CHAPITRE XIII Carcinomes de revêtement
Définition des carcinomes de revêtement. — Carcinomes pavimenteux adultes. — La langue est le siège de prédilection de ces carcinomes. — Importance clinique d'une distinction entre le carcinome pavimenteux adulte et le cancroïde. — Carcinome pavimenteux embryonnaire. — Carcinome typique de la peau de la plante du pied. — Carcinomes à cellules cylindriques.
Sous ce terme de carcinome de revêtement, je comprends toutes les tumeurs épithéliales dérivant d'un épithélium de revêtement dont les cellules constitutives vivent et se multiplient d'une façon tellement indépendante les unes des autres que l'on ne trouve plus, dans la tumeur qu'elles contribuent à édifier, vestige d'orientation vers la surface, ou vers des centres secondaires plus ou moins importants en volume et en nombre. Comme les épithéliomes que nous venons de passer en revue, les carcinomes peuvent d'ailleurs évoluer soil vers le sens adulte, et alors ils donneront naissance à des sphérules épidermiques, à des globes épidermiques rudimentaires ou à une kératinisation massive, soit au contraire présenter la forme manifestement embryonnaire el se confondre ainsi — l'origine exceptée — avec les carcinomes glandulaires dont ils possèdent à peu près tous les caractères.
Ainsi que nous l'avons déjà faitdans les chapitres précédents, nous étudierons d'abord les formes émanant des épithéliums <l< revêtement pavimenteux et nous envisagerons leur évolution soit vers le sens adulte, soit vers le sens embryonnaire*. De là, nous passerons à celles qui se développenl aux dépens des épithéliums muqueux, ou cylindriques en passant aussi, pour
LES CANCERS ÊP1TIIÊLIAUX
celles-ci, de la forme la plus adulte, à la l'orme embryogéniquemenl La plus jeune.
Carcinome pavimenteux adulte. — Bien que cette forme de néoplasmes puisse se rencontrer à peu près dans toutes les régions pourvues d'un épithélium pavimenteux stratifié, l'on peut dire que son siège de prédilection est la muqueuse buccale et, en particulier, la muqueuse linguale. La pluparl des cancers épithéliaux de cet organe sont des carcinomes et, fait extrêmement curieux, le carcinome embryonnaire y esl au contraire excessivement rare. On comprend donc aisémenl pourquoi les hislologistes, trouvant dans ces cancers Ions les caractères typiques des tumeurs épithéliales les plus bénignes, les cancroïdes ou épithéliomes pavimenleux adultes, assimilaienl ces deux formes l'une à l'autre et concluaient simplement que la gravité d'une tumeur épilhéliale dépend beaucoup plus de son siège que de sa nature même. Je n'insiste pas davantage sur la différence profonde qui sépare au contraire ces deux sortes de néoplasmes; nous avons déjà vu plus haut, en effet, à plusieurs reprises que le degré de désorientation cellulaire prime de beaucoup, au point de vue de la gravité clinique, le mode d'évolution.
Le type de transition entre l'épithéliome pavimenteux adulte et le carcinome de môme nature a été décrit plus haut (cas n°ii)i. p. igi, fig. 66); l'on y a vu que la couche basilaire continuant à évoluer vers des centres communs, ceux-ci se trouvent ensuite constitués par des cellules à évolution indépendante aboutissant à la formation de sphérules de kératine dont chacune représente le terme ultime de l'évolution d'une seule cellule épitheliale.
11 est assez difficile de tracer des limites bien nettes à chacune des formes des carcinomes pavimenleux adultes d'autant plus que la même tumeur peut en tel endroit présenter une tendance à l'ébauche de globes épidermiques et en tel autre, au contraire, ne produire que des sphérules épars ; niais si l'on prend une série de préparations de tumeurs d'un même organe, et si Ton s'applique à les ranger méthodiquement en parlant de la forme la plus adulte, l'on arrive vile à se faire une idée de leur gradation et des liens qui les unissent les unes aux autres. C'est cette gradation que nous allons essayer d'établir à propos
CARCINOMES DE REVÊTEMENT
des carcinomes do la langue et, comme premier exemple, nous prendrons le cas n° 33 bis dans lequel la kératinisation, c'est-àdire la mort cellulaire, se produit par îlots morphologiquement homoloo-ables aux globes épidermiques. Ici, toutes les cellules qui entrenl dans la eonstitution de l'îlot épithélial, après s'être multipliées indépendamment les unes des autres, arrivent simultanément à la fin de leur évolution ; il en résulte des masses cornées {fi g. 70) plongées dans la profondeur même du stroma et plus ou moins anastomosées les unes avec les autres. Nous donnons {fig. 71) la représentation à un plus fort grossissement d'une de ces masses pour en faire mieux saisir la constitution intime et les rapports des cellules les unes avec les autres. Nous aurons, clans le chapitre suivant, à étudier de plus près la morphologie de ces cellules kératinisées, à montrer quels liens étroits les attachent et les unissent à celles des euthéliomes et des épithéliomes de même origine; ce n'est donc pas
Fig. 70.
