CHAPITRE VIII
Modes d'accroissement.
l'oint d'apparition du tissu néoplasique. — Opinion de Bard sur l'unité primitive «le la cellule-mère du Cancer. — Sa réfutation. — Divers modes d'accroissement des néoplasmes épithéliaux. — Propagation par transformation. — Propagation par irruption. — Propagation par prolifération conjonctive préparatoire.
Nous venons de voir dans le chapitre précédent que Ton pouvait admettre comme extrêmement vraisemblable le fait que toute tumeur primitive dérive de la proliférai ion d'un épithélium normal en apparence. Celle prolifération néoplasique frappet-elle simultanément ou successivement une zone cellulaire prédestinée, s'exerce-t-elle, au contraire, tout d'abord aux dépens d'ime seule cellule qui, par ses divisions réitérées, est appelée à produire tous les éléments du néoplasme, ainsi que l'admet M. Bard (1894)? Il me paraît bien difficile de ne pas me rallier à la première de ces deux hypothèses. Si, en effet, l'opinion de M. Bard se trouvait être l'expression de la réalité, comment la ferait-on concorder avec lesv faits d'observation, aussi nombreux qu'indiscutables, do la prolifération par transformation des éléments sains en éléments cancéreux? On verra tout à l'heure que ce mode de transformation est un des plus faciles à observer dans les tumeurs primitives au début et que sa constatation même est la réfutation (Tune origine néoplasique unicellulaire. Si, en effet, toute tumeur épithéliale dérivait de la prolifération d'ïme cellule de l' épithélium où elle prend naissance, les éléments voisins de cette cellule-mère du cancer ne pourraient que subir l'atrophie, la destruction par dissociation ou par compression résultant de la multiplication
LES CANCERS ÉPITUÉLIAUX
de celle-ci. Nous verrions les tumeurs primitives se comporter à l«i façon des tumeurs secondaires. Du moment, au contraire, où il nous est donné de saisir des termes de transition entre les cellules néoplasiques et les cellules normales, nous sommes obligés de reconnaître à ces dernières une part au moins égale à La formation initiale qu'elles contribuent à édifier. A moins de supposera la cellule-mère du cancer un pouvoir transformateur par induction, ce qui serait vouloir substituer l'hypothèse pure et simple aux enseignements de l'observation.
Aussi longtemps d'ailleurs que la question de l'origine des tumeurs se dérobera à l'expérimentation, nous en scions réduits à des déductions plus ou moins rationnelles tirées de l'étude des stades néoplasiques les moins avancés que nous puissions nous procurer. Or, pour si peu avancés que soient ces stades, ils n'en constituent pas moins déjà des tumeurs pluricellulaires, tumeurs très petites si Ton veut, mais tumeurs qui ne diffèrent microscopiquement des stades plus avances que par des caractères presque insignifiants. Plus on pénètre dans la morphologie intime de la cellule néoplasique et plus on tend à l'assimiler à une cellule normalement constituée au fond, mais seulement déviée, quanta son évolution. Les caractères macroscopiques qui nous révèlent l'apparition et l'existence de cette déviation, l'augmentation de volume, la consistance, l'inflammation en sont les phénomènes consécutifs el non concomitants. Lorsque nous les constatons, il est trop lard pour essayer de surprendre le phénomène initial donl ils ne sont que la tardive manifestation.
Mais si l'étude des modes d'accroissement des tumeurs ne nous permet point d'en saisir le mode d'origine, elle nous présente cependant beaucoup de faits susceptibles de nous éclairer sur leur nature et le mécanisme de leur évolution. C'est ainsi qu'elle nous montre la manière dont l'élément néoplasique se propage de proche en proche, en suivant les
[joints de moindre résistance; c'est elle qui nous dévoile
l'énigme de ces différences de gravité en apparence inexplicables entre des tumeurs hislologiquement identiques, c'est enfin grâce à elle (pie le chirurgien, non content d'extirper les parties tangibles et maeroseopiqueinenl visibles d'une tumeur,
MODES D'ACCROISSEMEXl 1 1 3
apprend aussi à en poursuivre les ramifications invisibles le long des lymphatiques efférents d'une région.
