GÉNÉRALISA TION
se reproduire librement, sans ajouter aucun élénienl étranger à leur colonie. Celle-ci provenait donc entièrement <lc deux ascendants mâle e1 femelle. Le m mai 1893, je trouvai d'abord une femelle atteinte d'une petite tumeur de la mamelle qui ne grossil point jusqu'à sa mort, (Jn accident m'empêcha d'en déterminer la nature1. Le 27 mai, je trouvai une autre femelle qui portail dans la région axillaire gauche et jusque sur le dos une énorme tumeur du volume (Tune noix. La tumeur grossit avec une rapidité extrême jusqu'au 10 juin, époque où je l'extirpai et m'en servis pour faire des inoculations à 6 autres » souris de la même famille. A l'examen microscopique, cette tumeur présente tous les caractères d'un carcinome d'origine glandulaire, origine que décèle la présence d'acinis vaguement indiqués, mais encore bien reconnaissables. Il s'agit donc d'un type néoplasique plus embryonnaire encore que celui qui a servi de point de départ aux inoculations de Moràu. Pendant les quelques jours qui suivent les inoculations, j'observe, soit au point d'inoculation, soit à d'autres régions du corps, la formation de petites masses dures, saillantes qui se résorbent rapidement, et plusieurs mois après l'inoculation, mes souris n'offrent aucun vestige de aéoplasie. Au mois de septembre i8g3, je trouve dans la même famille de souris une autre femelle portant sur la hanche droite et dans le creux inguinal une tumeur spontanée du volume d'une noisette. Cette souris meurt le 3i décembre, avant que je n'aie pu tenter les inoculations, et en présentant une dyspnée très intense. Sa tumeur avait alors le volume d'une noix. A l'autopsie, je trouve ses deux poumons farcis de petits noyaux secondaires, gros comme des grains de millet, très nombreux et très régulièrement disposés. La tumeur primitive et les métastases pulmonaires offrent une structure identique à celle des tumeurs de Mora.u.
Le jour même de la mort de cette souris, en faisant l'inspection de la cage où j'avais trouvé déjà trois néoplasmes spontanés,^ découvre une quatrième femelle affectée- d'une tumeur axillaire du volume d'une noisette. Je m'en sers pour inoculer, par injection de |a masse broyée avec un peu d'eau, cinq souris • le provenance étrangère et, par introduction sous-cutanée de
1 4o /. /•: .s' c.i.xc /■: il s ii p i ru É l i a VX
fragments, six souris également étrangères. Pas de suppuration. Un au après V opération, les souris inocirlées ne présentaient aucun néoplasme, et j'en ai encorde aujourd'hui (i8o5) qui n'ont rien éprouvé de cette inoculation. La tumeur présentait un type intermédiaire entre le carcinome H l'épithélioine glandulaires.
Voilà donc quatre tumeurs épithéliales spontanées obtenues en moins d'un an d'un seul couple de souris blanches. Sur ces quatre tumeurs, deux sonl inoculées aussi aseptiquemenl que possible à des animaux de même espèce et de diverse provenance, sans la moindre réussite. Les conditions dans lesquelles j'opérais étaient cependant des plus favorables, puisque — suivant en cela l'exemple de M. Moràu — j'avais d'un côté ma souris cancéreuse vivante, de l'autre nies sujets à inoculer, et que les fragments étaienl portés directement et sans temps d'arrêt de l'une aux autres. Je ne puis davantage m'accuser de fautes envers l'aseptie opératoire, car aucun de mes animaux n'a présenté de suppuration, et ceux de la seconde série surtout ont, sauf un seul, guéri rapidement, sans le moindre abcès local. Malheureusement, la faculté de pullulation de ma famille de souris cancéreuses s'est brusquement arrêtée; elles se sont mises, en dépit de tous mes soins, à se dévorer les unes les autres, et aujourd'hui il ne m'en reste plus que deux, qui ne tarderont sans doute pas à disparaître.
Pour si négatifs qu'ils soient, ces faits me paraissent compléter et éclairer les observations de M. Morau, sans les infirmer; ils me paraissent surtout expliquer la rareté relative du contage accidentel des cancers épithéliaux, tandis qu'au contraire les faits positifs d'inoculation viennent confirmer les cas d'inoculation cités par les auteurs. Il existe évidemment des conditions favorables à cette contamination, conditions qui se sont trouvées exceptionnellement réalisées dans les expériences de Mon.w el absolument absentes dans les miennes. Quant à nos conditions expérimentales, elles se trouvaient identiques, même variété <K- tumeurs, môme mode opératoire, mêmes
précautions d'aseptie.
