LE DERNIER SIGNE DE VIE
Eh bien ! qu'est-ce encore ? des velléités d'émeutes, des bruits, des rasserableraens ! C'est à n'en pas finir. Que veut donc ce peuple? que demandent ces barbares en haillons (i)? Je ne les conçois pas; avec un roi-bourgeois, un premier ministre marchand de charbon, un préfet de police fabriquant d'huile , uu budget de 1600 millions, une loi sur le divorce, la suppression du dimanche , des fosses aux Tuileries et Vidoc aux affaires, ne sauraient-ils être heureux? Oui, oui, le ju^le-milicu a raison de les faire assommer. A quoi servent ces bouches affamées, sinon à troubler, parieurs clameurs importunes, la paisible sécurité des élus de la finance? Arrière i!onc, peuple! de'robe-nous le spectacle affligeant de tes misères!!! Tu as faim, dis-tu? Lh ! <|ui n'a pas faim aujourd'hui? Notre arme'e a faim de gloire, le juste-milieu a faim d'or, la France eiilicre a laim de bonheur et de liberté'. Tu as faim de pain, loi; mais à qui la faute? Est-ce à noire bon roi-ciloyen , qui n'a pu recevoir encore depuis seize mois que 4o millions biesi comple's de liste civile? Est-ce à moi, qui n'ai reçu que des assigualionset des averlissemens avec (rais? Tu as faim! Pour Dieu, peuple ! prends-y gar<le, n'uie pas faim, ou du moins, si tu ne peux pas faire autrement, ne le dis pas si haut, ne le dis pas avec ce sou de voix qui fa\t frémir.... Mais non , personne ne frémit plus à ta voix ; le pave' est tombe ile tes mains; tu n'es |)lus le roi des barricades; tu n es plus le despole des carrefours , rhe'roïque vainqueur de juillet; on \.'.i\>- \yA\e prolclairc aujourd'hui , nom flétrissant que laisse toml'er dtklaigneusement sur toi , eu te couvrant tie la boue de son char, l'orgueilleux doctrinaire. Peu[)le, crois-moi, ta faim u est pa» ])ruilonle; vois-tu celle grande machine qui se meut silencieusement dans les ajrs? Bicnlôt, secouant le brouiilaid qiu fcuvelo|ipc, elle va dénoncer le cri de la misère; dans uucÎjcuic ou saura au-delà des monts que lu oses tlenuinder f\n pain, cl l'on t'ei. verra cinquante mille baïonnettes, trop heureux si Varc-cn-
(i) Expression du journal «Injuste-milieu (les Débats),
c/e/, qui n'est plus le messager des dieux propice!!, ne l'apparaît pour te ravir jusqu'à i espérance !
FANFARONADE DU DOCTEUR DURAND , MAIRE DE SAliNT-GIRONS.
Dans une ce're'monie récente , les autorités du lieu t'iaient réunies sur la place publique, au pied de Târbre de la liberté. Le docteur Durand , mnire de la ville , débitait aux braves de la garde nationale un di cours qui faisait leur admiration , quand tout à coup il s'arrête : Mort aux carlisles\ s'e'crie-t-i! ; et braquant en l'air un vieux pistolet d'arçon , saisi dans une visite domiciliaire, il le tire avec un courage et un sang-froid admirables ; puis il reprend, après avoir donne' son arme à charger à l'un de ses valets de ville : Mort aux étrangtrs!. Et il tire un second coup, qui probablement fera faire de sérieuses re'flexions à l'empereur Nicolas... Les royalistes occis, les étrangers extermine's , il ne manque plus à M. Durand qu'une demi-
douzaice dé victimes Mort aux exilés d'Holy-Rood!
s'e'crie-t-il d'une voix plus terrible encore. Chargea '.. — Monsieur le maire, répond le valet de ville , je n'ai plus de poudre... « Dieu soit loue', se dit un henricjuinquistc en feimaut sa fenêtre, où ce burlesque spectacle l'avait attiré. Dieu soit loué : le petit bonhomme vit encore! » ( Gazette de Languedoc )
Un Anglais , zélé partisan de la réforme, accourut à Pai is au premier brait du canon de juillet; il voulait saluer l'aurore de notre révolution, et mesurer d'un coup tout ce qu'une nation peut acquérir de liberté en trois jours.