Toute tumeur en voie d'accroissement présente une prolifération cellulaire, dont l'intensité est en raison directe de la rapidité de son évolution. La tumeur s'accroît donc surtout par l'augmentation du volume de sa propre masse, mais c'est là un phénomène secondaire qui doit toujours être précédé d'un autre phénomène antérieur préparatoire, à savoir la transformation d'un de ses éléments normaux en éléments néoplasiques. Il arrive souvent que ce processus initial de transformation, localisé à un département cellulaire extrêmement restreint, s'arrête de très bonne heure pour ne plus reparaître, mais il peut se faire également que l'on assiste dans une même tumeur à un accroissement de sa masse par prolifération cellulaire et à une extension de son territoire par transformation continue. Dans ce dernier cas, l'on peut admettre que le département cellulaire où s'effectue la déviation néoplasique présente des limites assez larges pour que celle-ci continue à se manifester de la même manière qu'elle l'avait fait au début. Quoi qu'il en soit, nous n'avons point à envisager ici ce processus au point de vue de son rôle initial ; nous en constatons la présence au cours du développement des tumeurs et le considérons comme un mode d'accroissement, auquel nous appliquons le nom de propagation par transformation.
Par opposition à la propagation par transformation, nous nommerons propagation par irruption le processus d'accroissement résultant de la prolifération des cellules propres au néoplasme. Ces éléments refoulent les éléments sains sans les transformer; ils les détruisent en les comprimant, en les atrophiant et agissent vis-à-vis d'eux comme de véritables parasites.
Il arrive très souvent que la propagation par irruption soit précédée d'un autre phénomène dû à l'intervention des éléments mobiles du tissu conjonctif voisin de la tumeur. Ces éléments détruisent les éléments sains et contribuent à l'édification d'une zone inflammatoire dans laquelle pénètrent plus tard les éléments néoplasiques. Nous distinguerons ce mode d accroissement comme une variété du précédent, sous le nom Hé propagation par prolifération conjonctive préparatoire
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LES CANCERS EPITUELIAUX
Ou admet enfin un quatrième mode d'accroissement uni serait dû à la migration active des éléments uéoplasiques au sein des lissus normaux. Disons de suite que celte propagation par migration n'est qu'une simple hypothèse et n'a pour elle aucun l'ail d'observation directe.
Ainsi que je le disais tout à l'heure, ces divers modes d'accroissement ne sont poinl exclusivement propres a telle on telle sorte de tumeur. On peut en constater simultanément la présence dans des régions parfois très voisines les unes des autres; mais pour la commodité de notre description, nous les envisagerons séparément.
Propagation par transformation. — La plupart des observateurs s'accordent à reconnaître la réalité de l'accroissement des tumeurs par transformation de voisinage. Je ne parle point ici, bien entendu, des partisans de l'origine conjonctive el de ceux de l'indifférence cellulaire, pour qui ce processus s'étendait à tous les éléments d'une région indistinctement; mais parmi ceux-là même, on trouve des observations indiscutables de transformations d'éléments épithéliaux en éléments néoplasiques. Quelques auteurs cependant, tels que Thiersch et Billroth, pensent que la prolifération cellulaire seule des éléments constitutifs du néoplasme, en assure l'accroissement. Nous avons vu que la môme opinion se trouve implicitement défendue par M. Bahd lorsqu'il soutient que tout néoplasme dérive de la prolifération d'une seule cellule initiale.
Ce mode de propagation est, sinon le plus fréquent, du moins celui qui s'observe le plus aisément. 11 a donc de admis par presque tous les observateurs el même par ceux qui assignent aux cellules du tissu conjonctif un rôle égal à celui des cellules épithéliales dans la néoformation épithéliômateuse.
I )ès ses premiers I ravaux,M. le professeur Cohmi i 865 décrit toutes les phases de transformation des tubes glandulaires normaux de la muqueuse stomacale en masses néoplasiques. Dans un < as de cancer de l'estomac, il reconnaîl l'existence autour •!<• la tumeur de papilles entre lesquelles se trouvent des glandes en tube en voie d'hyperplasie. A mesure qu'on se rapproche du centre de la tumeur, les papilles se pressent de plus en plus les unes contre les autres el se soudent, fermant ainsi la voie
MOL E S I) ACCROI S S E M E N T 1 15
(l'excrétion normale aux produits glandulaires et occasionnant soit la dilatation kystique des culs-de-sac, soit la rétention clans leur intérieur des éléments épithéliaux hyperplasiés.
Dans leur Traité d'histologie patliologique, MM. Cortnil et Ranvier décrivent les translbrmations de Tépithélium des glandes sébacées et sudoripares, des follicules pileux en lobules d'épithéliome lobule. Ils admettent également le processus de