EN PRISON
DÉDIÉ A X.A LIBERTÉ DE IiA PRESSE.
Grand merci, monsieur Gisquet! c'est à vous que je dois le plaisir d'avoir fait connaissance avec une prison. Ah! dans un temps où l'honneur est un crime, la prison n'a rien qui fasse honte : c'est , au contraire , Jin lieu de prédilection , entendezvous , monsieur Gisquet? un lieu de choix, où vous n'irez ni vous ni vos amis. Non , non , je vou-s condamne à ne pas aller en prison. Pour moi, je suis le plus licureus des hommes, dans le cachot le plus aimable (\u monde : vijigt-cinq pieds carre's ! ! L'ours de la mer Glaciale, au Jardin-des-Plantes , n'en a pas
davantage, et il est cinq fois moins Ijlanc que moi C'est une
injustice que MM. les animaux du roi devraient signaler dans je Journal des Débats.
J'ai aussi une fenêtre grillce, qui e'claire quatre murailles chargées d'inscriptions douloureuses. Ici, c'est une fiile repentante qui a tracé ses cmolions ; on lit : « Gosefine, la plus iiios- « sanle des famm , fu enlermé ici le dis.-e da ou. » A côte', un fier re'puhlicain a écrit ces vers de Chénier : a Les rc'publicains « sont des hommes, les esclaves sont (\vs cnfuns. » V\\ peu plus loin, une autre feiime se plaint de l'injustice du sort : « Vir- « ginie est bm chagrinn ; 29 gonrs dans ce lient . . Voilà où con- « duit la guslice da pre'san ! » Un étudiant en droit a e'crit au bas : a Je suis ici j)Gur avoir cfe' complimenter le genc'ral lioma- « rino... Vengeance I » Que de plaintes, que d'cmotions difïc'rentesl Je n'en finirais pas, si je voulais les recueillir toutes. Mais n)oi , n'ai-je pas aus^i les miennes ? n'ai-je rien à dire à celui (jui viendra me remplacer .^ Oh ! je veux qu'il sache le crime qui m'amène ici. Vile, une plume, écrivons :
« Qui (jue vous soyez , (pii me succedere?, ilans ce séjour charmant , appicncz qu'une nuit le juste-milieu lit un mauvais rêve : il crut voir les carlistes plumer son coq, et c'en fut assez poiu- le mettre en cmoi ; en un clin-d'ocil, tout ce qu'il 1 osse'- <lait de recors lut sur pied. Celte (ois, on procéda en gros, on empoigna en masse, et, au point du jour, les prisons étaient aussi pleines que les coflres de Louis-Philippe. Dans cette fournée joyeuse, l'auteur de> Catuans ne fut pas oublie; on n'avait garde de laisser échapper l'occasion de retenir \\n jour ou deux sa mauvaise langue captive , sous les verroux de la Charte. Oii espérait aussi, par cette petite ^/V<7i/e/cr/c, 1 amener à composition; mais peine perdue! Cependant on eut des égards pour
lui : trois fois on le fit changer de c:ic!iOl pour mieux captiver les boîines grâces de sa muse; peine pciflue! On lui fit raême une morale assez joliment tournée pour la circonstance ; peine perdue ! Les Cancans, tant qu'ils sont libres, le'gerset vagabonds, prêtent l'oreille à tous les bruits, à toutf;s les fleurettes politiques ; une fois entre les mains de Gisquet , ils deviennent sourds comnie la porte d'une prison. C'était cesespe'rant pour le pre'fet manchot. Il s'avisa dune d'un expe'dient : il accusa le pauvre autour de conspiration, de complot. II.. !e dirai-je? .. lu vas rire, mon successeur... il raccusa d'avoir embrigadé des ouvriers ! ! ! O Gisquet! li peur t'egare. Embrigider des ouvrier.s , îïioi ! la plume me lombe des mains. A' cuse-moi plutôt davpir
reçu des pots-de-vitî n
En ce moment , on fiappe à mon repaire ; 1(3 geôlier appelle : « Berard ! qui est-ce qui se nomme Berard ? — C'est moi, monsieur Ferrant. ' — C'est moi, répond une antre voix. — Diable ! nous sommes deux Ber.ird ; c'est embarrassant... Monsieur le geôlier, je suis l'auteur des Caiici'.ns; si le voisin est l'auttur de la Charte, ne confondons pas; à chacun son lot : je tiens à mon crime. — Ah , vous êtes l'auteur des Cancans! reprend le voisin, je vous en félicite; c'est fort honorable. — Je le pense absolument ainsi , monsieur. — Si le procureur du roi ne m'attendait pas, j'aurais e'te' chartnc de faire votre connaissance par le Irou de la serrure. — C'est impossible , repond luie voix, monsifui' est au secret. — Vous l'entendez, monsieur, je suis au ^ecret... — El moi, je reste e'ionne', surpris, joyeux d'apprendre que je suis au secret. Oh ! mon successeur saura que j'e'tais au secret. Est-il possible que depuis hier je sois au secret sans le savoir!... Et j'écris sur la muraille : « De plus, l'auteur « des Cancans était au secret. » Ah, monsieur Gisquet! vous qui aviez le secret à vos ordres, comment se fait-il que vous n'ayez pas songé à y mettre vos fusils? Vous avez cru, parce que vous étiez manchot, que votre main droite ne saurait pas l'œuvre de votre main gauche; vaine espérance ! Tout se sait aujourd'hui, et, qui plus est, tout se dit... Mais à demain, lecteur ; !« jour me manque comme la liberté : l'un et l'autre reviendront, j'espère, malgré Gisquet et compagnie.