De tous les faits que nous venons d'exposer, il ressort les conclusions suivantes : La transmission par inoculation asep-
RECIDIVES — GREFFE — GÉNÉRALISATION i ', i
tiqué de fragments cancéreux vivants esl extrêmement rare, sinon irréalisable de l'homme aux animaux ou d'un animal à des animaux d'espèce différente. Elle est, au contraire, dans dos 'conditions encore Indéterminées, réalisable d'un animal à un autre animal de la même espèce. La premièrë do ces deux conclusions n'esl que provisoire et présente seulemenl l'étal actuel de la question, telle que l'onl résolue les recherches de
MM. BOINET, FRANCQ1TB el DÉ R.ECH.TER. Les insuccès que j'ai obtenus dans mes essais de transmission du cancer de la souris à la souris prouvent, en effet, qu'il faut être lies prudent en matière de généralisai ion, car si j'avais effectué mes expériences avant que M. Mor.vu n'eût publié les siennes, j'aurais peut-être naturellement conclu à la non inoculabilité du cancer dans le cas d une même espèce animale, et je me serais, par conséquent, laisse entraînera des déductions erronées. Bornons-nous donc, pour le moment, à enregistrer le bilan des résultats positifs ou négatifs et disons seulemenl que si la greffe cancéreuse est possible d une espèce à la même espèce, celle constatation se I i-oiive en harmonie avec les propriétés reconnues dans les I issus sains tandis que la théorie permet déconsidérer comme plus improbable la transplantation d'un tissu normal ou pathologique provenant d'un animal sur les (issus d'un autre individu d'espèce différente.
Contagion accidentelle . — Bien avant que des expériences de laboratoire n'aient prouvé la transmission des cancers épithéliaux d'un sujet à un autre, les cliniciens avaient relevé de nombreux cas accidentels de ce mode de propagation. Il ne faut pourtant pas en conclure que le cancer soit de nature essentiellement contagieuse, et nous allons, en passant en revue les conditions qui président habituellement à ce genre de transmission, nous assurer (pie son inoculation accidentelle demande pour s'effectuer des conditions aussi exceptionnellement favorables (pie les greffes expérimentales elles-mêmes. Examinons d'abord les cas d'auto-inoculation qui, moins probants (pie les autres, décèlenl cependant souvent leur véritable origine en raison de leur siège et des circonstances qui président à leur apparition. Sans chercher sur ce point à réunir une. bibliographie très complète, je me bornerai à citer les cas les
LES CANCERS ÈPITIIÉUAUX
plus typiques, ceux que l'on peut considérer comme classiques et qui se trouvent relatés dans l'article do M. Kirmisson dans le dictionnaire Dechambre.
L'un des cas les plus frappants est l'apparition sur la conjonctive d'un individu d'une tumeur de nature identique à celle qui était parue trois ans auparavant sur le dos de sa main K \n i m \nn . Le malade se frottait fréquemment les veux, précisément avec la partie où siégait sa tumeur cutanée. Or, la conjonctive est, par sa nature muqueuse, facilement excoriable: elle constituait un lieu de moindre résistance oii les éléments cancéreux, tombant dans un liquide physiologique, pouvaient conserver assez longtemps leurs propriétés vitales. Les mêmes conditions favorables se retrouvent dans presque tous les autres cas. Cancer de la langue communiqué à une incision de la joue (Nicaise) , cancer de la langue communiqué à la joue du même côté (Nédopil), cancer des deux lèvres se correspondant exactement (Kirmisson). Si l'on peut en présence de ces exemples de contagion, invoquer l'influence de la diaihèsc cancéreuse pour les expliquer, on n'en est pas moins forcé de reconnaître qu'ils trouvent une interprétation tout aussi vraisemblable et plus précise dans l'hypothèse du transport des cellules néoplasiques d'un point à un autre en vertu de la fréquence des contacts de la tumeur primitive avec les parties saines secondairement infectées. A coté de ces infections par contact viennent aussi se ranger les infections résultant des ponctions exploratrices détachant des cellules néoplasiqucs et les greffant sur tout le trajet du trocart. Il y a là évidemment toute une série de faits qui se rattachent normalement aux expériences de greffe artificielle dont nous avons relaté plus nanties principaux traits.