Il aimait les émotions fortes.
II vit des barricades dans les rues, des tombeaux sur les places publiques, et un peuple ivre d'orgueil et il'esperance, qui promeuait dans tous les carrefours le drapeau sanglant de la Convention- Bientôt il assista à la démolition de l'archevêché, au sac de Saint-Gerraain-l'Auxerrois, au brisement des réverbères, au pillage des boutiques. .. Il admira l'activité d'un peuple libre qui sent sa dignité , marche à pas de géant vers la civili^-ation , et du haut des toits s'élance à.... l'immortalité; j'allais dire sur le pavé. Enfin, il but du vin de Champagne au café Tortoni , et eut plusieurs émotions fortes.
Un matin, comme il dirigeait ses pas vers !e monument éternel de la Bastille, la pluie le prit en chemin : « Dépêchezvous , lui dit un passant , car tout à l'heure il n'en restera pas. » Mylord se mit à rire; un mouutnent éternel qui avait coûté plusieurs millions ne pas résister à la pluie ! cet homme se moquait. Quand il arriva, le monument tomb.;it en l.irabeaMX ! ! ! Ce voyant , il poussa un soupir philosophique, et dit : goddani nothing! ce qui sans doute voulait dire chimère , mensonge , fumée que tout cela !
Malheureusement un agent de police se trouvait là (et où ne
s'en trouve-t-il pas) , il prit ce goddam peur un prop03 scdilieux , et appreliencla myloid au collet. L'hahitrnl des bords de la Tamise invoqua la liberté individuelle , le droit des gens», et l'ordre publique. Ju.sten)ent l'ordre public accourtit , lui enleva trois dents d'un coup tie baïonnette, et l'eininena coucher au violon.
Le lendemain, quand mylord fut de retour à son liôtel , il fit appeler son médecin , qui , en entrant , lui demam a des nouvelles du bill. Mylord lui montra sa mâchoire. Le médecin lui ordonna quinze livres de glace sur le nombril, en lui donnant l'assurance d'un prompt rétablissement. Au mot d'assurance , mylord s'effraya; il crut qu'on voulait le traiter comme up Polonais ; et sans attendre la certitude , il piit la poste.
Tout en roulant sur la route de Calais , il se mit à me'diler sur les avantages des re'voKilions en ge'ne'ral , et les inconve'niens de certaines révolutions en particulier. Il (ira c'e sa poche un agenda, où, jour par jour, il avait écrit ses émotions; il lut :
Première émotion : Charge' par les dragons de la Charte dans la rue Saint-Honoré , où j'ai perdu mon chapeau et un pan de mon habit.
Deiuxième émotion : Pris pour un mouchard , et battu par les Bonapartistes.
Troisième émotion : Pris pour un bonapartiste, et battu par les républicains.
Quatrième émotion : Pris pour un re'publicain , et battu par les assommeius embrigadés.
Cinquième émotion : Essuyé plusieurs décharges de l'a-^lillerie Lobau , circonstauce qui a prodigieusement rafraîchi mes idées libérales.
Plus , diverses petites émotions où j'ai failli perdre la vie , au nombre de sept: total, douze émotions —
Décidément, dit mylord après avoir revu ses notes, je volerai contre le bill. En arrivant à Londres, il se rendit à la Chambre , et prononça le mot périlleux. La populace le sut, le hua , lui jeta des pierres, le couvrit de boue, brûla son château; mais, cette fois, mylord n'eut pa^ d'e'molion lorte ; le cours de philosophie qu'il venait de faire en France lui avait merveilleusement prolilé.