‹ [Les Cancans]Chapitre 7 sur 297 · M. NIVEAU SUR SA PORTE · texte numérisé non relu

M. NIVEAU SUR SA PORTE

M. Niveau-. — On bat le rappel ! encore une cmeiile , rentrons.

Maïeux — Salut, citoyen Niveau.

M. Niv. se retournant- ~ Bonjour M. Mayeux ; quoi, toujours incorrigible, encore une cocarde, un chapeau gris !

Vous serez ariêlc, prenez-y gariie!

May. — T. , qu'ils y viennent cette fois ; il ne sera pas

dit qu'un vieux re'publicain de ia Bastille baissera pavillon devant ime poignée de boutiquiers du juste-milieu !

]M. Niv.— C'est cependant ce que vous avez de mieux à faire , ils sont en force, il faut cc'der.

May. — Plutôt ôlre mis à la lanlerne; T ! O cocarde

de la republique, vieiîie cocarde que Ihonneur d'avoir orne' la tête des plus illustres martyrs de la iibertc' , a lave'e de la bou'e d'avoir été formée d'un lambeau de la livrée de nos despotes (i) ; cocarde que j'ai replacée avec tant d'orgueil sur mon chapeau ! te voi'à donc proscrite ; et par qui , T ; par qui ? Par

des citoyens qui sont sortis tout blêmes de leurs caves le lendemain du danger j our chanter victoire ets,'emparer des places.

M. Niv. — Mais pouiqnoi les laissiez-vous faite?

May. — lis buvaient du coco, ils « hantaient la Marseillaise , ils donnaient à droite et à gauche des {)oigne'es de main ; camarade par ci, camarade par là ; qui diable se serait doute de la trahiscn ? C'est c'gal , je vais cliercher une place pour planter un arbre de la liberté à leur nez à leur barbe, et il j ortcra des fruits, T [Il sort.)

M. Niv. — Son espiit est aussi contrefait que son dos, on aurait du mal à le redresser.

(i) La livrée du roi de France était bleue avec galon rouj^eet blanc, celle d'Orléans es-t rouge avec j^alon blanc et bleu. En prenant la nou* velle cocanie, en 1790, on crut prentlre les f ouleurs d'Orléans, on prit celle de tous les Bourbons.

Lorsqu'on proposa à Louis XVIII de prendre ia cocanie tricolore, il dit : « Je ne lerai pas à la nat'on l'injure de lui ôter sa couleur pour lui taire porter ma livrée. »> L'excuse est d'un homme d'esprit La couleur liiancho, en effet, était celle de la nation depuis quatre cents ans. Elle fut arborée pour la première fois lorsqu'on chassa les Anglais du royaume. Jamais l'étranger n'a foulé le sol de la patrie pendant qu'elle a guidé nos phalanges. C'était aussi l'aucienno couleur de l'héroïque Pf)logne. Quand on sait tout cela, on pardonne à Louis XVHI sa préiiilection.

Mayeux a bonne mémoire.

Un ancien capitaine — Un moment, mon voisin, savez-vous la nouvelle ? he-> Polonais ont remporte' une victoire complète !

M. Niv. — En ilafe flu 29, n'est-ce pas ? eh bien ! elle est démentie.

Le Cap. — Dieu !.... êles-vons sûr de cela ?

M. Niv. On ne peut pas plus sûr ; de» lettres particulières ne lai-<sent maiheiiretisement aucun doute sur le re'sultal de celte affaire ; ils ont clé battus !

Le cap. — On uoui a donc encore une fois menti ! Ils n'en font pas d'autre! Mon voisin , ce n'est- pas ainsi (pi'on ga^ne les vieux soldats. L'enij-ereur nous avait accoutumés à compter sur sa parole, suit qu'il nous annonçât une victoire lemportée ou noiis rn promît une piocliiini Mais au moius apprenezmoi quelque cliose de consolant sur la Belgique.

M. Niv. — L'Angleterre lui a donné un roi... Saxe-Cobourg.

Le Cap. — Vous me mettez au dese-.poir, mon voisin ; ces nouvelles, jointe-) à tant d'autres déceptions , achèvent de me dessiller les yeux: je vois claîrement ou nouî mèneront ces hommes si lonj.î-lemjiS vaniés par Toppositioij. Quoi î la Belgique livrée à l'Angleterre, fa Pologne anandonnée, les Autrichiena en Italie, les Bédouins aux portes d'Alger, notre consul renvoyé et Haïti ! Oh! les malheureux ! Adieu, mon voisin, j'ai là une plaie profonde

M. Niv. — Encore un que la révolution n'a pas satisfait. Mais j'aperçois M. Gripaille , chef de bureau à l'intérieur ; celui-là ne se plaindra pas, j'en suis sûr (il va au-devant de lui ), eh , mon cher Gripaille, il y a un siècle que je ne vous ai vu. Il me semble que vous êtes maigri ; vous me paraissez sérieux, qu'avezvous donc?.... Vous u'avez pas perdu votie place? Oh' non, votre opinion est bien celle du ministère ; équilibre et modération, vous ne lortez pas de là.