Les exemples d'infection accidentelle d'individu à individu sont naturellement beaucoup plus rares encore que ceux d'auto-infections, et la chose s'explique aisément si l'on pense (pie, pour se propager de cette façon, les cellules aéoplasiques doivent garder une vitalité complète pour la conservation de laquelle elles ne sont nullement armées à la façon des baeteriacées ou des autres formes parasitaires. Dans quels cas. par exemple, verrons-nous se réaliser des conditions favorables à celle transmission entre, un malade porteur d'une tumeur
RÉCIDIVES — GREFFE — GÉNÉRALISATION i43
cancéreuse et un de ses proches? Il faudrait pour cela que les tissus néoplasiques fussent mis fréquemment en contact avec l'intimité même d'autres individus, que des frictions, des pressions réitérées déterminassent, d'une part, le détachement des cellules néoplasiques, d'autre part l'excoriation des tissus appelés à recevoir ces cellules. Ces conditions se trouvent au plus haut point réalisées par l'acte même du rapprochement sexuel, et c'e'st précisément au sujet des cancers des organes
Fig. 46.
Épithéliome de l'estomac. Noyau métastatique à la face inférieure du diaphragme. On distingue nettement sur cette coupe, malgré son faible grossissement, 5o/i, les acinis glandulaires analogues à ceux de la tumeur primitive. Prép. de G. Veillard.
génitaux que l'on a observé les cas les plus nombreux de contagion par transmission directe. La femme atteinte d'un cancer de la vulve ou de l'utérus garde longtemps encore ses aptitudes à la fonction génitale, tandis que l'homme les perd beaucoup plus rapidement dans le même cas; aussi observe-t-on le plus fréquemment la transmission du cancer des organes génitaux de la femme à ceux de l'homme. En dépit des cas assez, nombreux où l'on a pu constater le cancer primitif du pénis, la coïncidence de l'existence ou plutôt de la succession d'un cancer de la vulve el d'un cancer de la verge chez, deux conjoints vient donner à l'hypothèse de la transmission par inoculation directe une \ -raiseinblance que détruira difficile-
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ment l'invocation d'un simple hasard. Hall rapporte cinq cas de (•(> genre. J'en ai vu moi-même un exemple Cas n° 106 , dans le service de M. Le professeur Le Dentu. Si Demarqùay, dans une analyse de [34 <'^s de cancers du pénis, n'en relève que trois ou quatre imputables à l'inoculation directe, cela n'infirme nullement la possibilité de ce mode do transmission. Je dirai de plus que Ton ne pourrait ajouter à une telle .statistique une foi pleine et entière que si Ton en possédait une aussi absolue an sujet de la monogamie effective des individus observés. Il y a là un élément d'erreur sur la variabilité el l'importance duquel il est, je pense, inutile d'insister.
On pourrait objecter que l'introduction dans l'organisme de fragments de cancer ne constitue pas à proprement parler une greffe; que les agents infectieux déterminants du cancer son1 seuls responsables de la néoplasie el que c'est en réalité leur inoculation qui en a provoqué l'apparition. Je ne veux point aborder ici celle question qui rentre dans le chapitre de l'étiologie des cancers épithéliaux d'autre part, cependant, je ne puis m'empêcher de signaler les liens étroits qui unissenl entre elles les observations relatives à la greffe expérimentale et à la contagion par inoculation accidentelle. La même remarque s'applique à la généralisation dont nous allons maintenant nous occuper.
Gèiièralisatiôk'. — Métastases. — On désigne sous ces deux termes l'apparition dans les organes de l'individu cancéreux d'ilots néoplasiques, épars et isolés, de nature histologiquemenl identique à celle de la tumeur primitive. Tous les organes peuvent être le siège de métastases cancéreuses, mais les plus fréquemment atteints sont les ganglions lymphatiques, le foie, les reins, la raie et le poumon. Ou du moins il esl rare1 que l'un de ces organes ne soit pas frappé parla généralisation en même temps que certaines autres parties du corps exceptionnellement atteintes.
L'apparition dos tumeurs métastatiques consécutives à une tumeur primitive, en d'autres termes la généralisation à tout l'organisme d'un même néoplasme a reçu les explications les plus diverses. La plupart des auteurs s'accordèrent pendant Longtemps à considérer la généralisation comme Là manifestation
tardive tic la diathèse cancéreuse, l'infection de tout L'organisme par un génie morbide d'abord localisé en un seul point de celui-ci. Celle théorie, vue de très haut, est juste si l'on accorde aux tenues de diathèse et de génie la signification pure et simple de cellules cancéreuses. Au fond, elle constituait non une explication, mais une constatation. La question est aujourd'hui serrée
Fig. 47.