Carcinome pavimenteux adulte de la langue (33 bis, G. L). Coupe verticale. Au haut se voit l'épithélium lingual fortement épaissi et altéré. En bas se trouvent les masses néoplasiqucs. le moment d en parler ICI 5o/i. Préparation de M. G. Veillard.
où nous n'avons en vue
que l'histologie proprement dite et non la cytologie des carcinomes.
Très souvent, dans les carcinomes pavimenteux adultes les
aoo LES CANCERS ÉPIT1IÉUAUX
plus voisins des épithéliomes, on trouve des masses de cellules kératinisées au centre de presque tous les îloK épithéliaux; les cellules périphériques de ces îlots ne présentent pourtant aucune orientation et continuant à proliférer contribuent à augmenter le volume du néoplasme en formant de nouveaux Ilots qui, à leur tour, seront le siège de phénomènes de kératinisation.
Un deuxième mode d'évolution s'offre à nous tantôt isolé, tantôt concomitant avec une autre des formes que nous décrivons. C'est la kératinisation isolée des cellules au milieu de masses épithéliales en pleine activité vitale. Ce n'est là, en somme, qu'une légère modification clans le sens de la désorientation. On y voit de place en place des sphérules épidermiques à divers degrés de développement et dont les plus jeunes laissent percevoir encore quelques-uns des caractères de la cellule épithéliale dont ils représentent le dernier vestige.
Le carcinome pavimenteux peut enfin, comme c'est le cas dans la tumeur linguale représentée fig. 72, affecter la forme de tubes ou de boyaux contournés et anastomosés, dépourvus de couche basilaire. Cette forme se rattache en partie aux épithéliomes tubulés des auteurs, mais les épithéliomes tubulés renferment, en outre, les carcinomes pavimenteux embryonnaires qui évoluent sans tendance à la kératinisation.
Toutes ces formes de carcinomes adultes, caractérises en somme par la commune absence de couche basilaire autour des îlots qui les constituent, ne peuvent, je le répète, être considérées comme des espèces, mais bien comme des manifestations un peu différentes les unes des autres d'un degré de désorientation à peu près équivalent. Il est évident que si dans un de ces carcinomes la forme de globes épidermiques tend à prédominer, si l'on ne trouve que peu ou pas de sphérules épars, si la tumeur semble bien limitée, l'on sera en droit de la considérer comme plus élevée en organisation, plus bénigne par conséquent qu'un autre carcinome dans lequel les sphérules épidermiques sont épars et la masse néoplasiquc en pleine activité dans toutes ses parties sans exception. 11 y a là une question de nuance et d'appréciation qui échappe à la rigoureuse systémati-
CARCINOMES DE REVÊTEMENT
sation que nous nous efforçons d'imposer malgré tout à la nature.
On se trouve souvent en présence de cancers épithéliaux de la langue et de la muqueuse buccale dont il est matériellement impossible de délimiter le champ d'envahissement. Une induration mal limitée en même temps qu'un accroissement de volume indiquent bien le siège du néoplasme, mais, sauf en quelques points très rares et parfois très éloignés les uns des
Fig. 71.
Portion plus grossie de la figure précédente, montrant un des lobules épithéliaux en voie de kératinisation. Gross. 160/1.
autres, l'examen des sections opérées sur le tissu frais ne permet point à l'œil nu de percevoir le moindre amas néoplasique. Si l'on fixe des fragments bien orientés de la partie malade et qu'on les coupe par les procédés habituels, la plupart, cependant, montrent une prolifération anormale de tissu épithélial «l uis leur épaisseur. G'esl la forme la plus voisine de l'état embryonnaire des carcinomes pavimenteux adultes à globes épidermiques, c'est également La plus redoutable à cause de son extension pour ainsi dire latente infiltration larvée du professeur Gi de son pouvoir généralisateur. On y trouve pourtant
encore les caractères de l'évolution kératinique. Comme type
de cette forme de carcinome, je prendrai deux exemples, l'un