qui croit au prochain retour du jeune Henri , ?. fr. — M. J. B. Beghiiî , légitimiste, 1 fr. — Louison Desplanqnes , journalière, henriquinquiste , 10 c. — Une dame qui attend avec impatience une troisième restauration ,25 c. — M. Maréchal- Nottelle , qui n'a connu la prison , la tyrannie et l'esclavage que sous le règne de la liberté, i fr. — L. Notfe'i'.e (ils, qui croit que l'ordre, la liberté, la gloire et la pros[iérité ne reprendront racines en France que lorsque les Français, fatigués des jongleries et des turpitudes du juste-milieu . redemrinderont leurs rois légitimes , 6 » c. — M. B. L., légilimiste, i IV.

— M^'*^ R., personne très- âgée, qui a vu tant ifhorrcurs depuis quarante ans , que l'ondjre seule du drapeau tricolore l'effraie, 25 e. — M. L. , boulanger, qui ne sait point Caire autant de brioches c[ue le juste-milieu , ôo r. — Son épouse, henriquinc|ui!<te , ?5 c. — Un henriquinquiste, anii des Cancans ^ 1 fr. — M. D., légitimiste, 25 c. — M"^ Julie Leclerc, légitimiste, 5o c. — Un tailleur, que les p;lorieuscs ont presque privé de travail, i5 c. — Un jeune homme henricjuinquiste , ?.â c. — Une journalière légitimiste, 10 c. — Ln cordier offrant sa marchandise à M"'" de Feuchères, 25 c. — Une demoiselle, amie sincère du jeune Henri, 20 c — Une dame légitimiste, 25 c. — Un ivrogne qui a juré de ne plus s'enivrer que de Bordeaux , 5o c. — Une légitimiste qui n'aime ni la poire ni le cornichon, et encore moins chose, i fr. ôo c. — Une cuisinière qui aime beaucoup les coqs... en pAté , i5 c. — Maréchal IN., ennemi de Tusurpation, 3o c. — Un anonyme , qui désirerait que les Cancans parussent tous les jours, tant il les dévore avec plaisir, 7 5 c. — Un chouan, légitimiste, henriquinquiste, dont la révolution de juillet a dévoré le gain qu'il avait fait sous la restauration, i fr. — Un anonyme, 7,5 c. — Un carliste, henriquinquiste, légitimiste jusqu'à la mort, 25 c. — Un garçon d'écurie, qui verrait avec plaisir gros, gras et bètc décoré du cordon de Saint-L.eu , 10 c. — Un vieillard de quatre-vingts ans, préférant le blanc au tricolore, et souscrivant pour 16 [atards, i fr. — Vn henriquinquiste joyeux , dont la tournure est celle de gros , gras et bètc , 5<) c. — Lu anonyme, 10 fr. — Un anonyme, p. fr. — l'nc légitimiste , qui voudrait voir le boeuf gras en persillade . 25 c

— Adéîaide Oesplanques et sa sœur, (jui désireraient blanchir la lo(|ue cnsanglanlée du juste-indieii , 3o c. — Louis Carpenticr, ennemi (les usurpateurs , t^'f. — ?>î. llenii ^la^^^o , dé-