Ganglion sublingual avec infarctus métastatiques d'un carcinome pavimenteux adulte de la langue (n° 197. C.L). Le tissu néoplusique s'est transformé en un énorme globe épidermique avec globes secondaires. Gross. 3o/i.
de plus près, et l'on admet à peu près unanimement que les métastases résultent de l'apport en des points éloignés par la voie vasculaire de parties détachées du néoplasme primitif. Cette conception est née peu à peu sous l'empire de deux ordres de faits différents. Tout d'abord, alors (pie la spécificité cellulaire ne s'était pas encore imposée» dans le domaine de l'anatomie pathologique, l'on pouvait sans hésitation admettre la
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LES CANCERS ÊPITHÊUAVX
formation de cellules épithêliales au sein de n'importe quels organes, voire même dans les ganglions lymphatiques. Les partisans des blastèmes aussi bien (pie c< ti\ de l'indifférence cellulaire (voir p. 98), en constatant des globes épiderrniques dans un organe éloigné d'un cancer de la langue et normalement constitué aux dépens du feuillet mésodermique, pouvaient sans se contredire invoquer la transformation de l'élément cônjonctif sous l'influence de la diathèse cancéreuse. Mais petit à petit les faits s'accumulaient plus nombreux qui prouvaient le bien fondé du principe de la spécificité. Comment dès lors expliquer les cancers épithéliaux des ganglions et des os. N'était-il pas plus rationnel d'invoquer un transport à distance des éléments néoplasiques? D'autre part, en s'attachant à étudier les organes dès le début même de la généralisation, on s'assurait que celle-ci commençait souvent à se manifester sous la forme d'un petit îlot de cellules épithêliales embryonnaires en voie de prolifération; on pouvait suivie, ainsi que l'ont fait bien des auteurs (Ziegler, Brault...), la marche des cellules néoplasiques dans les capillaires ou dans les lymphatiques.
Une autre observation du plus grand intérêt vienl encore plaider en faveur de l'origine des métastases pat voie de transport. Nous voulons parler de la reproduction presque toujours parfaite du type histologique de la tumeur primitive dans ses noyaux de généralisation. C'est là un fait banal et sur lequel il serait puéril d'insister. Chacun sait que les tumeurs niétastatiques développées aux dépens d'une tumeur primitive glandulaire de l'estomac présentent les caractères de celle-ci, que le carcinome produil des îlots néoplasiques pleins, ramifiés, que l'épithéliome reproduit des acinis rudimenlaires, etc. Il n'esl pas rare, ainsi que l'ont observé, par exemple, Hermann e1 Paquet, de voir se développer consécutivement à un épithéliome du sein des acinis typiques dans les ganglions de l'aisselle; nous avons nous-mêmes fait de semblables constatations dans un cas analogue à ceux dé ces ailleurs cas n" itt| . dans un cas d' épithéliome de l'estomac, avec généralisation aux muscles du diaphragme dans un cas de carcinome pavimenteux adulte de la langue avec généralisation aux ganglions du plancher de la bouche, etc. (cas n° 197). Je pense que l'on peut
admettre comme constante celle reproduction des caractères histologiques des tumeurs métastatiques. QuJon l'explique avec M. BARD comme due à une action à dislance des éléments èpithéliaux sur le tissu conjonctif périphérique, qu'on y voie simplement une manifestation vague de la tendance à s'organiser en tissus définis de toute cellule constitutive d'un organisme, ce sont là deux hypothèses qui se confondent en réalité
Fig. 48.
Coupe d'un ganglion sublingual en voie d'infection motastalique (ig3. C. L). Dans le tissu ganglionnaire normal se voient de nombreux infarctus B, B, constitués par des cellules épilhéliales embryonnaires. A, hile du ganglion. Gross. 3o/i.
en une seule, car nul ne songera' à nier la réaction réciproque des éléments tissulaires. Tandis que dans les tumeurs primitives Le tissu néoplasique se confond souvent par des gradations insensibles avec les tissus sains périphériques, les tumeurs métastatiques, au contraire, se comportent toujours à la façon de corps étrangers introduits dans un organe. Raremenl on les voit se répandre et s'infiltrer au milieu des éléments do celui-ci ; ils en sont toujours séparés par une zone conjonctive plus ou