M. Gfiip. — Non... non, ce n'est rien, quelques légères inquiétudes... ma femme qui n'est pas contente.... peu de chose enfin.

ivl. Niv. — Mais encore ? vous savez tout l'intérêt que je vous porte.

M. Grip. — Eh bien, on a réduit mes appointemens... Qu'à cela ne tienne ! si l'on était sans intjuiétude d'un autre côté ; mais des jaloux vous nuisent dans l'esprit de vos chefs. Les ministres sont fort accessibles aujourd hui à ces sortes de rapports ; d'un moment à l'autre on peut être victime d'une calomnie ! non pas que je veuille me forger des tourmens imaginaires, j'en ai bien assez d'autres sans cela ; vous le savez, n.n employé, maintenant, est un homme suspecta toutes les opinions, Jes vieilles liaisons d amitié se refroidissent, le ridicule, le mépris

vous poursuivent. Cela ne laisse pas que d'être affligeant

Mais je vais peut-être trofi loin avec vous ?...

M. Niv. — Oh! mon cher Gripaille, vous n'y songez pas.

M. Grip- — N'importe! il faut (|ue je vous quille, riuîiiie m'appelle au bureau ; depuis la révolution , il iaut être trois

heures plus tôt au travail, et pour faire Dieu sait <|noi !

{Il pnrl.)

M. Niv. — Allons , celui-ci n'est pas plus coulent que les autres.

Uk Ouvriek. —Au nom de Dieu, monsieur, prenez pitic' de moi ! Je suis réduit à !a dernière des misères! Il l'aut bien que cela soit, pour que j'ose tendre la main ; je n'y suis pas nccoutume.... C'est horrible! Mai-..., mon vieux père, m\ femme, mes enfans!! Jl fallait me rcsoudie... la mort ou la honte! la mort ne délivrait que moi... j'ai choisi la honte! [Et (le grosses larmes sillonnaient ses joues amaigries par la chai^rin et une longue souffrance ).

M. Niv. — Vous n'avez pomt d'ouvrage?

L'ouVBiER. — Non, monsieur, depuis plus d'un an-

M. NiV. — Vous vous êtes battu dans les trois jours?

L ouvrier baisse la tele et garde le silence.

M. Niv. — Tenez, voilà pour avoir du pain; revenez me voir.

[L'ouvrier baise la main de son bienfaiteur , et disparaît).

M. Niv. — Voilà ceux que je plains ! comme on les a trompés \

Bonjour, GRAND PAPA des deux mondes, comment se porte votre petite révolution ?

C'est aujourd'hui qu'elle a eu ses iS mois accomplis; (ju'elle doit être belle et grande! — Elle doit marcher sesile ; elle doit avoir toutes ses dents... Que vois-je? Comuic elle e>t chotive et maigre! Pauvre petite, elle qui promettait tant, qui parais- .sait si fortement constituée! Confiez donc encore vos enfans à des mains mercenaires! !

— Je l'ai vu naîîre, j'e'tais à son baptême, elle fut nommée glorieuse, immortelle, mcmor.ible ; on la dota de tous les biens qu'un grand empiîe peut po^scd<'r, In'sors , armée, crédit, jj.iix!... Ah! la paix smlout. D'oii v.ent donc cpi elle n'a [jas proiite' de tant de belles clioes? Je n'ei^ sai» rien; demandez à ces gens qui vont et Viennent dans les rues et les cai ielb:u-s, ils vous le diront peut-être..., s'iU osent. Mais ils passent eu silence, la rougeur sur le front..., la tristesse dans le cœur — Passez, passez; hommes dc.'encbantcs, j ai coni[)ris voire silence, j'ai lu vos regrets sur ces murailles tapissées daiii.:hes, sur ces boutiques fermées ou dâicries; je l*es ai mieux lus encore sur ces quais où fouiniiUent des milliers d'ouvriers sans ouvrage et .sans pain ; ces groupes désœuvrés vous accu.sent ! Vous leur aviez promis le travail le jour où votre main libérale s'est ouverte avec profusion pour eux... Vous n'avez donc plus d'or à leur ilistribuer? Quoi! déjà plus.'

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