( <5 ) voué carliste, i fr. — Un anonyme, i fr, — Un légitimiste sans passion , qui considère la dernière révolution coiriine une attrappe à souris, où le peuple , souvent dupe, s'est laissé prendre , 5o c. — Un légitimiste, tjui n'avait pas l'idée de l'esclavajje avant \e:A glorieuses , 5o c. — Une dame léfjilimiste , qui a la conviction que la Providence , toujours] uste , ramènera les Bourbons en France , 5o c. — Une dame léj^itaniste , qui aime les Bourbons parce (ju'elle aime la justice et la vertu , i fr. — M. Cil... L....n, qui félicite M'ie Athalin de son licureuse fécondité , I fr. — M""* sa sœur , qui commence à broder le drapeau sans taclie , t fr. — M^'^ Rose Berthe , cuisinière , qui fera des ratons pour ses amies au retour du jeune Henri , 5o c. — Simon, ami des r^venans , 5o c. — Blanche Turpin etC, légitimiste, 20 c. — Une journalière, qui voudrait voir chose au-delà des mers, 5 c. — M. D.j légitimiste , 25 c. — M. et M""* D. S., blancs, u5 c. — Un anonnyme des environs d'Arinentieres , i fr. — M"* D..., qui n'a jamais comparu devant les tribunaux que depuis les glorieuses , 25 c. — M'^^ R., qui conserve le drapeau blanc, 5o c. — Une couturière, henriquinquiste jusqu'à la juort, 25 c. — M''« C. D..., qui voudrait voir chvsi; dans la lune et le jeune Henri sur la terre de France, 25 c. — Thérèse Six, lingère, qui n'a jamais fait et lie fera jamais de drapeau tricolore, ^5 c. — Un yrenadier de la garde nationale, légitimiste, 5o c. — Une personne désirant voir le commerce relleurir en France, 5 > c, — Un légitimiste qui désire l'automne pour voir tomber la poire , 1 fr. — Un ami des Cancans, qui les considère comme un tribunal terrible pour tous les scélérats, 5j c. — Une demoiselle , qui espère que le règne des usurpateurs finira bientôt, 25 c — Un iégitiitiiste , qui souscrirait avec plaisir pour un monument funèbre au juste-irilieu , 25 c. — Un serrurier , qui désirerait avoir sur .son enclume la tête du complice de Louvel , i;o c. — M""^ A. D..., légitimiste, qui depuis la décbéance des Bourbons a perdu presque sa fortune, Co c. — Un vieux Suldat redemandant son vieux drapeau ,bu c — Total , 4^ ^^'- ^5 c

^*^ On lit sur l'enseigne d'une boutique , rue Ncuve-des-Petits-Lhamps : Fabrique de sièges inodores, breveté de M*"* de Adélaïde , fournisseur du trône.

^^^ Chose est sorti tous ses jours-ci en chapeap gris, il espérait nous en faire voir de grises. \

^*^ Chose a envoyé tous ses gens au spectacle gratis^ à condit.'on cju'il exercerait une retenue sur leurs gages.

^*jf Au milieu du spectacle ^r(3//.y, Chose est sorti dans 1 espérance de vendre sa contre-marque à la porte.

^** Quand un certain personnage sort dans sa caièche avec ses gens en livrée derrière, on le prendrait pour un marchand de vulnéraire suisse.

( 7 ) ^*^ La meilleure tète diplomatique de fraiice est , sans contredit, M™* Athalin, parce qu'elle ne se déboulonne jamais.

j^*j^ On prétend que le juré va porter plainte contre les assassins dupent d'Arcole qui ne lui ont pas laissé un seul homme à condamner. '

^*^ liCS mouchards, outre l'cpée à deux Iranchans, le poignard, le sifflet et la lanterne sourde, seront encore à l'avenir porteurs d'une éponge à laver le sang.

^*^M. Zan , pirate du juste-milieu, prend quelqu'un

n'importe où , et après vingt-quatre heures de cachot , il lui demande 3o jo francs de rançon.

^*^ Chose et sa femme ont tenu ces jours derniers un enfant sur lesfonlsde baptême... Si c'élailunchiche parrain, on avouera que c'était aussi un gros compère.

^*^ On lit sur le mur, en face la place du collège de Nîmes, ces deux vers :

Passant, ôte ton chapeaa , Car hier en ce lieu pissa le grand Poulot.

^*^ Avant-hier, au point du jour, le pont d'Arcole et la place Vendônie sont remplis de sang; qui l'a versé? C'est la police.

j^.*^ Hier un homme disparaît, un ouvrier imprimeur est arraché à son atelier sans formes ni procès. Pour le ravoir il faut donner mille écus de rançon. C'est la police.

^^^ A l'instant on m'annonce que ma maison est dévastée r gravures, tablea'.ix , portraits, caricatures, Inistes , on a tout confisqué, sans légalité, sans mandat, sans pudeur. C'est comme un pillage. Il ne faut pas demander qui? C'est la police. Ah ! nous sommes le peuple le mieux policé du monde, aprèsles Bédouins , c'esî-à-dire.

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